On connaissait Alexis Deswaef pour son combat en faveur des plus démunis et des sans-papiers. En tant qu'ancien président de la Ligue des droits de l'homme, aussi, brièvement arrêté par la police, en avril 2016, lors d'un rassemblement contre le racisme. Ou, désormais, comme coprésident de la Plateforme citoyenne pour l'accueil des réfugiés - " une initiative formidable qui fait le travail du gouvernement à la place du gouvernement ", dit-il. On ne le connaissait pas comme joueur de hockey, qui ne manquerait pour rien au monde ses entraînements et matchs du lundi soir avec les Yellow Buffalos, la deuxième équipe " gentlemen " de l'Ombrage, à Woluwe-Saint-Pierre. " Cela casse évidemment les codes parce que je suis plutôt catalogué comme un "avocat gauchiste", s'amuse-t-il. Beaucoup de gens se moquent de moi parce que j'ai commencé à éviter de placer des réunions le lundi soir : à la Plateforme citoyenne, on ricane "ah oui, c'est vrai, monsieur a hockey..." ".
...

On connaissait Alexis Deswaef pour son combat en faveur des plus démunis et des sans-papiers. En tant qu'ancien président de la Ligue des droits de l'homme, aussi, brièvement arrêté par la police, en avril 2016, lors d'un rassemblement contre le racisme. Ou, désormais, comme coprésident de la Plateforme citoyenne pour l'accueil des réfugiés - " une initiative formidable qui fait le travail du gouvernement à la place du gouvernement ", dit-il. On ne le connaissait pas comme joueur de hockey, qui ne manquerait pour rien au monde ses entraînements et matchs du lundi soir avec les Yellow Buffalos, la deuxième équipe " gentlemen " de l'Ombrage, à Woluwe-Saint-Pierre. " Cela casse évidemment les codes parce que je suis plutôt catalogué comme un "avocat gauchiste", s'amuse-t-il. Beaucoup de gens se moquent de moi parce que j'ai commencé à éviter de placer des réunions le lundi soir : à la Plateforme citoyenne, on ricane "ah oui, c'est vrai, monsieur a hockey..." ". Ce sport, il est vrai, garde encore une image d'institution bourgeoise. Alexis Deswaef en est conscient, lui qui a débuté le hockey en Flandre. " Je suis né à Ostende et j'ai grandi à Bruges, où j'ai commencé à jouer jusqu'à mes 18 ans, raconte-t-il. Il y a trente ans de cela. C'était un milieu essentiellement francophone, même si nous parlions tous le néerlandais. Ce sport s'est fortement démocratisé depuis, mais il reste des efforts à faire en matière de mixité. Le hockey pourrait s'inspirer du football à cet égard. Mais pas pour son rapport à l'argent. Les Red Lions ont touché 5 000 euros par joueur pour leur titre de champion du monde, payés par un sponsor privé, tandis que les Diables Rouges auraient emporté 450 000 euros chacun de la Fédération s'ils l'avaient remporté en Russie... Ce rapport malsain se ressent jusque dans le comportement des parents qui s'énervent sur le bord de terrain des équipes de jeunes parce qu'ils rêvent de voir leur fils devenir le futur Hazard ou Lukaku. " Emporté par son parcours universitaire, puis celui de la vie active, l'avocat arrête le hockey, déménage à Bruxelles, se met un peu au tennis et se déplace à vélo pour garder la forme. Mais l'intensité de ce sport collectif lui manque. " Je me suis remis au hockey il y a trois ans, un peu par hasard, poursuit-il. Un cousin de ma femme parlait régulièrement de son équipe lors des réunions de famille. Je lui disais que cela pourrait m'intéresser. Au début 2016, il m'a appelé parce qu'un de leurs défenseurs était blessé. J'ai hésité. J'étais encore président de la Ligue des droits de l'homme. Mais j'ai décidé d'y aller, ma femme insistait. Sportivement, j'ai beaucoup perdu. C'est un sport très technique. Je suis le plus vieux et l'un des plus faibles de l'équipe, mais j'ai été accueilli à bras ouverts. " Depuis, le maillot jaune des gentlemen des Yellow Buffalos ne le quitte plus. " Historiquement, les gentlemen sont des équipes composées par les parents des jeunes hockeyeurs, explique-t-il. Chez les femmes, ce sont les ladies. " Un lundi sur deux, ce sont les entraînements ; l'autre lundi, ce sont deux matchs d'une demi-heure pour le championnat. " Franchement, on se donne à fond pour gagner. Notre coach