Dans un monde ébranlé par les crises et en quête de perspectives, quoi de mieux que de solliciter le philosophe? Directeur du mensuel Philosophie Magazine, un succès éditorial couronné en France par le prix du Meilleur magazine de l'année en 2010, Alexandre Lacroix publie un essai, Comment ne pas être esclave du système? (1) auquel la pandémie de coronavirus donne une résonance accrue alors qu'il a été conçu avant celle-ci. Il y constate notamment un affaiblissement de la politique au profit de la gestion. Il y décrypte le bouleversement dû au passage de la "modernité séparative" à la "modernité connective" à la faveur, en 1989, de la création du Web. Il y développe surtout l'idée d'un postutilitarisme qui engage l'individu à se fixer un idéal non négociable sans renoncer à maximiser son profit. "L'immense avantage que je vois à être postutilitariste, c'est que l'on porte en soi-même une valeur vivante, qui n'est pas strictement rationnelle et qui, par là même, permet d'échapper aux programmes d'optimisation de l'agir - à la technostructure dont la dimension et le poids se renforcent autour de nous", avance l'écrivain. Explication de cette philosophie de l'action.
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Dans un monde ébranlé par les crises et en quête de perspectives, quoi de mieux que de solliciter le philosophe? Directeur du mensuel Philosophie Magazine, un succès éditorial couronné en France par le prix du Meilleur magazine de l'année en 2010, Alexandre Lacroix publie un essai, Comment ne pas être esclave du système? (1) auquel la pandémie de coronavirus donne une résonance accrue alors qu'il a été conçu avant celle-ci. Il y constate notamment un affaiblissement de la politique au profit de la gestion. Il y décrypte le bouleversement dû au passage de la "modernité séparative" à la "modernité connective" à la faveur, en 1989, de la création du Web. Il y développe surtout l'idée d'un postutilitarisme qui engage l'individu à se fixer un idéal non négociable sans renoncer à maximiser son profit. "L'immense avantage que je vois à être postutilitariste, c'est que l'on porte en soi-même une valeur vivante, qui n'est pas strictement rationnelle et qui, par là même, permet d'échapper aux programmes d'optimisation de l'agir - à la technostructure dont la dimension et le poids se renforcent autour de nous", avance l'écrivain. Explication de cette philosophie de l'action. Comment se caractérise la modernité connective dans laquelle nous sommes entrés en 1989? En 1989, il y a eu deux cassures importantes. La première est dans l'esprit de tout le monde, c'est la chute du mur de Berlin, soit le coup d'envoi d'une accélération de la mondialisation, des flux de marchandises, de personnes, d'informations à travers la planète. La deuxième, moins connue du grand public, est l'invention du Web par un informaticien britannique, Tim Berners-Lee, qui inaugure la révolution digitale. Sous son impulsion, les outils connectés vont profondément transformer tous les aspects de notre existence. Ceux qui sont nés avant 1989 ont dû réapprendre à travailler, avec les mails, avec les moteurs de recherche, avec les plateformes... Les relations humaines, affectives, familiales, amicales et même sexuelles ont été modifiées. Quelle est la différence entre les deux modernités? La première modernité, que j'appelle "séparative", a commencé au XVIIe siècle. On pourrait la dater de 1637 avec la publication du Discours de la méthode de Descartes. En simplifiant, le mot d'ordre des modernes de l'époque pourrait être "diviser pour régner". Le monde est régi par des oppositions structurantes, entre nature et culture, sphère publique et sphère privée, moi et les autres, le sujet et l'objet, le temps de travail et le temps de loisir, un peu plus tard la division des tâches, largement inventée et promue à la fin du XVIIIe siècle par Adam Smith (NDLR: philosophe et économiste écossais, 1723 - 1790). Cette manière de voir le monde va permettre l'essor des sciences, des techniques, l'asservissement du monde, la colonisation, l'impérialisme, l'enrichissement capitaliste. Quels changements apporte la modernité connective? Après 1989, on constate une crise profonde de chacune de ces oppositions. Celle entre sphère publique et sphère privée vole en éclats. A l'époque des réseaux sociaux, beaucoup de gens montrent des photos de leur vie, de leur intimité, de leurs enfants. Même chose pour la division des tâches. Le multitasking, le fait de mener plusieurs tâches en parallèle, devient une exigence qui s'applique à tout le monde. La séparation entre moi et les autres s'efface aussi: je suis seul, je pense mais je reçois en permanence des messages et des informations émis par les autres. Tout ce que je lis sur les écrans se mêle à mon flux de pensées ; j'appelle cela la "télépathie assistée par les machines". L'opposition entre nature et culture? Le changement climatique