"J'ai choisi de faire ce livre comme un poème, immense, sans arrêt dans le flot de l'écriture", écrit Akhenaton en préface de La Faim de leur monde, publié dans l'excellente collection L'Iconopop (1). Petit rappel des faits. En 2006, le rappeur signe La Fin de leur monde sur son quatrième album solo, Soldats de fortune. Un morceau majeur dans la carrière de celui qui est né Philippe Fragione, pour l'Etat civil et dont les textes sont étudiés à l'université d'Arizona dans un programme dédié à la culture hip-hop au sein du diplôme African Studies. Le titre, et son clip, aussi évocateur et puissant qu'un reportage d' Envoyé spécial, s'achèvent par ces mots: "ça ne peut qu'aller mieux." Quinze ans plus tard, Akhenaton reprend la plume pour humer l'air du temps et tâter le pouls d'une époque viciée par les inégalités, l'égoïsme et l'individualisme à l'image des Joan Baez, Neil Young ou Bob Marley d'antan qu'écoutait sa maman sur le tourne-disque familial. La Faim de leur monde, prétexte à ce long entretien parisien, est accompagné d'une vidéo coup de poing. On peut également découvrir cet opus en support vinyle sur les plateformes de streaming et dans le livre éponyme où il est couplé au texte de La Fin de leur monde. Ces deux poèmes urbains qui se répondent, écrits à quinze ans d'intervalle, à lire et écouter, témoignent de l'acuité d'un artiste qui a toujours conjugué la forme et le fond.
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"J'ai choisi de faire ce livre comme un poème, immense, sans arrêt dans le flot de l'écriture", écrit Akhenaton en préface de La Faim de leur monde, publié dans l'excellente collection L'Iconopop (1). Petit rappel des faits. En 2006, le rappeur signe La Fin de leur monde sur son quatrième album solo, Soldats de fortune. Un morceau majeur dans la carrière de celui qui est né Philippe Fragione, pour l'Etat civil et dont les textes sont étudiés à l'université d'Arizona dans un programme dédié à la culture hip-hop au sein du diplôme African Studies. Le titre, et son clip, aussi évocateur et puissant qu'un reportage d' Envoyé spécial, s'achèvent par ces mots: "ça ne peut qu'aller mieux." Quinze ans plus tard, Akhenaton reprend la plume pour humer l'air du temps et tâter le pouls d'une époque viciée par les inégalités, l'égoïsme et l'individualisme à l'image des Joan Baez, Neil Young ou Bob Marley d'antan qu'écoutait sa maman sur le tourne-disque familial. La Faim de leur monde, prétexte à ce long entretien parisien, est accompagné d'une vidéo coup de poing. On peut également découvrir cet opus en support vinyle sur les plateformes de streaming et dans le livre éponyme où il est couplé au texte de La Fin de leur monde. Ces deux poèmes urbains qui se répondent, écrits à quinze ans d'intervalle, à lire et écouter, témoignent de l'acuité d'un artiste qui a toujours conjugué la forme et le fond. L' homme de 52 ans, père de famille et citoyen, a remarquablement mis à profit la pandémie pour écrire et composer. Seul - son sixième opus, Astéroïde, est né pendant le premier confinement - ou avec ses camarades de IAM. Le groupe, si les planètes s'alignent correctement, pourrait reprendre les chemins de la scène pour les premiers concerts tests en France en mai prochain . "Au début de l'année, des scientifiques nous ont proposé de nous produire à deux reprises et ce, bénévolement, devant un vrai public au Dôme à Marseille pour un concert test", explique Akhenaton. "Les initiatives qui vont dans le bon sens sont à valoriser. Ensuite, ça se joue entre les scientifiques et les politiques et ça prend un peu plus de temps que prévu. Je ne peux pas m'empêcher de m'interroger sur la volonté politique d'une telle entreprise parce que ça ne me semble pas bien compliqué à mettre sur pied." Sur France Culture, vous avez décrit Astéroïde, votre album enregistré pendant le confinement, comme un programme un peu cruel pour l'humanité. Une montée de misanthropie? Oui parce que c'est ce que mérite l'humanité au stade où nous