Episode 1 OÙ L'ON APPREND QUE L'ON PEUT NAÎTRE AVEC LE VOILE DE LA CHANCE.

" Articles en bois pour artistes peintres. " La maison du 176 de la rue de Molenbeek, à Laeken, n'a jamais fait dans l'ostentatoire. En 1928, ce quartier coincé entre le canal et ce que les anciens appellent encore la place communale de Laeken (place Bockstael puisque Laeken a été annexé en 1921 par Bruxelles-Ville) était un faubourg populeux habité par des ouvriers et des petits commerçants passant du patois flamand au français approximatif comme on le faisait alors dans tous les coins de Bruxelles. Ce quartier de Laeken resterait toujours populaire mais selon une évolution sociodémographique inhérente aux grandes villes. Depuis un demi-siècle, il s'est complètement métissé sous l'effet des vagues d'immigration - avant, probablement, de céder à la boboïsation galopante de la zone du canal.
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" Articles en bois pour artistes peintres. " La maison du 176 de la rue de Molenbeek, à Laeken, n'a jamais fait dans l'ostentatoire. En 1928, ce quartier coincé entre le canal et ce que les anciens appellent encore la place communale de Laeken (place Bockstael puisque Laeken a été annexé en 1921 par Bruxelles-Ville) était un faubourg populeux habité par des ouvriers et des petits commerçants passant du patois flamand au français approximatif comme on le faisait alors dans tous les coins de Bruxelles. Ce quartier de Laeken resterait toujours populaire mais selon une évolution sociodémographique inhérente aux grandes villes. Depuis un demi-siècle, il s'est complètement métissé sous l'effet des vagues d'immigration - avant, probablement, de céder à la boboïsation galopante de la zone du canal. Comme des centaines de petites filles issues des quartiers populaires, Leonia Cooreman est née ici le 16 juin 1928, a été à l'école des Ursulines de l'autre côté de la rue puis à l'école moyenne de Laeken à peine plus loin ; comme des centaines de petites filles, elle a vécu entre l'atelier débordant de copeaux de bois de son père menuisier - " Je lui dois d'être obsédée de la précision " - et l'épicerie de sa mère, illettrée et orpheline aînée de sept enfants ; comme des centaines de petites Bruxelloises, elle a été à l'école en français, entendu parler flamand à la maison, est allée avec maman dans la campagne flamande en tram vicinal faire du marché noir au nez des Allemands, écouté Georges Milton, Rina Ketty, Charles Trenet, Tino Rossi et Danielle Darrieux à la TSF du matin au soir. Rien d'extraordinaire à tout cela. Sauf un signe, auquel on a cru dur comme fer durant des siècles. Leonia est née " coiffée ", " avec un voile sur le visage ", comme le disent les expressions populaires. C'est un fait rare - aujourd'hui rendu impossible par les progrès de la médecine : la membrane amniotique n'a pas été rompue. Dans toutes les cultures du monde, c'est interprété comme un signe des dieux, une marque de bonheur, une protection, les Allemands l'appellent le " bonnet de la chance " . D'ailleurs, ne s'est-elle pas autoproclamée " Nini-la-Chance " ... Les croyances populaires sont ce qu'elles sont mais la question reste : peut-on, sans coup de pouce du destin, traverser un siècle entier au cours d'une vie, naître dans un faubourg populaire de Bruxelles puis jouer pour le grand Sacha Guitry, chanter à New York et Rio, devenir la complice de Luis Mariano et Bourvil, être photographiée par Man Ray, chanter pour Rainier de Monaco et Grace Kelly ou les 25 ans de règne de Baudouin, donner la réplique à Jean Gabin et Charles Bronson, faire le Tour de France entre Fausto Coppi et Louison Bobet, devenir un personnage d' Astérix et la Frosine de L'avare de Molière, être à la fois Madame Sans-Gêne et Tata Yoyo, vantée par Maurice Chevalier et adulée par Alain Delon ? Aujourd'hui, pourtant, le temps a passé. En Belgique, il y a Brel à l'aura intacte. Mais on a oublié qu'Adamo était la plus grande vedette française des années 1960 avec Sheila, qu'il vendait plus de disques que Johnny Hallyday en France et même que les Beatles au plan mondial. Alors que penser d'Annie Cordy, qui a traversé septante ans de music-hall, de chanson, de cinéma, de télévision en alternant les rôles les plus grotesques et les plus forts, les chansons les plus stupides et les plus poignantes ? Thierry Fééry, son producteur, résume : " Si vous me demandez de définir ce qu'est un artiste populaire en deux mots, je vous réponds : Annie Cordy. " Tout est dit et, pourtant, on n'a encore rien dit. A moins qu'elle-même n'ait déjà tout dit : " Il y a en moi deux soeurs jumelles / Annie Bruxelles Annie Paris / Au fond d'mon coeur c'est ce que je suis / Ma maison crânait près du palais du Roi / Et papa trônait parmi les copeaux de bois / La fête les frites / Le tram 18 / Qui m'emmenait place de Brouckère / ... / Ma vie chantait / Et je me disais / Accroche-toi bien Nini-la-Chance /Et cette chance / Fait que je suis / Annie Bruxelles Annie Paris " ( Annie Paris, Annie Bruxelles, 1980). Alors, si l'on peut aisément passer de Paris à New York quand on est une étoile, comment passe-t-on de Laeken à Paris lorsque l'on en est encore à l'étape de la formation stellaire ? Pas seulement en devenant Léonie, puis Nini puis Annie, pas seulement en devenant Cory puis Cordy. Mais d'abord sans le savoir. La gamine de la rue de Molenbeek n'était pas bien forte et avait beaucoup d'énergie. Elle ralliera donc chaque jeudi, non loin de là, le cours de danse des filles de François Ambrosini, chorégraphe français devenu maître de ballet à la Monnaie où il avait fait venir Diaghilev et ses fameux Ballets russes. Très vite, elle fait partie des " ambrosinettes ", appelées à se produire dans les brasseries ou les hôpitaux. Elle a 10 ans, on lui demande de chanter, ce qu'elle n'a jamais fait ; et de trouver un nom de scène - " Nini Cooreman dans le programme, cela ne va pas ", jugent les Ambrosini. Annie Cordy est sur le point de naître. La carrière d'Annie Cordy part et parle d'une époque oubliée, celle de l'après-guerre. C'est celle des chansonniers, des revues, des cabarets, des radio-crochets qui débouchent sur des contrats d'une semaine, des brasseries où l'on swingue avec les GI, des cinémas bondés. Belges et Français écoutent Zappy Max et entonnent en choeur le refrain du radio-crochet de Radio Luxembourg, On chante dans mon quartier qui, à lui seul, résume la fuite vers la légèreté des populations au sortir de la guerre : " Ploum Ploum tra la la, voilà c'qu'on chante, voilà c'qu'on chante. Ploum Ploum, tra la la, voilà c'qu'on chante chez moi ! " La fameuse phrase de Montherlant après les accords de Munich (1938) - " La France est rendue à la belote et à Tino Rossi " - pourrait tout aussi bien trouver à s'appliquer sept ans plus tard. A 17 ans, à Bruxelles, la petite Laekenoise chante Ils sont zazous de Johnny Hess, ex-complice de Trenet, lors d'un radio-crochet organisé par les disques Decca aux Beaux-Arts puis s'échappe sans attendre les résultats pour rentrer à la maison par le dernier tram. Le lendemain, le voisin vient lui annoncer qu'elle a gagné. Nous sommes en 1945, Bruxelles vient d'être libérée : celle que l'on appellera bientôt " l'ingénue swing " est enrôlée dans la revue de l'Ancienne Belgique, à la brasserie du Métropole, chante dans les bases américaines et les tavernes de Bruxelles et de Knokke-le-Zoute, comme on dit alors. Maurice Chevalier, la mégastar hollywoodienne d'avant-guerre, y est à l'affiche du Casino. Il vient la voir, lui glisse : " Vous, je vous reverrai bientôt quelque part. " Ce sera après le Boeuf sur le toit, mythique club de jazz de la