amène des canicules, des pluies diluviennes, des phénomènes météorologiques exceptionnels. Mais en réalité, ce n'est pas la nature qui se manifeste, c'est le résultat naturalisé des activités humaines, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre, de carbone et leurs conséquences... La fin de ces oppositions rend le monde actuel très difficile à comprendre, et très illisible pour des personnes nées avant 1989. La disparition de ces oppositions claires crée-t-elle une confusion perturbante? Le problème central que pose la modernité connective est que l'on risque de devenir de simples rouages de la technostructure. Mon livre a été écrit largement avant la pandémie. Celle-ci n'a fait que confirmer ces analyses. Pourquoi? Parce que quand on télétravaille en période de pandémie, on plonge dans un état psychologique très bizarre, un peu nauséeux et morose. On produit sur écran et on se divertit sur écran. Au moment de dresser le bilan de la journée, on s'aperçoit qu'on est passé par plein de phases et d'activités différentes, mais en opérant toujours sur des interfaces et en utilisant toujours une connexion. On court le risque d'une aliénation complète. Mon livre cherche à savoir comment on fait pour ne pas être un simple rouage de cette gigantesque technostructure. Est-ce ce que vous voulez dire en écrivant que "les oppositions abolies à l'extérieur par l'ère de la connexion ont tendance à renaître à l'intérieur"? Dans la modernité séparative, avec des oppositions claires, le conflit politique l'est aussi. Si vous êtes un prolétaire, vous avez le monde ouvrier avec vous, des syndicats, des lieux de sociabilité, une conscience de votre appartenance de classe. Si vous êtes un patron ou un notable, même chose. Et puis, on assiste à un affrontement parce que les intérêts des ouvriers et des patrons sont assez divergents. Il ne faudrait pas tomber dans la naïveté de dire qu'aujourd'hui, cette lutte des classes ne perdure pas, notamment dans des pays qui ont un très fort secteur industriel. Cependant, beaucoup de gens sont confrontés à d'autres situations. Ils ont un statut intermédiaire entre celui de l'ouvrier et celui de patron: les indépendants, les cadres qui ont une certaine autonomie de décision, les intellos précaires, les artistes, tous les travailleurs produits par l'ubérisation... Cette évolution induit une situation où le conflit politique qui se déroulait auparavant à l'extérieur, entre des classes sociales bien délimitées, est désormais à l'intérieur. Vous avez en vous le patron et l'ouvrier. Vous êtes en même temps le dominant et le dominé. Vous êtes du côté du système, impatient de tenir les objectifs, de vous enrichir, de faire du profit. Et vous êtes aussi un poète, un flâneur, un vagabond désintéressé qui s'en fiche du système et qui voudrait se tirer. C'est comme si vous viviez à l'intérieur de vous une sorte de minilutte des classes qui devient psychique. Un des risques réside-t-il dans l'autoexploitation? C'est un risque évident parce que lorsque vous êtes votre propre décideur, manager, patron, la relation que vous entretenez avec vous-même n'est pas régulée par le droit du travail. Il n'y a pas d'heures maximales de travail par jour. Il n'y a pas d'obligation de se mettre en repos le week-end ou de s'accorder des vacances. En fait, vous pouvez tout simplement tomber dans une spirale délétère où une fusion complète du travail et de la vie se fera 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Vous êtes bien plus indépendant que l'ouvrier du XIXe siècle. Mais vous ne sortez jamais avec les copains pour boire un verre à 18 heures. Vous faites peut-être un boulot moins dur. Mais vous le faites jusqu'à minuit. Et quand vous vous relevez la nuit, vous reconsultez vos mails. En un sens, cela a l'air cool. Mais en réalité, ce n'est pas si cool. C'est du cool dur. Quelles sont les atteintes à notre intégrité psychique que la modernité connective fait peser sur nous? Je parle de signaux détectables par l'individu quand il considère s'être fait "manger par les écrans". Une première atteinte, que beaucoup de gens ont vécue avec la pandémie, apparaît quand la vie n'est plus qu'une succession de temps d'écran, travail ou loisirs, du matin au soir. Vous réfléchissez mais votre pensée est en permanence synchronisée avec ce qui se passe sur l'écran. Vous n'avez jamais la possibilité de retrouver une forme d'indépendance ou d'autonomie pour vous-même. Je vois un deuxième risque dans le fait que chaque chose que vous vivez, vous l'orientez pour en faire un post sur les réseaux sociaux. Vous repérez un petit tag rigolo dans la rue, vous en faites une photo sur Instagram. Vous extrayez chaque moment de vie pour en faire de la communication et du marketing. Trouver un petit profit à chaque situation que l'on vit pose tout de même problème. Et dernière atteinte, c'est quand on ne supporte pas d'attendre et que l'on veut