Du suspens déjà-vu, déjà entendu

Etrange messe démocratique que les dimanches électoraux. Une fois le vote accompli en matinée, place au résultat en soirée. C'est le rituel normal et normatif du citoyen belge depuis la victoire du suffrage universel direct sur les autres modes de scrutin d'Ancien régime. Suspens civique donc. Mais un suspens tronqué, car même si à l'instar des 72% de mes compatriotes, je fais confiance au fonctionnement démocratique du pays, en dépit des comptages papiers laborieux en Wallonie ou les interminables bugs informatiques à Bruxelles, les partis politiques, eux, ne m'inspirent pas confiance. Les tractations postélectorales prennent l'allure d'une popote entre boursicoteurs. Ces compromis politiques ont, pour le citoyen Tartempion, le goût amer de la compromission. Quelle image sardonique que celle, face à face, d'un Charles Michel et d'un Elio Di Rupo, fins prêts pour des "négociations" en vue de former le futur gouvernement wallon 2019-2024 ? Deux anciens premiers ministres, désavoués par les sondages puis les urnes, préparent l'avenir de nos enfants ! N'y a-t-il pas de seconds couteaux aux visages et aux idées plus fraîches pour mener les palabres ? Cela sauverait les meubles de la politique ringarde. Puis suspens. A la sortie du second round des pourparlers, aucune déclaration à la presse sur le contenu des négociations. Comme si Tartempion ignorait tout de même que "négociation" avait la même racine étymologique que négoce. Ça tombe bien. Chez nous, dans le Hainaut, négociation, signifie "affaire, occupation". Les chefs de parti font donc des affaires... De quoi redorer le blason de la politique !

Coalition ou cohabitation ?

Ce faisant dans aucune autre nation occidentale, la droite ne s'allie à la gauche. Dis autrement libéralisme et socialisme, depuis le XIXe siècle courent des objectifs opposés. Dit facilement, devant les richesses produites par le travail des citoyens, l'un propose la liberté de se servir, l'autre revendique l'équité du partage. Equation économique quasi insoluble. Pour preuve, la social-démocratie européenne, au fil des scrutins, y perd à chaque fois un peu plus ses plumes. Quoi qu'il en soit, retrouver des politiciens de gauche et de droite ergotant du futur de la nation est une gageure. Pas de doute à cela. Une cohabitation politique est une période de tiraillement idiot-logique. Car, à dire vrai, qui peut parler encore aujourd'hui d'idéologie politique ? La chute de l'URSS en 1990 ne marque-t-elle pas la fin des idéologies voire la fin de l'histoire[1].

Cela dit, en Belgique, nous sommes dans un état de cohabitation permanente. Ce n'est plus du surréalisme, mais du fédéralisme. C'est vrai. Ce dernier s'approche du premier. Il n'y a qu'à voir notre matriochka institutionnelle pour s'en convaincre. Etat fédéral, entités fédérées, pouvoir régional et communal.... Pour l'analyste allogène, la lasagne administrative belge est un repas copieux. Dès lors on la lui allège en servant un super-concept ; la pilarisation.

De la pilarisation à la polarisation

La société belge est une société pilarisée répète à tue-tête les enseignants d'histoire aux élèves de 5e secondaire. Au XIXe siècle, les partis politiques belges se constituent. C'est la naissance des idéologies politiques. Trois lignes de factures traversent notre société ; le libéralisme, le socialisme et le catholicisme social. Ces trois piliers colorent la vie sociétale belge, en bleu, en rouge et en vert (ou orangé). Des défilés syndicaux tricolores aux trois grands partis historiques, MR, PS et CDH en passant par les réseaux d'enseignement, toute la société civile s'empile dans ces colonnes intellectuelles. Pourtant, même si les partis politiques n'en sont qu'une composante, ils impriment à la pilarisation une indéniable dynamique. N'est-ce pas les décisions politiques qui font la nuit et le jour de Tartempion ? Soit. Cette pilarisation tricolore à la belge semble depuis les années nonante se décolorer. Pas étonnant, les réformes institutionnelles à tout-va ont dépilé les restants de l'unionisme. Avec le fédéralisme, exit à jamais le centralisme jacobin à la française. C'est le retour de l'esprit de clocher. A ce provincialisme nationaliste, Vlaams Blok et NV-A sont des champions incontestés. La boîte de Pandore confédérale est désormais ouverte. Tout compte fait, il n'y a plus trois piliers mais cinq colonnes, et depuis le 26 mai 2019, la cinquième colonne, en jaune et noir, fait vaciller les autres. La société civile belge est devenue un champ de ruines idéologique aux piliers concassés...

