Ils se sont montés dessus autour d'une ovale brûlante, se sont arraché les oreilles et se sont mordus. Ils en sont sortis amochés de partout, les vêtements déchirés, épuisés et, surtout, sans autre résultat que leurs blessures. Ce fut la terrible mêlée du dimanche 20 septembre, au Palais d'Egmont, terrain des négociations pour la constitution d'une coalition Vivaldi censée rassembler sept partis et s'installer avant le 1er octobre.
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Ils se sont montés dessus autour d'une ovale brûlante, se sont arraché les oreilles et se sont mordus. Ils en sont sortis amochés de partout, les vêtements déchirés, épuisés et, surtout, sans autre résultat que leurs blessures. Ce fut la terrible mêlée du dimanche 20 septembre, au Palais d'Egmont, terrain des négociations pour la constitution d'une coalition Vivaldi censée rassembler sept partis et s'installer avant le 1er octobre. Le week-end avait été présenté comme décisif. Les packs avaient été engagés dans la mêlée finale dès le vendredi 19 septembre. Le samedi soir, les présidents s'étaient déjà confrontés brutalement, après avoir repassé en revue les chapitres de la note d'Egbert Lachaert, président de l'Open VLD, et de Conner Rousseau, président de Vooruit (ex-SP.A), préformateurs. Ils n'avaient alors pas pu s'accorder sur le nom du prochain Premier ministre, ne s'étaient pas mis d'accord sur beaucoup des sujets sur lesquels il y avait encore un désaccord, et décidaient de se revoir dimanche, à 8 h 30, dans la salle Europe du Palais d'Egmont, qui peut réunir 99 participants autour d'une grande table ovale, et qui est cernée de petites salles normalement dévolues aux traducteurs.Autour de cette table ovale, dimanche 20 septembre, on doit commencer à discuter d'institutionnel à 8 h 30 précises. A cette heure précise-là, il y a les deux préformateurs, bien sûr, et Caroline Gennez avec le député Jan Bertels, et Alexander De Croo, tout seul, pour porter la parole de leurs partis respectifs. Il y avait Rajae Maouane et Jean-Marc Nollet pour Ecolo, avec un conseiller, Meyrem Almaci et Kristof Calvo pour Groen, Joachim Coens avec son chef de cabinet et son conseiller pour les questions institutionnelles pour le CD&V, Paul Magnette et le directeur de l'IEV (Institut Emile Vandervelde), Thomas Dermine, pour le PS. Et pour le MR, il y a Valentine Delwart mais pas encore Georges-Louis Bouchez. La secrétaire générale du MR remplace Axel Miller, chef de cabinet du président, retenu par un engagement de longue date. Georges-Louis Bouchez est en retard. "Bon, on va commencer, c'est bon ?", demande d'ailleurs Jean-Marc Nollet à 8 h 35, ce à quoi Alexander De Croo répond qu'il vaut mieux attendre que tout le monde soit là tandis que Valentine Delwart explique que son président est en chemin. Et à 8 h 50, Meyrem Almaci peut dire que "Voilà Georges-Louis XVI !", car en effet le Montois arrive, avec son masque tricolore sur le visage et sa farde bleue sous le bras. Il s'assied du même côté de l'ovale que Paul Magnette. Ils avaient été face à face la veille et les packs s'étaient déjà fort rentrés dedans. On revoit donc ce qui a été conclu sur les questions institutionnelles, et Joachim Coens veut être certain que le terme "refédéralisations" ne figure pas explicitement dans la note, paraphrases, ce avec quoi même les verts sont d'accord si c'est comme ça dans tout le chapitre. Tous se disent qu'il vaut mieux faire les choses sans les dire que dire les choses et ne pas les faire, mais Georges-Louis Bouchez dit que de toute façon il faut refédéraliser des pans entiers des politiques régionales et qu'il