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L'idée venait de Jésus. Il avait bien dû fêter son anniversaire par Skype le 25 décembre. Pourquoi ne pas répéter l'affaire en mieux et passer enfin un peu de temps avec les copains? Il avait annoncé la bonne nouvelle en envoyant à Freud, à Friedman et à Marx une invitation à une réunion Zoom, il avait écrit "que celui qui peut comprendre comprenne", dans son mail, les autres s'étaient dit qu'il ne pouvait pas s'empêcher de se croire tout droit sorti de la cuisse de Jupiter, ils avaient cliqué sur le lien, et voilà, le visage céleste de Jésus, la tête bougonne de Marx et le matois faciès de Freud s' étaient affichés sur leur écran d'ordinateur. Ils étaient contents de se revoir. La Belgique avait traversé la deuxième vague d'une épidémie dont même les plus clairvoyants prophètes ne savaient pas quand on allait sortir. Enfin, sauf Jésus, qui, lui, savait que la deuxième vague serait la dernière. De toute façon, il savait toujours tout. "Il n'y aura que deux vagues, et je l'ai toujours dit. Non mais vous avez un peu lu le Nouveau Testament ?", leur dit-il. "Que celui qui peut comprendre, comprenne. Tout y est. Et toute sa trame soutient que la deuxième vague sera la dernière. Le Nouveau Testament vient pour en finir avec l'Ancien. Moi, je suis celui qui vient après Jean le Baptiste. Et puis, à la fin de tout, je reviens, c'est mon retour glorieux, pour en finir définitivement avec le mal. La parousie!" "Ah non, pas encore cette histoire de parousie", dirent ensemble Marx et Freud, mais c'est Marx qui le dit le plus fort, alors c'est son visage qui s'afficha en grand sur l'écran des deux autres. "Eh si!" répondit Jésus. "La parousie, c'est ma deuxième vague. Ce sera la dernière. Et il ne faut pas trop s'inquiéter pour les victimes de deux premières vagues: elles en profiteront, elles aussi. Rappelez-vous ce que disait le brave Paul de Tarse dans sa première épître aux Thessaloniciens, "Voici, en effet, ce que nous vous déclarons, d'après une parole du Seigneur: nous les vivants, restés pour l'avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui sont décédés. Car le Seigneur lui-même, à un signal donné, à la voix d'un archange, et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts en Christ ressusciteront en premier lieu. Ensuite, nous les vivants, qui serons restés, nous serons enlevés ensemble avec eux dans les nuées, à la rencontre du Seigneur"." "Hum, tu reviens encore avec cette histoire de retour, alors?" demanda Marx, qui rappela qu'il y avait deux mille ans que Paul et les évangélistes avaient promis cette parousie pour bientôt. Et ça, c'était le genre de truc qui mettait Jésus de mauvaise humeur, parce qu'il trouvait que Marx lui avait, en fait, piqué son narratif de retour glorieux et de deuxième vague. "Déjà, je l'ai piquée à Hegel. Et en plus en le remettant sur ses pieds", lui opposa Marx, qui copia et colla son célèbre incipit du 18 Brumaire de Louis Bonaparte dans l'onglet "conversation" de leur réunion Zoom. "Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce." Et ça, c'était le genre de truc qui mettait Jésus d'encore plus mauvaise humeur, et pas seulement parce que c'était la deuxième remarque moqueuse de Marx. Jésus détestait cette citation, parce qu'entre lui et Jean le Baptiste, la farce, ce n'était pas lui. "Personne n'a écrit de livre pour parler trois cents fois du retour du Baptiste!" cria-t-il dans son micro-collier. Mais Marx, qui s'y attendait et avait coupé le son de son ordinateur, continua, en comparant la tragédie du printemps, en Belgique, que l'on n'avait pas vue venir, à la farce de l'automne, avec cette deuxième vague que certains dirigeants n'avaient pas voulu voir venir. Alors, il copia et colla dans l'onglet "conversation" de leur réunion les lignes suivant son célèbre incipit du 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Elles lui semblaient, immodestement, particulièrement adaptées à ces derniers