porte de Namur (la tour du Bastion l'a remplacé), homonyme du célèbre établissement parisien et dirigé par le saxophoniste Jean Omer, qui y amenait Coleman Hawkins et Benny Carter avant de le transformer en cabaret de type Lido... et d'engager vous devinez qui comme meneuse de revue des Bluebell Girls. " On ne reverra plus jamais ça, on faisait absolument tout, on apprenait toutes les facettes de notre métier. Et quand on vous disait de chanter après avoir dansé, vous ne disiez pas que vous ne l'aviez jamais fait, vous le faisiez, point. " A Paris, Francis Lopez, est en train de réinventer un genre musical qui s'apprête à envahir les ondes : l'opérette. Au Casino Montparnasse, il vient de créer La Belle de Cadix, avec un chanteur encore peu connu, Luis Mariano. En tournée, Lopez s'arrête un soir au Boeuf sur le toit. Après l'avoir vue sur scène, il demande à parler à la jeune artiste. " Je chantais une chanson de Luis Mariano, Francis Lopez me dit : "C'est ma chanson que vous chantez là ! Je suis en train d'écrire une opérette, venez à Paris, il y aura un rôle pour vous." Et moi, je lui ai répondu : "Oh non, je gagne bien ma vie ici, je vis chez mon papa et ma maman, Paris ne m'intéresse pas." Je ne savais même pas qui était Francis Lopez. " Halluciné, Jean Omer lui explique qu'elle ne peut refuser, que son avenir est à Paris. Il fait venir le patron du Lido, qui cherche une nouvelle meneuse de revue, s'occupe du contrat. Cette fois, Nini n'a plus le choix. Le 1er mai 1950, Annie Cordy débarque gare du Nord à Paris. Elle a 21 ans. Maurice Chevalier avait raison : il reverrait Annie Cordy ailleurs qu'à Knokke. Il assiste à la première au Lido, sur les Champs-Elysées, où on croise aussi Frank Sinatra, Marlene Dietrich, Errol Flynn. Donn Arden, légendaire chorégraphe qui a lancé Las Vegas sous l'égide de la mafia, est le patron de la revue. " Arden était un emmerdeur, il voulait absolument me faire descendre l'escalier du Lido comme Mistinguett, avec glamour et style, lascivement, lentement. Pour moi, un escalier, ça se descend en courant, quitte à me retrouver par terre. Moi, je voulais faire rire et chanter, lui m'a dit : "Vous ne descendez pas l'escalier comme une vedette." Je lui ai jeté mes chaussures à la tête et lui ai dit que je ne répéterais plus avec lui. " Arden lui enseigne la rigueur, certes mais, à force de la voir en femme fatale, en Bluebell Girl chantant The Lady Is A Tramp, il va, paradoxalement, révéler définitivement sa personnalité profonde, a contrario de ce qu'il cherche, celle... de la comique de service. Au Lido, Annie Cordy s'est aussi laissé séduire par un homme d'affaires qui y accompagnait chaque soir ses clients et qui, une nuit, l'attend pour lui faire visiter Paris dont elle ne sait rien. François-Henri Bruneau, qu'elle appellera toujours Bruno, deviendra son mari, son impresario, son mentor. Elle veut abandonner les revues, chanter, faire la " rigolote ", il lui répond : " D'accord, mais alors, tu le fais bien. " Ils ne se quitteront plus jusqu'à sa mort en 1989. La machine est lancée, ses deux premiers 78-tours sortent le 1er octobre 1952 et, affirme Annie Cordy, ce sont toujours les autres qui décideront pour elle, comme si sa gentillesse proverbiale ne supportait que de lui être rendue. A Marseille, elle fait la première partie de Tino Rossi - " l'idole de ma mère, à la maison on le surnommait "Rossen Toone" en flamand. " Le séducteur corse est alors le chéri de ces dames. Et la star... du podium Ricard du Tour de France. Chaque soir, tandis qu'Yvette Horner a joué de l'accordéon durant toute l'étape sur le toit d'une Traction Avant, plusieurs dizaines de milliers de personnes assistent au concert à l'arrivée. Annie Cordy vit ainsi au coeur du peloton - " Les coureurs étaient mes amis " - la dernière victoire de Fausto