Le titre du roman fait référence à une pièce de Ben Jonson, un contemporain de Shakespeare : en quoi a-t-elle pu déclencher le roman ?
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Le titre du roman fait référence à une pièce de Ben Jonson, un contemporain de Shakespeare : en quoi a-t-elle pu déclencher le roman ? La pièce ne m'a donné que le prétexte de trouver le prénom de mon héroïne : Epicène. Le texte de Ben Jonson est une pièce élisabéthaine typique et très ironique fantasmant une femme parfaite qui se révèle au final n'être rien d'autre... qu'un homme travesti en femme. Ce n'est pas le cas de mon Epicène, qui est vraiment une femme. Alors, pourquoi devait-elle porter ce nom, qui fait référence aux mots en français qui peuvent désigner indifféremment les deux genres ? Il paraît que quand une petite fille n'est pas aimée par son père, elle a beaucoup plus de mal à prendre conscience du fait qu'elle est une femme. En cas de père non aimant, il n'y a pas d'OEdipe, et donc la prise de conscience de la féminité est beaucoup plus compliquée et beaucoup plus tardive. Pour ce motif, mon héroïne devait s'appeler Epicène. De manière générale, comment commencez-vous vos livres ? Généralement, c'est une petite chose incidente qui va me révéler que je suis féconde de quelque chose de plus consistant. J'avais eu plus d'une lectrice me racontant des difficultés avec leur père, qui avaient engendré des haines crucifiantes. Et puis m'est venue une pensée qui a priori n'avait rien à voir : quelle pourrait être la vengeance amoureuse la plus horrible ? Je me suis rendu compte que ces deux thèmes avaient beaucoup à faire l'un avec l'autre parce que, pour ce que j'ai pu voir, quand une petite fille n'est pas aimée de sa mère, elle ne s'autorise pas à ne pas aimer sa mère - ce dont traite mon roman précédent, Frappe-toi le coeur, un roman sur la jalousie. Mais quand une petite fille n'est pas aimée par son père, elle s'autorise pleinement à haïr son père, et ça engendre un désir de vengeance absolument phénoménal. C'est ainsi que le thème s'est inscrit : il était inévitable qu'un roman sur le père défaillant engendre un roman sur la vengeance. L'homme pygmalion qui détermine et soumet une femme par son regard est un motif récurrent dans vos livres. Pourquoi ? J'appartiens à l'ancienne génération : en tant que petites filles élevées assez classiquement, et contrairement à la façon dont on a éduqué notre frère par exemple, on nous a élevées, ma soeur et moi, de manière à ce qu'on développe des complexes. C'était prévu, c'était voulu. Après, ça ne veut pas dire que c'est indépassable, et qu'on ne va pas s'en sortir, mais ça veut dire que, en tant que femme, on n'arrive pas en pays conquis. C'est clair. Tout est à conquérir, sans cesse. Et c'est vrai aussi qu'on nous a appris à nous sentir belles seulement si c'était déterminé par le regard d'un homme. Sortir de ce schéma-là est très difficile : quand je suis arrivée à l'université à Bruxelles, j'avais 17 ans. Je voulais avoir des amies, m'intégrer. Et je me suis rendu compte que, pour avoir des amies, il fallait que j'aie l'air d'avoir des tas d'amants. Pour plaire aux femmes, il fallait donner l'impression qu'on plaisait aux hommes... J'ai donc fait semblant de plaire aux hommes pour avoir des amies! C'est quand même dingue ! J'espère que ce n'est plus vrai. Parce que c'est quand même très tordu. Quel regard portez-vous sur la révolution féministe en cours ? C'est certainement un passage nécessaire. Il était temps ! Il y a tant d'hommes qui disent: " Mais, enfin, c'est excessif, il n'y a pas eu tant d'agressions ! " Mais ils sont aveugles ! Bien sûr qu'il y a eu tant d'agressions et bien sûr qu'il y en a tant ! Après, on peut déplorer au sein du mouvement ses excès, ses injustices, mais c'était juste inévitable. Reste que la tribune sur la liberté d'importuner ( NDLR : signée dans Le Monde par Catherine Deneuve, Catherine Millet, Brigitte Lahaie, etc.), c'était quand même très maladroit. Ce qui était gênant, c'était la dimension sociale de cette tribune : des bourgeoises disant: " Mais voyons, c'est charmant de se faire mettre une main aux fesses dans le métro " alors qu'elles ne prennent probablement jamais le métro. Là, on a envie de leur dire : " Mais de quoi parlez-vous ? On parle des braves travailleuses, vous n'avez pas idée de ce qu'elles subissent sur le lieu de travail ! " Elles n'avaient pas compris de quoi il est question. Espérons que ça passe dans les moeurs au point qu'il ne soit plus nécessaire d'en arriver là. C'est par son intelligence supérieure que vous faites triompher Epicène d'une machination diabolique. Dans vos entretiens, vous aimez pourtant vilipender les intellectuels, que vous dénoncez comme des figures stériles... Un intellectuel aujourd'hui est une personne qui s'engage dans diverses prises de position. Dans