jours. "Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants", disaient ces lignes. Ce poids très lourd des générations mortes, surtout dans les maisons de repos, paraissait en fait avoir écrasé le cerveau de ceux qui reprenaient en janvier leurs arguments de septembre, que les onze mille morts de la deuxième vague auraient pourtant dû définitivement contredire. Freud qui, jusqu'alors, s'était plutôt occupé de méticuleusement terminer le cigare qu'il s'était réservé pour ce moment, prit la parole. Il signala aux deux autres - mais où était donc passé Friedman? - que lui aussi avait développé une théorie en deux vagues, et que la deuxième avait plus ou moins été la dernière. "J'ai eu ma première topique, et puis la deuxième...", commença-t-il. "Ben oui, toi aussi tu as copié mon narratif du retour. Que celui qui peut comprendre, comprenne. Je suis sûr que je traînais dans un coin sombre de ta tête au moment où tu as trouvé ces trucs", l'interrompit Jésus. "... mais surtout, ce qui caractérise ces deux topiques, c'est qu'elles se composent de trois instances, le conscient, l'inconscient et le préconscient pour la première, le ça, le moi et le surmoi pour la seconde", poursuivit Freud. "Il pourrait tout aussi bien y avoir une troisième vague, donc!" "Surtout, dit Marx, que moi aussi je sériais les grands événements de l'histoire en trois moments, thèse, antithèse, synthèse. Encore un truc que j'avais repris de Hegel en le remettant sur les pieds. J'en ai renversé, moi, des grands bonshommes. Hegel et sa dialectique, Jésus et son Royaume des cieux..." "Ah bon, parce que c'est vous qui avez inventé la Trinité, c'est ça?" l'interrompit le renversé. "D'ailleurs, il y aura trois vagues, je l'ai toujours dit. Et que celui qui peut comprendre comprenne", ajouta-il, comme l'écran trinitaire qui se tenait devant lui se divisait en quatre. Milton Friedman, enfin, venait de se connecter. Un petit sourire triomphal traversait son visage. Il avait le même, le 13 décembre 1976, quand il avait reçu le prix de la Banque nationale de Suède d'économie en mémoire d'Alfred Nobel. "Dites, vous avez vu, les vaccins..." "Surtout toi, Karl...", poursuivit Friedman avec son sourire de Prix Nobel. "Moi?" se méfia Marx, avec son sourcil de prolétaire endetté. "Oui. Ça ne te dit rien, cette saine concurrence entre opérateurs économiques mus pas leur seul intérêt financier, intérêt qui les pousse à développer dans des délais formidablement rapides, seulement allongés par une bureaucratie, certes déplorable, mais moins ridiculement tatillonne qu'à l'habitude, un produit dont la mise sur le marché marque le sauvetage de l'humanité?" lui demanda Friedman comme s'il récitait un paragraphe de Capitalisme et liberté. "Ah non, ça ne me dit vraiment pas grand-chose", dit Marx. "Mais quel dommage que ces vaccins soient gratuitement dispensés par les administrations publiques!", ajouta Friedman. Cette réponse piqua la curiosité de Freud, qui rangeait le monétarisme de Friedman parmi les névroses anales. "Quel tourment psychique te fait donc regretter la gratuité d'un médicament?" lui demanda-t-il. "La gratuité n'existe pas! Elle est un poison sucré pour une société, source de gaspillage et de détournements frauduleux. Laissons les entreprises fixer leur prix en fonction de la demande, laissons les consommateurs free to choose en fonction de l'offre...", répondit-il, mais Marx l'interrompit. "... mais c'est déjà ce qui se produit, Friedman! Les vaccins sont gratuits mais toute la société les paie avec ses impôts, ou en s'endettant auprès de financiers. Chacun le finance selon ses moyens, mais personne ne le recevra selon ses besoins: seulement quand ils auront été négociés et payés par les ministres de leurs pays, dont les plus riches seront libres de préserver leur population de cette maladie mortelle, et tu viens faire de la poésie avec des poisons sucrés!" dit Marx, qui postillonnait beaucoup dans son micro. Personne ne savait l'énerver mieux que Friedman, qui gardait imperturbablement son sourire de Prix Nobel, mais