Noir et jaune, jaune et noir ; la cinquième colonne en marche...

Le triplet électoral du 26 mai, même si on s'y attendait un peu, nous cachait donc une surprise philosophique de taille. Celle de nouvelles couleurs pimpantes neuves, vraiment crues. Le comeback jaune et noir du phoenix Vlaams-Belang. Après le noir et jaune de la NVA, le jaune et noir du VB (= Vlaams Blok ou Vlaams Belang ?). Lucidité éblouissante de nos compatriotes du nord. Au jaune et noir de la NVA délavés par cinq années de pouvoir fédéral, il fallait redonner du pigment et du piment à la bichromie nationaliste flamande. Chose faite ce dimanche électoral. L'extrême-droite flamande l'emporte haut en couleur. Le jaune et le noir est bien la couleur de la Belgique flamande. Le rouge, lui, est bien la couleur minoritaire wallonne. Le Leeuw néerlandais a terrassé le coq francophone. Et voilà, sans surprise, le pays fractionné en deux selon cette sempiternelle faille culturelle et linguistique. Décidément, les Belges ont un mal chronique de mémoire. Cette ligne de fracture ne rouvre-t-elle pas les démons mémoriels du dernier conflit mondial ?

La mémoire maladive

Oui. A coup sûr. Mais temporisons. Les Belges sont coupables. Si le VNV de Staf de Clerq a nourri les néerlandophones d'antisémitisme, le parti REX de Degrelle en a fait autant pour les francophones. Maintenant aux historiens qualifiés de jauger le dosage de racisme biologique de chaque côté de la frontière linguistique. Cette perfusion antisémite nationale commence dès 1933 (année de l'accession des nazis au pouvoir en Allemagne) aussi bien au nord qu'au sud du pays. Elle est d'ailleurs copieusement nourrie de fonds nazis allemands. Encore une fois, la posologie idéologique, très variable selon la région est de l'apanage de l'historiographie universitaire. En tous les cas, lorsque le 10 mai 1940, les Allemands envahissent le plat pays, toute une frange de la population est largement biberonnée à l'antisémitisme. C'est le début de la collaboration... Comme si cela ne suffisait pas, voilà que le roi Léopold III, envers et contre tous, serrant la main du Führer à Berchtesgaden. La question royale est née. Décidément les Léopold ne réussissent pas à la Belgique. En tant qu'enseignant d'histoire, il m'arrive de méditer longuement sur cette image. En imaginer les contours et la texture. Certaines poignées de main du passé sont indigérables au vu du présent. Imaginez alors l'émoi, lorsqu'au perron du palais royal, le roi Philippe serre la main d'un certain Tom Van Grieken. Tout d'un coup, la mémoire nationale saigne...De fait, comparaison n'est pas raison. Encore moins en Histoire. Les années 2019 ne sont pas les années 1930. Il n'empêche que l'extrême-droite, même recoloriée et rebaptisée, demeure l'extrême-droite. Ce n'est pas tautologique. Si elle n'use plus de suprématie raciale, elle use de discrimination culturelle. En place et lieu du négationnisme, elle adhère à la théorie du grand remplacement. Exit l'eugénisme, bienvenu à l'homophobie. Adieu l'antisémitisme classique, bonjour à l'islamophobie c'est-à-dire à un antisémitisme newlook !

Somme toute, même si le brun et le noir ont peu de chance de colorer le prochain arc-en-ciel fédéral, il n'en demeure pas moins que le VB aura déteint un peu plus sur les autres coloris, foulant de ses bottes un passé et une mémoire martyrisée...

Farid Bahri, enseignant d'Histoire dans le secondaire

[1] Fukuyama