être satisfait tout de suite. C'est l'effet Google. Vous avez une question, quelle qu'elle soit, vous avez la réponse en moins d'une seconde. J'ai une impulsion, je veux tout tout de suite. Une telle attitude ne laisse pas le temps au désir d'irriguer votre vie, de la rendre plus belle. Si vous laissez du temps au désir, vous pouvez tomber amoureux, écrire des poèmes, réaliser des actes extraordinaires, sublimer la vie. Le désir a le temps de s'épanouir. Alors que si vous attendez la satisfaction immédiate en un clic, vous êtes dans un court-circuit permanent, vous avez des plaisirs de peu d'intensité et de courte durée parce que vous n'avez pas assez désiré. Le remède que vous proposez est le postutilitarisme. Que veut dire "maximiser son profit sous contrainte d'idéal"? L'utilitarisme est la philosophie politique et morale dominante. C'est l'idée que chacun est enjoint de maximiser son utilité, son bien-être ou son profit, chaque individu mais aussi les nations engagées dans une course à la croissance économique. Le postutilitarisme consiste à dire: "Le système est solide. On ne va pas le renverser. Pas à l'échelle de la Belgique, de l'Europe ou du monde. Par contre, à l'échelle individuelle, on peut faire quelque chose en se fixant à soi-même un idéal désintéressé." Cela peut être un idéal de transmission pour un professeur, de beauté pour un artiste, un idéal écologique... Les idéaux peuvent être de nature très diverse. Il me paraît pertinent de ne s'en donner qu'un seul et de faire en sorte qu'il soit non négociable. Et ensuite, on maximise son profit, comme les autres, pour gagner sa vie. D'ailleurs, je suis convaincu qu'il y a plein de personnes qui sont déjà postutilitaristes sans le savoir. J'ai voulu proposer une philosophie de l'action. Ce n'est pas une théorie hypercomplexe parce que qui dit philosophie de l'action, dit projet applicable. Vous ne voulez pas renforcer le système mais plutôt aider les gens à s'en accommoder? Tout le monde voudrait renverser le système. Le problème n'est pas que je ne veux pas le renverser. C'est qu'il n'est pas renversable. C'est comme refaire le monde au dîner avec une bouteille de vin. C'est sympa. Mais je suis plutôt dans l'idée du "qu'est qu'on fait le lendemain du dîner au réveil?".Sauver une parcelle du monde peut-il aider à sauver le monde? Le postutilitarisme, tel que je le propose, qui consiste à participer à la société armé d'un idéal, implique d'être responsable d'un petit morceau du monde. Que provoque l'actuelle course à la croissance et au profit? Elle détruit le monde, pas au sens figuré, au sens concret. Elle détruit les écosystèmes, la biodiversité, la trame du vivant. L'érosion du monde est perceptible. On en voit les effets sous nos yeux. D'ailleurs, la pandémie est l'un d'entre eux. En se donnant un idéal, je ne dis pas que l'on va sauver le monde comme les héros des superproductions américaines. Mais on va se porter garant, responsable d'un petit morceau du monde. C'est une manière de mettre un bâton dans les rouages de la machine. Un tel va faire en sorte que l'action pour la vérité scientifique ne s'étiole pas, un autre que les relations humaines à l'intérieur de son usine ne se dégradent pas, un troisième que l'éducation des jeunes ne se désagrège pas. Là où la dynamique est au délitement, chacun, à sa modeste échelle, peut faire autre chose. Avez-vous l'impression que ce type de démarche peut être favorisé par la crise sanitaire que l'on a connue parce qu'elle a rappelé l'importance du travail du personnel soignant, de l'attention à accorder aux personnes âgées, des commerces de proximité...? J'espère que l'on est à la fin de cette crise. La situation actuelle reste très tendue. Un rapport publié par The Guardian annonce que 2021 sera une année de pic des émissions de carbone et de gaz à effet de serre. Pourquoi? Les économies et les Etats sont fragilisés par la crise. Et c'est comme si, pour se sauver, ils devaient refaire fonctionner la technostructure à plein régime. Le redémarrage risque donc d'être extrêmement violent. Ma proposition s'inscrit aussi dans ce moment crucial-là. On a devant nous une menace de crise économique, de chômage de masse, d'endettement des Etats et donc d'impuissance de la puissance publique. C'est dans ces périodes qu'il est important de défendre de vraies valeurs. Il est plus facile de le faire en phase de prospérité et d'ascension. On va entrer dans un moment tendu de la vie économique, sociale et politique. C'est être bien armé que d'avoir un idéal, de se donner un cap, une boussole dans ces circonstances. Mais il ne faut pas se leurrer, on n'est pas au seuil du grand tournant vert et social des économies de tous les pays du monde. On va au-devant d'une période très concurrentielle et très dure avec beaucoup de fragilisation économique des entreprises mais aussi des salariés. Et c'est avec ces crocodiles qu'il va falloir nager.