c'était parce que sa connexion était instable et que son image ne bougeait plus. Jésus se rappela qu'il pouvait, lui aussi, se prévaloir d'une expertise en seringues tout autant qu'en bavardages économiques. "C'est bon, arrêtez de vous disputer. Vous tournez en rond. De toute façon, on sait que vous ne faites que vous répéter. De toute façon, on sait que vous ne faites que répéter ce que j'ai déjà dit mille fois il y a deux mille ans", expliqua Jésus qui avait son petit sourire de Prix Nobel de mauvaise foi. "Ah bon?" dirent ensemble Marx, Freud et Friedman, mais c'est Marx qui le dit le plus fort, alors c'est son visage qui s'afficha en grand sur l'écran des trois autres. "Oui", répondit gravement Jésus, qui leur servit son proverbial Matthieu 19, 24: "Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu." "Non, mais là c'est une blague", dit Friedman, qui lisait cette parabole comme une imprécation communisante, haineuse et jalouse comme l'étaient toutes les imprécations communisantes. "Non, mais là c'est une farce", dit Marx, pour qui ce morceau de sermon résumait tout le ravageur idéalisme du christianisme, qui promettait le paradis dans l'au-delà pour ne pas devoir le construire ici-bas. "Non, mais là c'est une tragédie", dit Freud, à qui cette incorporation d'un gros être vivant dans un petit trou rappelait bien quelque chose, mais quelque chose qui semblait enfoui dans les limbes de son préconscient. Et puis, surtout, ça n'avait rien à voir avec les vaccins, leur administration et leur efficacité. Et donc Marx et Freud et Friedman, ayant entendu cela, furent très étonnés, et dirent: "Qui peut être sauvé?" Jésus les regarda et leur dit: "Aux hommes, cela est impossible, mais à Dieu tout est possible." Personne ne comprit ce qu'il voulait dire par là, alors Jésus dit "que celui qui peut comprendre, comprenne" en prenant son air mauvais de jeteur de perles aux pourceaux. Surtout pas Freud, à qui ces millions de vaccins firent remonter un souvenir dans la mémoire consciente. Une piqûre avait en effet contribué à fonder sa méthode psychanalytique. Celle dont il avait rêvé la nuit du 23 au 24 juillet 1897, et qui voyait son ami Otto faire, avec d'énormes difficultés, une injection de triméthylamine dans la bouche d'une patiente nommée Irma. "L'injection faite à Irma est un chapitre décisif de L'Interprétation des rêves", expliqua Freud aux trois autres. "J'y expose comment procède le travail de condensation, et comment fonctionne l'autoanalyse", précisa-t-il, mais en fait c'était surtout à lui qu'il parlait. "Oui, je me souviens... Dans ce rêve, ces injections ne sont pas faciles à faire. Et il est probable que la seringue n'était pas propre. Puis surgissent dans ma mémoire les circonstances très semblables où se sont successivement trouvées ma femme, Irma et Mathilde, dont j'ai relaté plus haut la mort. L'analogie de ces événements a fait que j'ai substitué dans mon rêve ces trois personnes l'une à l'autre", songea-t-il, murmurant ces quelques lignes de L'Interprétation des rêves. Et Freud avait beaucoup lu ses continuateurs, aussi, et il fit remarquer à ses camarades que Lacan, comme beaucoup d'autres, avait extrait la structure ternaire lancinante de ce rêve: la triméthylamine, les trois femmes, etc. "Ah bon, parce que c'est encore vous qui avez inventé la Trinité, c'est ça?", l'interrompit le crucifié, qui n'aimait la condensation et l'autoanalyse que dans ses paraboles à lui. Au terme de sa libre association, Freud demanda à tout le monde si tout le monde avait vu les images de la pénétration du Capitole. "Ce type torse nu, la mâchoire forte, les muscles, la barbe, les deux cornes sur la tête... On aurait dit le Moïse de Michel-Ange, que j'avais vu à Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, en septembre 1913", dit-il. "C'est quelque chose, hein, chez nous?", lui dit Jésus, qui se garda d'observer que Moïse, lui, ne se disait pas chrétien, contrairement à Jake Angeli. "Jamais aucune sculpture ne m'a fait impression plus