l'assume, ce qui énerve Joachim Coens qui fait déjà mine de refermer son classeur comme s'il allait partir. Il dit que c'est important pour eux d'obtenir des avancées concrètes d'un point de vue flamand pour se distinguer des nationalistes de l'opposition mais GeorgesLouis Bouchez lui répond que, de toute façon, ça ne sera jamais assez pour la N-VA qui fera toujours de la surenchère, Joachim Coens refait mine de refermer son classeur comme s'il allait partir, Egbert Lachaert dit que ce n'est pas la peine de revoir ce qui a déjà été conclu, que ces choses-là se trouvaient déjà dans sa première note de synthèse, et que, de toute manière, la séance du matin est terminée. Georges-Louis Bouchez doit assister à une réunion interne de la fédération réformatrice du Brabant wallon et à un bureau de parti qu'il présidera sur le chemin vers Wavre, par téléphone. Les travaux sont censés reprendre à 13 heures pour discuter budget mais quand Georges-Louis Bouchez et Valentine Delwart reviennent dans la grande salle Europe, à 13 h 45, autour de l'ovale, ce n'est plus un pack de sportifs qu'ils ont face à eux, à côté et partout autour. C'est un peloton d'exécution. Ils n'arrivent qu'à 13 h 45 parce que c'est la journée sans voiture et que même s'ils ont quitté Wavre à 12 h 28, le chauffeur de Georges-Louis Bouchez n'a pas trouvé tout de suite un accès autorisé pour le centre-ville. Ils ont fait trois fois le tour du ring, il paraît. Les autres, pendant ce temps, ont attendu. Une cinquantaine de personnes sont mobilisées, entre ceux qui assistent à la plénière et les conseillers et parlementaires qui composent les groupes d'experts thématiques installés dans d'autres salles. Et chacun s'occupe. Paul Magnette va partager un tartare minute et un café au lait avec Conner Rousseau. Jean-Marc Nollet fignole des détails avec Georges Gilkinet, chef de groupe à la Chambre qui participera aux discussions budgétaires. Rajae Maouane sort faire un tour dans le quartier. Elle prépare une vidéo pour la journée sans voiture. Puis à 13 h 45, Georges-Louis Bouchez, son masque tricolore sur le visage et sa farde bleue sous le bras, entre dans la salle Europe avant Valentine Delwart, qui porte une caisse avec des dossiers, derrière lui. Et face à eux, à côté, et partout autour, c'est un peloton d'exécution parce que pendant qu'il attendait, tout ce pack d'une cinquantaine de personnes a pu lire l'interview donnée à Humo par Georges-Louis Bouchez, dans laquelle il explique que le Premier ministre doit être Sophie Wilmès plutôt que Paul Magnette, ce qui est censé se décider là, et que l'accord négocié avec les verts, pour lequel Georges-Louis Bouchez dit depuis deux jours qu'il n'y a aucun accord, sera plus à droite que celui négocié avec la N-VA. Et c'est un peloton d'exécution parce que pendant que le Montois fait trois fois le tour du ring pour trouver un accès à Bruxelles, le pack lit et relit cette interview de Humo. Autour de la grande table ovale de la salle Europe, on se lève pour aller demander à l'autre s'il a vu, on répond que oui, et on rouvre et on referme ses classeurs en soufflant, on demande à rouvrir les débats sans que tout le monde soit là et donc on se chauffe. Alors, quand arrivent les deux libéraux, ce n'est plus la mêlée, c'est la guerre. Tout ce pack devenu peloton dit que ce n'est pas correct, Georges-Louis Bouchez dit qu'il n'y a rien de neuf dans cette interview, qu'elle était supposée paraître mardi, et que ce n'est pas à eux de décider quand et comment il doit communiquer. Egbert Lachaert répond que par respect pour les conseillers budgétaires qui ont été convoqués à 13 heures il est