n'hésite pas à nous bousculer si on ne joue pas bien. J'ai été placé défenseur gauche - cela ne s'invente pas, je me fais souvent chambrer à ce sujet ! Vu mon niveau moyen, je ne peux pas tout me permettre : mon match est réussi si je parviens à bien tenir mon homme et à faire quelques bonnes relances pour les attaquants. Et après, c'est la fête. " Les Yellow Buffalos jouent le jeu à fond : ils ont remporté l'an dernier la Ligue d'Arsène, qui réunit les gentlemen. A l'issue d'un autre tournoi, au Touquet, ils se sont retrouvés à trois heures du matin à chanter Bella ciao sous la fenêtre des Macron. Ils avaient pourtant perdu tous leurs matchs... Le hockey est un milieu particulier. Qui cultive encore un certain élitisme, dont ses adeptes n'hésitent pas à sourire. Après le sacre des Red Lions à la Coupe du monde en Inde, en décembre dernier, des tee-shirts ont été vendus avec ce slogan : " Les hommes jouent au foot, les gentlemen au rugby et les dieux au hockey. " " Blague à part, ce sport s'est vraiment démocratisé, assure Alexis Deswaef. A l'Ombrage, il y a énormément de jeunes. C'est une discipline qui ne nécessite pas des investissements trop importants. " Et comme sa femme le prévoyait, elle ouvre des horizons différents à " l'avocat gauchiste ". " Dans notre équipe, il y a un courtier en assurances, un architecte, un responsable d'une start-up, un responsable financier, un informaticien... : tout le contraire de ce que je fais. Ils ont évidemment rigolé quand j'ai été arrêté par la police : je venais à peine de rejoindre l'équipe. Mais nos discussions de fond sont intéressantes, quand on arrête de parler hockey. Cela m'offre d'autres points de vue qui nourrissent ma réflexion. " Le joueur des Yellow Buffalos a forcément suivi l'extraordinaire parcours des Red Lions, ces dernières années, qui a popularisé le hockey dans toute la Belgique. Jusqu'au titre conquis aux shoot-out face aux Pays-Bas, en décembre dernier. Le succès de ce collectif est le fruit d'un investissement ambitieux de la part du Comité olympique belge et de la Fédération pour faire triompher enfin une équipe, au nom de la Belgique. " Le plus incroyable, c'est que la plupart de ces joueurs ont un métier en dehors de leur sport, admire-t-il. Ils s'entraînent dur et prennent des congés pour ces compétitions. Ce titre, ils ne l'ont pas volé ! C'est une merveilleuse aventure qui sera inspirante pour d'autres sports collectifs, comme c'est déjà le cas en football, en basket, en athlétisme... Je trouve formidable cet esprit d'équipe, que nous partageons à notre niveau avec les Yellow Buffalos. Nous jouons comme si notre vie en dépendait, alors qu'il n'y a pas d'enjeu : on se blesse, on tombe... Le mardi, au palais de justice, il m'arrive de boiter en montant les marches parce que j'ai pris une balle au-dessus de la jambière ou parce que je suis courbaturé. " Peu de collègues savent que ces souffrances physiques sont dues au hockey... L'inspiration des Red Lions vaut aussi pour ce qu'elle exprime positivement de la Belgique. Fin 2018, le contraste fut édifiant entre les champions du monde de hockey reçus au palais royal, fêtés sur la Grand-Place de Bruxelles, et la démission forcée du Premier ministre, Charles Michel, le même jour. " Je suis touché de voir qu'ils jouent pour le maillot national. Je trouve ça émouvant de les voir chanter La Brabançonne a cappella, dans les deux langues.Les sports collectifs sont vecteurs de tolérance et de respect. " Je me bats à la Ligue des droits de l'homme et en tant qu'avocat pour plus d'égalité et de fraternité, plaide Alexis Deswaef. Une équipe, c'est ça : sur le terrain, nous sommes tous égaux et nous nous serrons les coudes. La solidarité, ce n'est pas un vain mot, sauf peut-être dans certains sports pervertis par l'argent, ce qui n'est pas le cas du hockey. " Cela n'empêche pas de songer à la performance, même pour cet adepte de l'égalité : " Quand on joue un match, c'est clairement pour le gagner. C'est très sain. Mais en même temps, au hockey, il y a beaucoup de fair-play. On fait parfois des fautes, par manque de technique, mais jamais volontairement. Alors qu'au football, on met facilement le pied