puissante", répondit Freud, reprenant le texte de Le Moïse de Michel-Ange, qui avait l'air d'avoir été écrit pour Jake Angeli contemplant ses camarades. "Toujours, j'ai essayé de tenir bon sous le regard courroucé et méprisant du héros. Mais parfois je me suis alors prudemment glissé hors la pénombre de la nef comme si j'appartenais moi-même à la racaille sur laquelle est dirigé ce regard, racaille incapable de fidélité à ses convictions, et qui ne sait ni attendre ni croire, mais pousse des cris d'allégresse dès que l'idole illusoire lui est rendue". Plus loin, quelques lignes lui rappelaient un peu l'idole illusoire pour laquelle Jake Angeli et sa racaille avaient poussé tant de cris d'allégresse. "Ce qui ne devait réussir que plusieurs siècles plus tard par la coaction d'autres forces, il voulait l'atteindre seul, isolé, dans le court espace de temps et de domination à lui dévolu, impatient, par des moyens violents", expliqua-t-il. Jésus lui coupa la parole. "De toute façon, j'avais tout prévu. Tout était déjà annoncé dans le Nouveau Testament. Mais bien sûr, que celui qui peut comprendre, comprenne", fit-il mystérieusement. Marx soupira, ce qui renvoya d'autres postillons dans son micro. Freud ralluma un second cigare. Friedman leva les yeux vers là où Jésus était censé se trouver et d'où il était censé revenir. "Ecoutez ça, au lieu de faire de l'esprit", dit Jésus, et il se mit à lire du Jean 2: "Des Juifs l'interpellèrent: "Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi?" Jésus leur répondit: "Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai." Les Juifs lui répliquèrent: "Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais!" Mais lui parlait du sanctuaire de son corps", termina-t-il fièrement. "Et alors?" dirent les autres. "Avec Biden, il aura fallu quarante-six présidents pour bâtir ce sanctuaire. Ils voulaient détruire le Temple, Biden doit maintenant relever le sanctuaire de son corps. Que celui qui peut comprendre, comprenne", répondit-il. Deux vagues, trois instances, 46 présidents. Tous ces chiffres ramenèrent Friedman à son début de carrière de statisticien, et lui donnèrent l'envie d'énoncer une vérité factuelle, du genre de celles qui énervaient fort Marx. "L'histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre", commença-t-il, et c'est pourquoi il trouvait que Jake Angeli et son idole illusoire n'étaient au fond pas des dangers pour la liberté politique. La thèse donna envie à Marx d'énoncer une vérité factuelle, du genre de celles qui énervaient fort Friedman: cette liberté politique-là, de toute façon, n'existait que pour légitimer le mode de production capitaliste. A ce titre, ces histoires de libertés politiques le faisaient bien rigoler. "Avec elles, l'homme n'a pas été délivré de la religion, il a obtenu la liberté de religion. Il n'a pas été libéré de la propriété, il a obtenu la liberté de posséder. Il n'a pas été libéré de l'égoïsme du métier, il a obtenu la liberté d'exercer un métier", sortit-il ternairement de Sur la question juive. Et puis il demanda à Friedman si la Chine était devenue une démocratie depuis que Deng Xiaoping, il y a quarante ans, avait commencé à appliquer les recettes friedmaniennes, et que ses successeurs les avaient amplifiées. Un peu gêné, comme à chaque fois qu'on lui montrait que ses vérités factuelles n'avaient rien de véritable ni de factuel, Friedman répondit, comme dans Capitalisme et liberté, que "l'histoire suggère uniquement que le capitalisme est une condition nécessaire à la liberté politique. Clairement ce n'est pas une condition suffisante." "C'est vrai", dit une voix avec un accent chinois. "Et merci pour tous vos bons conseils, camarade Friedman, n'hésitez pas à continuer à utiliser notre matériel pour communiquer. Mais maintenant vous en avez tous trop dit." Et Jésus n'eut pas le temps de dire que normalement c'est lui qui parlait sans qu'on ne sache d'où venait sa voix et que qui peut comprendre, comprenne, que leurs ordinateurs s'éteignirent brutalement.