Coppi (1952) et les deuxièmes et troisièmes succès de Louison Bobet (1955), l'âge d'or d'un sport où les coureurs ont alors des gueules d'acteurs et un phrasé de speakers. A Deauville, elle remporte le prix Maurice Chevalier de la chanson fantaisiste, ce qui lui ouvre les portes de Pathé- Marconi. Francis Lopez est là. Ce coup-ci, il ne laissera plus partir Annie Cordy. A son arc, un nouveau carton, La Route fleurie, cette fois avec Georges Guétary, qui vient de jouer dans Un Américain à Paris avec Gene Kelly, et Bourvil, qui ne parvient pas à décoller, à tel point que le directeur de l'ABC lance à Lopez : " Si on siffle dans la salle, je le vire. " Opérette, disque, Tour de France, radio, télévision chez Jean Nohain : Annie Cordy est désormais une star, en vedette à l'Olympia avec le Golden Gate Quartet en première partie. Les hit-parades sont balbutiants et ont peu à voir avec le rock'n'roll qu'on écoute outre-Atlantique : la chanteuse belge y est numéro 1 avec la chanson (traduite par Francis Blanche) de la série télé de Walt Disney Davy Crockett, puis, durant la moitié de l'année 1958, avec Hello, le soleil brille, qui n'est rien d'autre qu'une version chantée du fameux couplet sifflé du Pont de la rivière Kwaï (13 millions d'entrées en France). Le cinéma, justement, il ne manque plus que lui à la carrière d'Annie Cordy : ce sera évidemment, pour commencer, une comédie gentiment franchouillarde. Dans Poisson d'avril (1954), elle est la femme d'un Bourvil sur le point d'enfin exploser tandis que le garde-chasse est joué par un figurant qui mettra lui encore une décennie avant d'arriver au sommet, un certain Louis de Funès. Il n'empêche, même si sa carrière croise celle des stars de l'époque, incroyablement populaires mais dont on a parfois oublié jusqu'au nom (Eddie Constantine, Jean Richard...), elle donne aussi sa chance de l'accompagner en tournée à une jeune Dalida. Annie Cordy tourne (et chante) nombre d'idioties mais c'est parce que Nini-la-Chance tourne (et chante) d'abord avec les copains. Parmi eux, il en est deux qui comptent particulièrement, ceux qu'elle appelle " mes deux pingouins ", Bourvil et Luis Mariano, morts la même année (1970), " la plus triste de ma vie ". Elle les retrouve dans Le Chanteur de Mexico. Quand le film sort, Annie est... à Mexico, " Mexicooo, Mexiiiiiii-coooooo ". Une tournée américaine vient de l'emmener à Rio de Janeiro, La Havane, qui n'est pas encore castriste, et New York et le Ed Sullivan Show. Mais Bruno n'aime pas l'Amérique, il n'y aura pas de carrière américaine pour sa femme malgré la quantité de shows vus à Broadway. C'est au Waldorf Astoria que la Bruxelloise la plus célèbre (elle a chanté aux fiançailles princières monégasques, participé au gala de la presse américaine devant Salvador Dali et Mme Roosevelt) fait la connaissance de la plus célèbre des Parisiennes : " Edith Piaf m'a dit : "Tu viendrais bien manger un bout de camembert avec moi, à la maison ! " Elle faisait venir son camembert tous les trois jours par un pilote d'Air France. Il venait de Paris. Avec son camembert et son coup de rouge ! Il n'en fallait pas plus pour séduire Bruno. Il l'a trouvée géniale. Elle l'était. Je l'avais vue dans les coulisses : vraiment caramélisée de peur. Mais alors, quelle trouille ! Je me suis dit : ?Elle ne va jamais y arriver. Elle ne va pas arriver à se lever. ? Elle marchait, au petit trot, péniblement. Mais une fois devant son micro, elle était là ! On est tous comme ça ! On peut être crevé à l'extrême, une fois que tu es sur la scène... Même quand je suis fatiguée, je pense à eux, au public. Je me mets un grand coup de pied au derrière et je fonce. Une fois sur scène, le mal de ventre, de gorge ou le nez encombré disparaissent. La montée d'adrénaline, c'est magique ! " Si Bourvil l'émeut (" Je n'ai