le meilleur des cas, son engagement est bon - je dis bien dans le meilleur des cas. Mais je n'ai pas l'impression que ce soient ces engagements-là qui changent la société. D'autant que je vois de plus en plus aujourd'hui, et surtout à Paris, que l'engagement d'un intellectuel sert surtout à cultiver sa propre coquetterie, son propre goût du paradoxe plutôt qu'à faire avancer des causes qui en auraient bien besoin. On en a sans cesse des exemples fous. Prenez les attentats de Charlie Hebdo. Il m'est arrivé de participer au journal, j'étais donc extrêmement sympathisante au moment des attentats. Six mois plus tard sortait le livre d'Emmanuel Todd (NDLR : Qui est Charlie ?, sur la sociologie des manifestants pro-Charlie-Hebdo qui a fait polémique) : voilà une figure d'intellectuel assez typique, qui prétendait savoir le fin mot de " Je suis Charlie ". Voilà à quoi sert un intellectuel aujourd'hui en France : à tenir des propos absolument désastreux, insultants, et qui ne servent à rien. C'est non seulement inutile, mais nuisible. Je pense que l'intellectualisme est un dévoiement de l'intelligence. Que préconisez-vous alors ? Je regarde les gens qui m'ont aidée, très concrètement, dans la vie - je parle des gens que je n'ai pas connus. La personne qui m'a le plus aidée à être une femme par exemple, c'est Marguerite Yourcenar. Elle n'était pas particulièrement féministe - je le déplore - mais aucune femme ne m'a autant permis d'avoir la tête haute, parce que c'était une femme admirable, et parce qu'elle vivait pleinement sa vie, sans se cacher, en assumant tous ses choix et en ayant une dignité formidable. Pour moi, elle a fait plus pour la cause des femmes que toutes les autres, en étant elle-même. C'est la fameuse phrase de Gandhi : " Be the change you want to see. " C'est en étant soi-même un changement qu'on peut faire changer la société. Quelle est la chose la plus politique que vous ayez écrite ? Les engagements, pour qu'ils aboutissent à quelque chose, doivent être extrêmement précis et ponctuels. Se réfugier derrière de grandes paroles ne va servir à rien. L'engagement le plus précis, le plus concret que j'ai pu prendre dans un livre, c'était dans Acide sulfurique : j'ai pris très clairement position contre la téléréalité. Alors, sur la question des résultats, d'un premier point de vue, j'ai complètement échoué : la téléréalité se porte extrêmement bien, elle va chaque année plus loin dans l'horreur. Mais d'un autre, on peut se dire que mon engagement a tout à fait servi, parce qu'il y a quand même un très grand nombre de lecteurs et de lectrices qui m'ont dit : " Avant de lire Acide sulfurique, je regardais des émissions de téléréalité, depuis j'ai cessé de les regarder. " C'était le message du livre : même le regard soi-disant sophistiqué sur la téléréalité est tout aussi immonde que le premier degré. C'était un appel à boycotter purement et simplement la téléréalité. A grande échelle, bien sûr, ce boycott je ne l'ai pas obtenu, mais à petite échelle, oui. Ça a quand même un sens. Vous cultivez le goût de personnages explicitement étranges, extraordinaires. Un contre-pouvoir face à une société de plus en plus normative ? Sous couvert d'un discours extrêmement libérateur, je crois effectivement qu'on n'a jamais été plus normés qu'aujourd'hui. Dès que je profère un paradoxe à la radio ou à la télévision, à tous les coups, je sais que je vais recevoir cinquante lettres, et en particulier de jeunes, qui vont protester et me remettre dans le droit chemin. Parce que j'ai dit un paradoxe ! La fonction " rappel à l'ordre " de la société, et particulièrement des jeunes, n'a jamais été aussi forte. Plus ils sont jeunes, plus ils le font. Vous avez souvent dit que, pour vous, écrire revenait avant tout à " investir dans la syntaxe ". Un regard sur la manière dont sa considération évolue ? Je trouve affligeant qu'on enseigne de moins en moins la grammaire aux adolescents. C'est comme si on n'apprenait plus le solfège aux apprentis musiciens : c'est aussi fondamental que ça. Moi, ce que j'ai appris de plus utile dans toute ma vie, c'est le latin et le grec. Parce que c'est une école de la grammaire absolument radicale. C'est grâce à ça que je suis à ce point à l'aise dans la syntaxe, mais n'est-ce pas la moindre des choses ? Alors, on va me dire " vous êtes écrivain, vous en avez besoin en tant qu'écrivain ", mais c'est plus grave que ça : parler, c'est quand même produire du sens. Si on prive les gens de l'apprentissage de la grammaire, on appauvrit leur capacité à produire du sens. En se mettant soi-disant à la hauteur des gens pour que ce soit plus facile, on va aboutir au contraire : il va être plus difficile pour les gens de comprendre le langage hors d'une simplicité extrême, et donc de se comprendre. Et ce ne sera pas une faillite littéraire, ce sera une faillite humaine.