en sommes. L'homme ne réalise pas que la vie est fragile. Que nous sommes mortels. On change la nature humaine à vénérer la mort. Ce n'est pas ce qu'on vit actuellement qui me fait peur. C'est ce qu'on pourrait vivre s'il y avait quelque chose de beaucoup plus dangereux que ce virus qui est déjà impitoyable envers certaines personnes. Mais ce n'est pas Ebola non plus. Ce sont de vrais questionnements sur la nature humaine et sur l'impact de la mauvaise communication. J'ai donné ce titre-là parce que certaines personnes ont un appétit démesuré sur cette planète. Elles imposent à la totalité du globe une vision et une manière de vivre qui ne me fait pas rêver. J'espère qu'on réalise qu'à travers cette fragilité de la vie, il y aura un sursaut qui permettra de laisser un héritage digne à nos enfants. Au lendemain des attentats du Bataclan, en 2015, le réalisateur Jaco Van Dormael déclarait que "l'absence de culture, c'est l'absence de la pensée". Le propos peut aussi s'appliquer aujourd'hui, non? Quand une société s'effondre, elle s'effondre d'abord par la culture. C'est l'essence même de l'humanité que de nourrir et de soigner son âme, d'assister à des spectacles et à des concerts, d'aller au restaurant ou tout simplement de partager. On travaille toutes et tous pour ces moments-là. Aujourd'hui, les gens continuent à travailler sans avoir accès à tout cela. Le vide dans ta tête s'installe. Un vide que vous pouvez remplir avec n'importe quoi. Une question au fan de séries télé que vous êtes sur un scénario qui raconterait ces vingt dernières années du monde occidental. La saison 1 commence le 11 septembre 2001, la 2 démarre le 7 janvier 2015 avec l'attentat contre Charlie Hebdo et la 3 débute avec la pandémie. Vous réjouissez-vous d'entamer la saison 4? Pas vraiment non, mais c'est exactement ça: ce goût amer de fin du monde qu'on a dans la bouche depuis une vingtaine d'années. Parallèlement à cela, et c'est d'autant plus vrai pour la culture, les consultants en marketing ont pris le pouvoir dans tous les secteurs d'activité. Ils ont commencé par les artistes. Idem dans les grands groupes de presse, dans l'industrie et dans le secteur de la santé. On hérite de choses qu'on valide nous-mêmes. C'est ça que je nous reproche et je m'y inclus. Nous ne sommes pas capables de voir ce qui se passe sous nos yeux. Nous sommes sur les réseaux sociaux, devant les chaînes d'information en boucle... Ça me rappelle ce débat sur l'islamo-gauchisme. On désigne un ennemi. L'ennemi, aujourd'hui, c'est cette contraction de l'islam et des communistes, les ennemis du monde occidental de 1945 à 1989 ; date à laquelle le monde musulman prend le relais. Ces deux peurs de l'après-guerre sont devenues l'épouvantail du monde occidental. Je rappelle qu'avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait une autre expression du même genre. C'était le judéo-bolchévisme. Rappelez-vous, ça ne s'est pas bien terminé. Un autre mot apparu ces derniers mois dans le vocabulaire: complotiste... Je me définis comme constatiste. Je regarde et je constate. Un journaliste m'a interrogé sur le mot complot parce que je l'emploie dans La Faim de leur monde. Alors, oui, je veux bien remplacer le mot complot par manipulation. Parfois, il m'arrive d'être aussi branquignoliste parce que je vois des branquignols un peu partout... D'autres mots ont également émergé ces jours-ci. Je pense à passeport vaccinal ou couvre-feu... En 2007, vous analysiez l'époque comme un cocktail détonant de téléréalité saupoudré de 11-Septembre, où toute la culture moderne est dessinée à travers ces prismes-là, y compris la politique, avec une alternance de peur et d'abrutissement. Quatorze ans plus tard, vos propos restent profondément d'actualité. Qu'est-ce que ça vous inspire?Que quelque part on l'a senti venir? En 2013, avec IAM, on avait écrit un morceau qui s'appelle Que fait la police? J'y disais: "C'est le plus fort qui l'emporte et ouais voici la France/Le pays où le suppo pénètre sans