jamais vu quelqu'un passer comme ça des rires de La Tactique du gendarme aux larmes du Bal perdu "), Mariano devient " Loulou " tandis que lui la surnommera " mon copain de régiment ". Au fil des opérettes et des films, une extraordinaire amitié les lie : " C'était une crème avec qui on ne cessait de rire, il ne se prenait pas au sérieux. Mais aussi le plus grand des distraits : il arrivait sur scène avec deux chaussures différentes ou la braguette ouverte, tombait dans la fontaine sur scène, oubliait son texte et chantait n'importe quoi à la place sans qu'on s'en aperçoive. Lors d'une tournée en province, il a même quitté le théâtre à l'entracte en croyant qu'on avait fini ! " Annie Cordy est ce que l'on appelle une star, mais une artiste populaire qui respecte et aime son public, elle est de toutes les fêtes de la bière, est élue Reine du petit vin blanc à Colmar et se tape tous les podiums Europe 1 ou de La Voix du Nord, tous les galas sous chapiteau dans les prés à vaches de la France profonde avec l'accordéoniste André Verchuren. Au milieu des années 1970, il faut en convenir, les yéyés, le rock, le disco sont passés par là et Annie Cordy ne fait plus l'actualité musicale depuis longtemps. C'est sans compter ce qui va devenir son plus grand succès, La Bonne du curé. A l'heure du numérique, il est rigoureusement impossible pour quelqu'un qui serait né après 1980 de comprendre, même de très loin, ce que pouvait être un tube à une époque où l'on vendait des 45-tours par camions entiers, où il y avait trois chaînes de télé et trois radios, et où Guy Lux et les hit-parades des stations périphériques faisaient la loi. De cette navrante bourrée auvergnate de 2 minutes 35 (de bonheur ? ) entonnée par une vieille fille provinciale qui dit " Je voudrais bien mais je peux point " et parle de " Claude Françwé " (le vrai Cloclo l'admire), Annie Cordy vendra plus de 1,8 million de galettes (se rend-on compte ?). Et sera sept semaines en tête du classement Ifop (se rend-on compte ? ) au cours d'une année 1975 où déferlent sur les ondes L'Eté indien (Joe Dassin), Le Sud (Nino Ferrer), Le Zizi (Pierre Perret), Le France (Michel Sardou), Dis-lui (Mike Brant), J'ai encore rêvé d'elle (Il était une fois), Vanina (Dave), Tu t'en vas (Alain Barrière), Señor météo (Carlos) (se rend-on compte ?). Tube improbable mais énormissime, il avait toutes les raisons de ne jamais exister. " D'abord parce que je n'y croyais pas du tout, je voyais ce titre en face B de l'autre chanson, Viens prendre un verre à la maison. Ensuite, parce que le directeur de ma maison de disques CBS ne voulait pas en entendre parler, estimant que la chanson humoristique, c'était complètement dépassé. Mon mari Bruno a alors répondu : "Puisque c'est comme ça, je l'enregistre à mes frais." Il aurait dû ! Mais le grand patron est alors entré dans la pièce et a dit : "Annie est ici chez elle, si elle veut chanter La Bonne du curé, elle chantera La Bonne du curé." En faisant les podiums des plages du Nord en été, en me faisant interpeller dans la rue par des gens qui me demandaient "Ça vous chatouille ou ça vous gratouille ?", j'ai compris qu'il se passait quelque chose d'incroyable avec cette chanson. " Populaire avec un immense P, cette chanson annonce beaucoup d'autres tubes de bals populaires de province où Annie Cordy va démontrer qu'elle n'a peur de rien, d'aucun registre, d'aucun déguisement, d'aucun ridicule. On la voit alors coup sur coup en Jane la Tarzane, Frida Oum Papa, Conchita dans La Madam' (" Elle est pas là "), Natacha, Señorita Raspa, Vanini Vanillée, Super Annie ou Tata Yoyo. Un festival auquel ne manque que La Danse des canards. Et pour cause, elle l'a refusée pour ne pas faire de l'ombre à Tata Yoyo (1 million d'exemplaires)... Avec autant de cordes à son arc que la chanson, la comédie et