pour empêcher l'adversaire de passer, à cause de l'argent et des enjeux. Il suffit de voir le foot féminin : tout y est plus fluide. " Ce défenseur des droits humains voit-il aussi dans le sport une expression politique, au sens large ? " Tout d'abord, cela rassemble les gens. Lors de la Coupe du monde de football en Russie, nous sommes descendus, avec deux de mes enfants voir le match Belgique-Brésil sur grand écran, place Saint-Josse, à Bruxelles, un lieu d'une grande mixité sociale. Vous parlez avec vos voisins, vous tapez dans les mains, vous exultez en choeur : je n'oublierai jamais ce match, entre autres pour ça. Bien sûr, je reste critique au sujet du risque de dérive "du pain et des jeux". Le sport peut être utilisé par le pouvoir pour occuper les citoyens et les aveugler, surtout dans les régimes totalitaires. Ce danger-là existe depuis l'époque des Romains, je ne suis pas dupe. Mais c'est aussi un vecteur d'intégration. " S'appuyant sur sa pratique d'avocat, Alexis Deswaef est convaincu que le sport devrait être davantage utilisé pour éviter les dérives criminelles ou terroristes. " Je pense à quelques dossiers où le tribunal de la jeunesse a dû intervenir à la suite de problèmes liés à des enfants qui traînent dans les rues. Les parents essaient de sévir, mais ils le font maladroitement. Souvent, le juge conseille de les inscrire dans un club de sport parce que l'enfant en question a envie de bouger. Le problème ? Il y a des listes d'attente partout. Ce n'est pas normal qu'un jeune de 13 ans ne puisse pas jouer s'il le veut. Il faudrait beaucoup plus de moyens publics pour construire davantage de terrains. " Ce serait, aussi, un moyen de prévention contre la radicalisation, martèle-t-il. " Après les attentats de Bruxelles, j'ai donné beaucoup de conférences sur la lutte antiterroriste. C'est évidemment une priorité incontestable : le droit de vivre en sécurité est un droit fondamental. Cela n'empêche pas des réflexions critiques au sujet de certaines mesures prises par le gouvernement : des juges estiment, par exemple, que la déchéance de la nationalité n'est pas une mesure efficace, voire même contre-productive. C'est de la poudre aux yeux pour les électeurs, mais ça ne résout rien. Par contre, il n'y a guère eu de travail en matière de prévention. Or, un autre moyen de lutter contre la radicalisation serait de faire en sorte que les jeunes des quartiers défavorisés aient accès au sport ou à la culture. " Sa réflexion est inspirée de cas concrets. " J'étais l'avocat du collectif des parents concernés, dont les enfants sont partis en Syrie, illustre-t-il. C'est quand même interpellant de se dire qu'un jeune d'une école à Bruxelles devient perméable à certains discours après les attentats de Charlie Hebdo, se radicalise en quelques mois, part en Syrie et, finalement, se fait exploser à 17-18 ans devant le Stade de France en novembre 2015, heureusement sans faire d'autres victimes. Rien n'excuse cela, bien sûr. Mais il est utile de se demander où l'on a perdu ce jeune Belge. Peut-être aurait-on pu l'aider en le faisant jouer au foot ou au hockey, pour éviter qu'il ne sombre dans la délinquance. Beaucoup de djihadistes avaient un casier judiciaire ou avaient eu affaire avec la justice. La Fédération de football ne pourrait-elle pas consacrer une partie du montant de la prime des Diables Rouges à investir dans les infrastructures ? Certains le font, à titre individuel : le travail de Vincent Kompany avec le BX Brussels, c'est admirable ! Il est conscient de sa chance et n'a pas oublié d'où il vient. " Alexis le joueur de hockey n'a pas perdu ses accents de maître Deswaef, avocat des droits de l'homme. Son modèle n'est d'ailleurs autre qu'un boxeur nommé... Nelson Mandela. " Avocat, lui aussi, il m'inspire beaucoup. Ce qu'il a réussi quand il est devenu président avec l'équipe de rugby d'Afrique du Sud est proprement fabuleux. Un film, Invictus, a retracé ce parcours extraordinaire d'une équipe qui sert l'unité d'une nation, en réunissant les Blancs et les Noirs, et qui devient championne du monde en 1995, sans être favorite. C'est probablement la plus belle histoire que l'on puisse imaginer. "