Nous étions donc des géants aux pieds d'argile. Un "petit" virus nous a fait trébucher. Nos pays riches, sur-développés, hyper-connectés, survitaminés à la high-tech, ont failli à leur mission première : protéger la santé des citoyens. Il est là le scandale. Le fric dégouline de partout, la cassette des milliardaires est pleine à craquer, des traders font fortune en quelques clics, des affairistes voyous amassent des fortunes. Mais les blouses blanches manquent du matériel de base, masques, gants, kits de dépistage...

Un univers impitoyable

Le contraste est ahurissant. D'un côté, une société de surabondance, où la loi du marché booste les dividendes d'une minorité de patrons voyous, adeptes du "toujours plus". De l'autre, un univers impitoyable, où le personnel soignant joue sa vie - et celle des patients - à la roulette russe.

L'Etat-providence était presque devenu un gros mot. Trop coûteux, trop généreux avec les oisifs. Trop glouton, l'Etat nounou. Il est l'ennemi à abattre, pour les évangélistes du marché. Dans le viseur, tous les assistés. Vaste programme. Il faut surveiller et punir les pauvres. Responsabiliser les chômeurs. Mettre à contribution les malades. Le petit peuple est suspecté de se prélasser dans le hamac de la Sécu.

Redistribution à l'envers

La gauche a défendu son bébé, cette sécurité sociale qui, en Belgique, vient de célébrer ses 75 ans d'existence. Hélas, pas toute la gauche. Au début des années 2000, quelques poids lourds de la social-démocratie européenne - emmenés par le leader travailliste Tony Blair et le chancelier allemand Gerhard Schröder - sont passés avec armes et bagages dans le camp des bigots du néolibéralisme. Ils ont martelé leurs slogans : compétition - dérégulation - privatisations. Ils ont fait beaucoup de dégâts. Un peu partout, la redistribution s'opère désormais à l'envers : davantage d'argent pour les riches , davantage de galères pour les classes populaires.

Chez nous, la gauche a résisté. Non sans mal. Les inégalités se sont accrues. Les poches de précarité sont tout sauf marginales. Aujourd'hui, un Belge sur cinq se trouve dans une situation de pauvreté (16,4% en 2018). Sans la sécurité sociale, ce chiffre dépasserait les 40%.

Des situations honteuses

Le désastre du coronavirus a braqué les projecteurs sur des situations honteuses. La plus criante est la sous-rémunération des infirmières, aide-soignantes, caissières, éboueurs... et de tant d'autres travailleurs exerçant des boulots parmi les plus utiles socialement. La crise sanitaire a également fait découvrir à certains une misère longtemps ignorée par les adeptes de la cécité volontaire : travailleurs-euses du sexe sans droits ni statut, exclus des aides sociales, vivotant grâce au travail au noir voire à de petits trafics en tous genres...

Depuis un peu plus de trois semaines, ces réalités scandaleuses font enfin scandale. Des bonnes âmes s'égosillent : "Plus jamais cela ! Il y aura un avant et un après coronavirus. Nous sortirons meilleurs de cette crise et nous construirons ensemble une planète plus juste". Un ange passe. Et les meilleures intentions du monde, hélas, trépassent.

Prendre l'argent où il est

Le scénario à l'eau de rose d'une société plus douce n'a pratiquement aucune chance de se concrétiser sur le terrain. Après la crise, les égoïsmes de classe reprendront vigueur. Car pour investir dans les services publics, refinancer les soins de santé, assurer à chacun des conditions de vie enfin décentes, il faudra de l'argent. Beaucoup d'argent. Où le trouver ? "Allons chercher l'argent là où il est, en haut de la pyramide des richesses ". Ceci n'est pas une diatribe de Raoul Hedebouw, le porte-parole du PTB, mais le propos, dans le "Soir" du 2 avril, de l'économiste Lucas Chancel, un bon social-démocrate, codirecteur, avec Thomas Piketty, du World inequality Lab de l'Ecole d'économie de Paris. Tout sauf un dangereux communiste, le couteau entre les dents.

Ne pas perdre sa vie à accumuler

Il faudra beaucoup d'argent et ceux qui se trouvent "en haut de la pyramide des richesses" tenteront de conserver leurs privilèges. La lutte sera dure. Comme l'écrit le sociologue Jean-Pierre Le Goff, "au lendemain de cette crise, les loups ne se transformeront pas en agneau". Pour inventer un monde moins féroce, il faudra aussi rompre avec l'hyper-consumérisme débilitant. Et se rappeler cette jolie formule de l'ancien président de gauche de l'Uruguay, José "Pepe" Mujica : "Il ne faut pas perdre sa vie à accumuler. C'est le besoin d'accumuler qui déforme l'intelligence des gens intelligents".