l'opérette, Annie Cordy ne pouvait que rêver d'une apothéose sous forme de musical. Un soir de Champs-Elysées chez Michel Drucker, Alain Delon, qui a joué avec elle une succulente version du Bel indifférent de Cocteau sans ouvrir la bouche, devait d'ailleurs avoir ce compliment définitif : " C'est une star, elle sait tout faire. Si elle était née américaine, elle serait devenue Judy Garland, Debbie Reynolds ou Doris Day. " Ce sommet de sa carrière, ce sera Hello Dolly ! , un classique de Broadway, qui lui est proposé dès 1965 par un de ses auteurs, Michael Stewart : " Vous êtes la Dolly française ! " " Quelques jours plus tard, je lui ai répondu que cela ne m'intéressait pas mais il a insisté et, comme il vivait à Cannes, a promis de revenir me voir chaque année ! " Entre-temps, Gene Kelly a adapté l'oeuvre au cinéma, avec Barbra Streisand dans le rôle-titre et la fameuse interprétation du thème du film par Louis Armstrong. A l'insistance des théâtres de Nancy et Strasbourg, Annie Cordy finit pourtant par accepter, en 1972, ce rôle taillé sur mesure pour une entertaineuse comme elle et qui lui vaudra la reconnaissance de ses multiples talents de scène. Toutefois, ce triomphe de la petite Bruxelloise en France a failli ne jamais avoir lieu à cause... de Belges qui avaient enrôlé une Française. Car, contrairement à la légende, la version française de Hello, Dolly ! n'a pas été proposée en création mondiale à Nancy par Annie Cordy mais, un an plus tôt, par l'Opéra de Wallonie à Liège avec dans le rôle-titre Line May, qui fera la même carrière que Nini-la-Chance mais avec moins de relief et dans l'autre sens puisque, venue de Roubaix, elle arpentera les revues et les cabarets belges avant de triompher dans les opérettes de l'époque (souvent les mêmes qu'Annie) sur les scènes de Bruxelles, Liège, Namur, Charleroi ou Verviers. Il faut en convenir : citer le nom d'Annie Cordy équivaut parfois à se voir opposer des sourires entendus voire condescendants et, pour seule citation, un refrain de Cho Ka Ka O ou Tata Yoyo. Elle-même se qualifie d'abord de " Popov en jupons ", une fille " qui gicle sur la scène comme de la pâte à dentifrice " (dixit la critique Claude Sarraute dans Le Monde) et n'a jamais renié sa famille, celle du music-hall, des fantaisistes et des comiques, des acteurs de cabaret, de boulevard ou de comédies faciles. Au fond, s'il ne s'était pas trouvé quelques esprits plus aventureux ou perspicaces, qu'aurait été la carrière d'Annie Cordy à l'écran et à la scène ? Difficile de trouver meilleur amoureux des acteurs que Sacha Guitry : il a lancé la moitié des stars françaises, dirigé ou écrit pour l'autre moitié. Homme de lettres et légende du théâtre comme du cinéma, ce maître du bon mot sera paradoxalement le premier à traiter l'amuseuse en comédienne. Lorsque, en 1954, Guitry convoque 152 rôles pour faire aboutir son projet mégalomane, Si Versailles m'était conté..., dans lequel il s'offre le seul rôle principal (Louis XIV), l'artiste bruxelloise est du nombre, incrédule. " J'ai haussé les épaules quand mon agent, qui n'était pourtant pas un plaisantin, m'a dit : ?Sacha Guitry prépare un film. Il a un rôle pour vous et voudrait vous auditionner. ? " Alors que Piaf doit chanter Ah ! ça ira à Versailles, Cordy est attendue pour chanter Y a bal ce soir au Trianon en femme du peuple. " Le maître est arrivé ! raconte-t-elle. Grand chapeau noir. Longue écharpe rouge. Moi, je n'en menais pas large. Guitry, c'était un grand homme de théâtre ; moi, je n'avais rien à voir avec le théâtre ; et là, j'avais de la comédie à faire, devant lui. Vraiment, j'en tremblais. Il y a des moments où ce métier est très dur. Guitry était un homme d'une politesse extrême et d'une grande délicatesse. Que ce soit avec les maquilleuses ou avec les techniciens, c'était ? "Bonjour, Madame !" ? ou "Bonjour, Monsieur !?" Jusqu'au moment où il s'est adressé à moi : ?"A vous, mademoiselle !"