effort quand on l'endort/Avec un concombre, un porc et un canard mort/Niveau con ça file droit vers la pandémie/C'est pas la maréchaussée qui stop'ra l'épidémie." En tant que citoyen lambda, vous n'avez pas à vous engager en politique. Vous devez juste ouvrir les yeux et faire marcher votre cerveau. Le problème, c'est que la peur ambiante a mis le cerveau complètement sur pause. Vous citez souvent le nom de René Giancarli, un policier marseillais qui a beaucoup compté dans votre vie d'adolescent et avec qui vous et vos potes jouiez au chat et à la souris. En quoi était-il exceptionnel? Je vais lui dédicacer le livre parce que c'est quelqu'un qui travaillait dans les quartiers difficiles et qui a évité un séjour aux Baumettes (NDLR: centre pénitentiaire de Marseille) à de nombreux jeunes en les emmenant faire de la voile, par exemple. Sauf que Sarkozy a supprimé la police de proximité. Ce qui est symptomatique d'une société qui manque de lien. Le péril scolaire dans les quartiers, c'est terrible. Je pense que certains décideurs en politique ont besoin d'avoir un ennemi et s'il est noir ou basané, c'est parfait. Sur les affiches de la mairie de Béziers, pour donner un exemple, vous pouvez y voir un flingue avec l'inscription "La police municipale a un nouvel ami". C'est sympa. Je pense qu'à la base, il faut plus de formation pour les futurs policiers. Je suis en faveur d'une police moins nombreuse mais beaucoup plus formée à gérer des situations sensibles, à parler aux gens, à interpeller s'il le faut parce que ça arrive dans notre société, il y a des règles. En revanche, quand les policiers commettent des délits, ça me dérange vraiment parce que ça fait perdre espoir dans la société. Vous avez grandi avec une mère qui écoutait Neil Young ou Bob Marley. Des artistes qui, comme IAM, respirent et respiraient l'air du temps. Où sont aujourd'hui les nouveaux Marley et Marvin Gaye? Les artistes d'aujourd'hui sont matés par la dictature du marketing. Ils sont persuadés qu'il y aura sanction s'ils prennent position. C'est pareil pour certains journalistes ou certains médecins qui savent des choses mais qui préfèrent se taire de crainte d'être accusés de complotistes. Le monde est devenu binaire. Très peu d'entre eux montent au front. Les réponses violentes sur les réseaux sociaux refroidissent les ardeurs. Pour moi, le changement se fait minute par minute, centimètre par centimètre. Sourire aux gens. Dire bonjour. Dire merci. La société qu'on nous dessine aujourd'hui est un grand ensemble avec des milliards d'individus repliés sur eux-mêmes. La transmission aux jeunes générations était déjà au coeur de La Face B, votre autobiographie sortie en 2010 aux éditions Don Quichotte. Vous écriviez qu'il est d'une aide précieuse dans la vie d'un jeune d'avoir une passion et de la cultiver... Et je n'en ai pas eu qu'une, en plus. Le cinéma, la musique... Je suis toujours passionné et intéressé par ce que les autres font. Essentiellement du côté du rap américain. Etre bon dans la musique, c'est aussi écouter ce qui se fait chez les autres. Ce matin, j'étais en train de fouiller sur Internet tout ce qui était sorti pendant la nuit. C'est dans ma nature. Je suis curieux. Vous êtes aussi père de trois enfants. Comment les aider à construire leurs rêves? Je me revois dans des discussions avec les enfants et leur maman. On se dit depuis toujours que brider les gamins et démolir leurs rêves, c'est ce qu'il y a de pire. Les enfants un minimum intelligents iront toujours d'un point A à un point B. J'ai eu la chance de grandir dans un univers sans crainte à ce niveau-là. Je ne vais pas commencer à jouer au fonctionnaire avec mes enfants. A ma grande douleur, parce qu'ils me manqueront, je leur dis: "Si vous voulez partir, pas de soucis. Parcourez le monde, allez voir ailleurs." De toute façon, l'Europe, c'est terminé. Cette génération d'adolescents et de jeunes adultes sacrifiée, je l'évoque aussi dans La Faim de leur monde : "Les perroquets ne sauront pas