Nous étions donc des géants aux pieds d'argile. Un "petit" virus nous a fait trébucher. Nos pays riches, sur-développés, hyper-connectés, survitaminés à la high-tech, ont failli à leur mission première : protéger la santé des citoyens. Il est là le scandale. Le fric dégouline de partout, la cassette des milliardaires est pleine à craquer, des traders font fortune en quelques clics, des affairistes voyous amassent des fortunes. Mais les blouses blanches manquent du matériel de base, masques, gants, kits de dépistage...Un univers impitoyableLe contraste est ahurissant. D'un côté, une société de surabondance, où la loi du marché booste les dividendes d'une minorité de patrons voyous, adeptes du "toujours plus". De l'autre, un univers impitoyable, où le personnel soignant joue sa vie - et celle des patients - à la roulette russe.L'Etat-providence était presque devenu un gros mot. Trop coûteux, trop généreux avec les oisifs. Trop glouton, l'Etat nounou. Il est l'ennemi à abattre, pour les évangélistes du marché. Dans le viseur, tous les assistés. Vaste programme. Il faut surveiller et punir les pauvres. Responsabiliser les chômeurs. Mettre à contribution les malades. Le petit peuple est suspecté de se prélasser dans le hamac de la Sécu.Redistribution à l'enversLa gauche a défendu son bébé, cette sécurité sociale qui, en Belgique, vient de célébrer ses 75 ans d'existence. Hélas, pas toute la gauche. Au début des années 2000, quelques poids lourds de la social-démocratie européenne - emmenés par le leader travailliste Tony Blair et le chancelier allemand Gerhard Schröder - sont passés avec armes et bagages dans le camp des bigots du néolibéralisme. Ils ont martelé leurs slogans : compétition - dérégulation - privatisations. Ils ont fait beaucoup de dégâts. Un peu partout, la redistribution s'opère désormais à l'envers : davantage d'argent pour les riches , davantage de galères pour les classes populaires.Chez nous, la gauche a résisté. Non sans mal. Les inégalités se sont accrues. Les poches de précarité sont tout sauf marginales. Aujourd'hui, un Belge sur cinq se trouve dans une situation de pauvreté (16,4% en 2018). Sans la sécurité sociale, ce chiffre dépasserait les 40%.Des situations honteusesLe désastre du coronavirus a braqué les projecteurs sur des situations honteuses. La plus criante est la sous-rémunération des infirmières, aide-soignantes, caissières, éboueurs... et de tant d'autres travailleurs exerçant des boulots parmi les plus utiles socialement. La crise sanitaire a également fait découvrir à certains une misère longtemps ignorée par les adeptes de la cécité volontaire : travailleurs-euses du sexe sans droits ni statut, exclus des aides sociales, vivotant grâce au travail au noir voire à de petits trafics en tous genres...Depuis un peu plus de trois semaines, ces réalités scandaleuses font enfin scandale. Des bonnes âmes s'égosillent : "Plus jamais cela ! Il y aura un avant et un après coronavirus. Nous sortirons meilleurs de cette crise et nous construirons ensemble une planète plus juste". Un ange passe. Et les meilleures intentions du monde, hélas, trépassent.Prendre l'argent où il estLe scénario à l'eau de rose d'une société plus douce n'a pratiquement aucune chance de se concrétiser sur le terrain. Après la crise, les égoïsmes de classe reprendront vigueur. Car pour investir dans les services publics, refinancer les soins de santé, assurer à chacun des conditions de vie enfin décentes, il faudra de l'argent. Beaucoup d'argent. Où le trouver ? "Allons chercher l'argent là où il est, en haut de la pyramide des richesses ". Ceci n'est pas une diatribe de Raoul Hedebouw, le porte-parole du PTB, mais le propos, dans le "Soir" du 2 avril, de l'économiste Lucas Chancel, un bon social-démocrate, codirecteur, avec Thomas Piketty, du World inequality Lab de l'Ecole d'économie de Paris. Tout sauf un dangereux communiste, le couteau entre les dents.Ne pas perdre sa vie à accumulerIl faudra beaucoup d'argent et ceux qui se trouvent "en haut de la pyramide des richesses" tenteront de conserver leurs privilèges. La lutte sera dure. Comme l'écrit le sociologue Jean-Pierre Le Goff, "au lendemain de cette crise, les loups ne se transformeront pas en agneau". Pour inventer un monde moins féroce, il faudra aussi rompre avec l'hyper-consumérisme débilitant. Et se rappeler cette jolie formule de l'ancien président de gauche de l'Uruguay, José "Pepe" Mujica : "Il ne faut pas perdre sa vie à accumuler. C'est le besoin d'accumuler qui déforme l'intelligence des gens intelligents".