? Alors, on joue un peu la comédie et je chante ma chanson. Et lui : ?"C'est très bien ! Mais voudriez-vous le refaire ? Je vais vous indiquer quelques déplacements, c'est tout, et ce sera parfait". ?"?Oui, Maître !?" Tout le monde l'appelait Maître ! On le fait deux ou trois fois. Et il me dit : ?"Venez là ! Venez près de moi.?" Puis : ?"Vous êtes une excellente comédienne. "? Je lui dis : ?"Je ne suis pas comédienne". ? Et il me répond :" ?On n'est pas comédienne : on naît comédienne ! Du verbe naître !" ? " En 1969, la carrière d'Annie Cordy patine. Elle va pourtant revenir au sommet. Au cinéma, ce retour porte la griffe d'un grand monsieur, d'un réalisateur " sérieux ", René Clément. La Bataille du rail,Jeux interdits, Paris brûle-t-il ? , Plein soleil, Les Félins : la filmographie de Clément est solide, que des classiques. Il prépare Le Passager de la pluie, un thriller qui réunira une star américaine, Charles Bronson, et une comédienne qui monte, Marlène Jobert. Un soir, en allumant son poste de télévision pour regarder le journal, le cinéaste tombe sur une émission de Jacques Martin. Il appelle sa femme et lui dit : " Regarde ! Voilà Juliette, la mère qu'il faut à Marlène ! " " Mais c'est Annie Cordy ", lui répond-elle. " Eh bien, c'est Annie Cordy que je veux ! " Cordy dira à Clément : " Le personnage me plaît beaucoup, mais je n'ai jamais rien joué qui se rapproche de ça. ". Il répond : " Je sais que vous pouvez le faire. Une seule chose m'inquiète, mettre votre nom à l'affiche. Les gens vont croire que c'est un film comique. " Ce sera le troisième plus gros succès de l'année en France, derrière... de Funès ( Le Gendarme en balade) et Bourvil ( Le Mur de l'Atlantique). Un an plus tard, nouvelle rencontre marquante au cinéma, cette fois avec Gabin, pour Le Chat, d'après Simenon et avec Simone Signoret. " Ce qui me faisait peur, c'était de rencontrer Gabin. Même si Pierre Granier-Deferre m'avait bien précisé que c'était lui, Gabin, qui avait demandé que j'aie ce rôle. On m'avait dit : ?"Venez la veille de votre tournage sur le plateau et ainsi, vous pourrez faire la connaissance de monsieur Gabin." ? J'y vais et je me cache derrière un pan de décor. Et là, lui me reconnaît. ?"Tiens, voilà la petite ! Viens t'asseoir près de moi !" ? Nous n'avons parlé que de bouffe et de cyclisme. Il adorait les courses. C'était la pleine époque d'Eddy Merckx. Puisque j'étais Belge, il me disait : "?Toi, tu es une Flahute !?" ( NDLR : " flamand " dans le jargon cycliste français). Il disait : ?"C'est normal qu'ils brillent au Tour de France. A force de faire les pavetons du Nord, ils connaissent tout ce qui est difficile." ? " Mais s'il est un rôle qui va la marquer au coeur (mais nettement moins le public), c'est celui de Rue Haute, un film du Belge André Ernotte dont on ne parlera qu'en Belgique. De retour dans le Bruxelles populaire, elle joue le rôle d'une vieille poissonnière des Marolles qui a tout perdu et sombré dans la folie. Le film, tragique et pas comique pour un sou, est tourné dans des caberdouches bruxellois où les clients demandent à Annie Cordy de chanter... La Bonne du curé. Elle partage l'affiche avec une autre vedette polymorphe de la chanson, Mort Shuman, auteur-compositeur américain à succès (il a signé des classiques comme le standard des Drifters Save The Last Dance For Me) qui a introduit Brel sur le marché anglo-saxon avant de faire carrière en France. Pour Annie Cordy, l'échec du film tient au fait qu'il n'y avait pas de star du cinéma à l'affiche, mais juste des gens venus du music-hall. Cela a pourtant failli être le cas : au départ, le rôle du peintre américain tenu par Shuman devait l'être par Jon Voight, au sommet de sa