lier les dégâts à la cause." Les perroquets, ce sont ceux qui accèdent à leur métier en apprenant les leçons par coeur sans rien comprendre à ce qu'ils font. Il y en a énormément dans beaucoup de professions. Ils n'ont pas la grille de lecture pour mesurer ce qu'on fait subir à une génération qui fera peut-être les terroristes de demain. Les gens ne changent pas, c'est la civilisation qui change. Ce qu'on leur fait là, aux gamins, je ne pense pas que ça va donner quelque chose de très bon. Ils vont être très en colère contre nous. L'enjeu, c'est quoi? La quête de sens? La quête de sens. La préservation de nos milieux. La planète, elle se débrouillera bien sans nous. Quand l'homme aura disparu, elle se régénérera à moins d'une guerre nucléaire mais ça, c'est pour la saison 6... C'est impossible de prévoir quoi que ce soit. J'ai peur qu'on s'enfonce, qu'on se retrouve pris dans un siphon aux parois lisses. Je ne suis pas très optimiste. Quelles sont les raisons d'espérer? La jeunesse. Je me dis que si elle a un sursaut dans la prise de conscience, toutes les conneries que notre génération a faites ou est encore en train de faire pourront être en partie réparées. Mais ça va se faire dans la douleur. Il y aura des drames. Je ne vois plus comment tout cela va pouvoir se résoudre autrement. Nous avons des dirigeants qui exécutent et ce n'est pas du complotisme de dire qu'il est difficile pour eux de résister à la puissance des multinationales qui font la loi. En France, les tentations nationalistes et sécuritaires risquent de peser lourd lors de la prochaine élection présidentielle de 2022. Il n'est pas sot de penser que la période actuelle est pain bénit pour le Rassemblement national de Marine Le Pen... Je le pense aussi. Ça va arriver beaucoup plus vite que ce qu'on ne croit. Dans le Coran, il y a un très beau passage qui dit que les hommes ont les gouvernants qu'ils méritent. Qu'est-ce qui vous a le plus manqué, en fin de compte, depuis le 17 mars 2020, date du premier confinement dans l'Hexagone? Depuis quelques mois, c'est ma mère ; elle me manque beaucoup. C'est très dur, elle était jeune, elle avait 72 ans, était en bonne condition physique. Elle est décédée des suites d'une légionellose, le genre de maladie que vous attrapiez à Port-au-Prince après le tremblement de terre. Complètement improbable. Depuis treize mois, c'est le contact avec le public. Pas de festivals d'été... C'est contre ma nature. Depuis mes 17 ans, je ne suis jamais resté aussi longtemps à la maison. Même en hiver où nous sommes toujours sur la route... Il y a la réalité économique pour un groupe comme IAM. Nous vivons uniquement grâce à la scène. Et lorsque nous sortons un album, nous partons en tournée deux ans et demi. C'est un choix dès le départ et un choix assumé. La course au streaming, ce n'est pas pour nous. Je ne comprends pas les artistes qui sortent des disques tous les six mois. Chez nous, il y a toujours beaucoup de réflexion, le propos a besoin de mûrir... Cela dit, pour l'instant, nous réalisons énormément de morceaux avec IAM. De toute façon, il n'y a que ça à faire et je préfère écrire et composer avec le groupe que rester vissé devant la télévision. Le problème, c'est que je ne vois de quoi sera fait demain... Lorsqu'on apprend que la tournée s'arrête après seulement trois concerts, on ne comprend pas du tout ce qui se passe. On se réjouissait tellement de retrouver Bruxelles et l' Ancienne Belgique... Passer de cette effervescence propre à une tournée et se retrouver du jour au lendemain à la maison, c'est compliqué. Finalement, la grande leçon de cette pandémie, c'est l'humilité et l'absence de jugement? L'humilité, c'est une des grandes leçons du quotidien, et pas que depuis treize mois. La vie m'a appris des choses. J'ai vécu des moments difficiles comme tout un chacun. En revanche, j'en ai tiré des leçons qui m'ont rendu contemplatif avec l'âge. J'ai appris aujourd'hui à ne pas m'ennuyer en regardant deux arbres avec le soleil autour.