temps qu'on avance un peu sur le budget, et qu'on s'expliquera plus tard. Alors on parle budget, ça crie, et Georges-Louis Bouchez explique qu'il faut bien savoir qu'il n'y aura pas de place pour des politiques nouvelles plan de relance excepté, et rappelle qu'il n'y a de toute façon encore d'accord sur rien, ce qui énerve les socialistes et les écologistes et les chrétiens démocrates, puis la discussion budgétaire se clôt, les conseillers s'en vont et on s'explique entre présidents (et Alexander De Croo et Jan Bertels). Il est 14 h 30, ça crie et Paul Magnette reproche à Georges-Louis Bouchez d'avoir émis un veto contre lui dans cette interview. "Non, je n'ai pas émis de veto contre toi, Paul", dit Georges-Louis Bouchez. "Ah non ?", demande Paul Magnette. "Non, Paul", répond Georges-Louis Bouchez. "Et ça c'est quoi, alors ?", demande Paul Magnette en montrant l'interview à Humo. "J'ai juste dit que ce n'était pas une bonne idée, pas que je l'interdisais, Paul", répond Georges-Louis Bouchez, ça crie encore, et un moment Egbert Lachaert dit même que ça ne sert à rien, qu'il faut aller chez le roi, mais on le retient, et alors les deux préformateurs ferment la séance plénière, et disent qu'on se reverra à 19 heures après des bilatérales. Georges-Louis Bouchez reste dans la salle Europe pendant qu'Egbert Lachaert et Conner Rousseau reçoivent dans un autre salon. Tout autour se trouvent, dans les salles dévolues aux traducteurs, les autres présidents et leurs conseillers, qui voient Georges-Louis Bouchez tout seul dans la grande salle. Certains d'entre eux quittent le palais d'Egmont une fois leur bilatérale bouclée, mais, alors que les préformateurs n'ont pas encore reçu tous leurs homologues, Egbert Lachaert rappelle tout le monde : Sophie Wilmès va arriver, pour recadrer Georges-Louis Bouchez, et tout le monde se retrouve alors au Palais. Mais pas à 19 heures : il y en a qui attendent d'être bien certains que la nouvelle du recadrage se soit bien diffusée. Ce qui est le cas. Un buffet libanais est servi dans le hall du palais et les bilatérales se poursuivent. Le buffet est très bon mais les commensaux sont tendus, et sur leurs téléphones ils lisent toutes sortes d'informations qui disent qu'ils ne sont même plus en mêlée mais en guerre, qu'un pack de cinq partis ne veut plus de Georges-Louis Bouchez, qui reste dans la salle Europe, et que Sophie Wilmès est arrivée pour le recadrer. Le dernier président à passer dans le confessionnal ouvert par les deux préformateurs est Joachim Coens, qui explique qu'il ne veut pas participer à une plénière le soir même. Il est près de 21 heures quand Joachim Coens, Conner Rousseau et Egbert Lachaert sortent de leur petit salon, et les travaux du jour sont terminés. Egbert Lachaert se dirige vers la salle Europe, Conner Rousseau et Joachim Coens vers le hall du buffet libanais. Dans la grande salle Europe, Egbert Lachaert va rejoindre Georges-Louis Bouchez et Sophie Wilmès. Ça crie. Certains disent avoir entendu Sophie Wilmès et Egbert Lachaert crier sur Georges-Louis Bouchez et Georges-Louis Bouchez crier qu'ils n'avaient pas à lui donner des leçons de politique. Mais personne n'a pu vraiment bien entendre : Alexander De Croo a empêché le pack d'Egmont de s'approcher de l'ovale brûlante. Quelques minutes plus tard, Rajae Maouane descend la place du Sablon. Sur une terrasse, Conner Rousseau et Paul Magnette. Sur la même terrasse, mais leur tournant le dos, quatre libéraux boivent un verre. Sophie Wilmès, Georges-Louis Bouchez, Alexander De Croo et Egbert Lachaert. Amochés, déchirés, épuisés. Et sans aucun autre résultat que des blessures.