carrière après Macadam Cowboy et Délivrance mais, la veille du tournage, il renonce en raison de problèmes rencontrés par la grossesse de sa femme, laquelle accouchera finalement de leur fille, Angelina Jolie Voight que l'on connaîtra un jour sans son nom de famille. Retour à Laeken, 8 juillet 2018. Son ancienne gare, désaffectée depuis quarante ans, fait face à l'église Notre-Dame de Laeken où sont enterrés ces rois dont, petite, Leonia - anoblie par Albert II avec le titre de baronne en 2004 (elle a choisi pour devise : " La passion fait la force ") - disait qu'ils étaient ses " voisins ". Aujourd'hui, le terre-plein qui fait face au fameux cimetière de Laeken fait gloire à une chanteuse. Oh non, pas la célèbre Malibran, la cantatrice dont la tombe juste en face alimente encore les fantasmes, mais une autre star qui a fait le tour du monde avant de revenir ici. A quelques pas de là où a grandi Nini-la-Chance, la Ville de Bruxelles inaugure un parc à son nom et une fresque à son effigie. Un parc pour amuser les enfants, un dessin pour amuser les parents : toute sa vie, elle aura été une amuseuse. Annie Cordy est le condensé de cette Belgique joyeuse de l'Expo 58 qui se dressait tout à côté. Cette année-là, pourtant, loin de l'Atomium, Annie épousait Bruno, chantait Tête de linotte de Francis Lopez avec Jean Richard en Algérie et tournait (et chantait) Cigarettes, whisky et p'tites pépées avec Pierre Mondy. L'époque a changé mais, là où Annie passe, il y a toujours une belgitude légère dans l'air : quelques jours seulement après l'inauguration du parc Annie Cordy, les Diables Rouges l'ont, sans le savoir, longé entre le palais et la Grand-Place alors que le Tour de France 2019, celui qui partira de Bruxelles pour fêter les 50 ans de la première victoire de Merckx, en fera de même. Est-ce une reconnaissance pour celle qui fut aussi, en 2006, la fabuleuse conteuse de Moi, Belgique, documentaire qui, en sept épisodes, retraçait l'histoire de notre royaume ? Revenue au pays de la BD une veille de Belgique-France en Coupe du monde, elle aura peut-être vu la presse française aborder le match sur le ton de la rivalité entre Tintin et Astérix, elle aura peut-être vu ressortir partout les allusions à Astérix chez les Belges, le dernier Goscinny. Alors, elle se sera peut-être souvenue que sa vraie postérité est là. En couverture d'un album sorti il y aura quarante ans début 2019. Regardez bien qui sert la cervoise à Abraracourcix... Comme dans chaque album, Goscinny et Uderzo ont collectionné les clins d'oeil, ici à Brel ou Tintin, mais seuls deux Belges réels sont dessinés : Eddy Merckx, en rapide messager, et Annie Cordy en Nicotine, la femme du chef belge Gueuselambix. C'est le seul personnage caricaturé dans Astérix qui a eu les honneurs de la couverture d'un album. En bonne maîtresse de maison belge, " Nicotineke " sert des repas bruegeliens forts en pommes de terre quand son chef de mari lui demande si elle n'a jamais pensé à les faire frire. Interloquée, elle s'apprête à mettre fin à la querelle historique entre Belges et Français pour savoir qui a inventé les frites. Elle qui, enfant, mangeait chaque samedi soir " un paquet de frites à un franc avec 25 centimes de piccalilli ", elle à qui, en 1950, le directeur artistique du Lido, René Fraday, reprochait d'engloutir des frites tous les soirs. Elle lui avait répondu : " Si vous voulez que la machine tourne, il faut bien que je mette quelque chose dans le moteur. " La machine a bien tourné. Annie a 90 ans. Dans le parc qui porte désormais son nom, elle confie : " Je vais bien, je vais très bien. Mais je suis fatiguée ". Ça ira mieux demain.La plupart des citations d'Annie Cordy proviennent de son autobiographie, Que la vie est belle !, écrite avec Eddy Przybylski, et publiée en 2013 par La Boîte à Pandore.