" Je découvre l'exposition. Superbe ! Ma troppo rigoureuse et agencée trop parfaitement à mon goût. Il faut tout désaxer. On va bouger les photos ! " Quand, la veille de l'ouverture, Oliviero Toscani lance ce cri du coeur, le staff d'organisation a sérieusement blêmi. Avant de se résoudre à laisser le photo maestro déstructurer lui-même l'alignement parfaitement symétrique des imposants portraits recto verso de Razza Umana au centre de La Cité Miroir de Liège. L'expo de 700 visages d'anonymes, dont 500 Liégeois, est conçue et voulue comme une ode à la diversité de l'humanité. En contrepoint à l'uniformité formatée de bien des esprits contemporains sur la question de " l'autre " et en particulier des migrants. Rien d'étonnant donc à l'élan du lion milanais de 75 ans à vouloir casser l'uniformité de sa forêt de visages sur fond blanc qui attend les visiteurs " les yeux dans les yeux ". Le projet " engagé " et au long cours fait rugir de plaisir Oliviero Toscani, en marge de son passé-présent toujours associé à la marque Benetton.
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" Je découvre l'exposition. Superbe ! Ma troppo rigoureuse et agencée trop parfaitement à mon goût. Il faut tout désaxer. On va bouger les photos ! " Quand, la veille de l'ouverture, Oliviero Toscani lance ce cri du coeur, le staff d'organisation a sérieusement blêmi. Avant de se résoudre à laisser le photo maestro déstructurer lui-même l'alignement parfaitement symétrique des imposants portraits recto verso de Razza Umana au centre de La Cité Miroir de Liège. L'expo de 700 visages d'anonymes, dont 500 Liégeois, est conçue et voulue comme une ode à la diversité de l'humanité. En contrepoint à l'uniformité formatée de bien des esprits contemporains sur la question de " l'autre " et en particulier des migrants. Rien d'étonnant donc à l'élan du lion milanais de 75 ans à vouloir casser l'uniformité de sa forêt de visages sur fond blanc qui attend les visiteurs " les yeux dans les yeux ". Le projet " engagé " et au long cours fait rugir de plaisir Oliviero Toscani, en marge de son passé-présent toujours associé à la marque Benetton. Cette expo témoigne-t-elle de votre amour envers les anonymes ? Absolument. Ce sont les êtres les plus intéressants à photographier. Ils sont " pleins " contrairement à des top models complètement " vides " à force d'avoir été shootés. Le fait que ces inconnus n'ont jamais été vraiment pris en photo les rend très intéressants. Ils ont ressenti mon intérêt. Cet échange fait surgir quelque chose d'intangible que seule la photo réussit à saisir. Vous avez réussi à capter ça chez chaque Liégeois photographié ? Je pense. Chaque fois que quelqu'un vous regarde, débute une nouvelle histoire. Aucun des sept milliards d'êtres humains n'est pareil à un autre. L'humanité, c'est cette différenciation, cette diversité à l'extrême. En une, trois, cinq minutes j'ai photographié chacun de ces 500 volontaires Liégeois. Et il s'est installé ce rapport humain particulier basé sur un échange de charisme, par le regard. Après un moment, passe ce " flusso " (flux) immortalisé par la photo. Tous mes " modèles " exposés ici vous regardent droit dans les yeux et n'ont aucun problème à être ce qu'ils sont. A dégager émotion et sensibilité. Leur morphologie dessine aussi une intériorité parfois plus complexe que leur psychologie. J'ai déjà réalisé 80 000 photos de ce type dans le monde entier. Cette collection infinie de visages, c'est un projet jusqu'à ma mort. Avec Razza Umana, vous clamez : " Nous sommes tous uniques mais nous ne faisons qu'un. " Oui. Tous les humains sont extrêmement divers mais ne constituent qu'une seule race, la race humaine. L'objet de ma quête, c'est la différence, comme richesse. Hélas, les gens voient d'abord ce qui n'est pas comme eux comme des contrastes, des contraires qui s'affrontent. Stop ! Les différences ne sont pas opposées mais complémentaires. Les juxtaposer doit créer un choc positif chez le spectateur. Comme cette expo. En jouant sur les contrastes, comme dans les campagnes Benetton des années 1990, vous avez souvent déclenché des controverses. Y en a-t-il une que vous regrettez ? Aucune. Car je n'ai jamais fait de mal à personne ! Je n'ai fait qu'attirer le regard sur des sujets de société : le sida, la violence, le racisme, les dogmes catholiques... J'aurais même dû aller plus loin ! Mon objectif est toujours d'ouvrir une discussion. De soulever des problèmes. Aujourd'hui, mes photos alimentent ce débat sur la différence avec, en toile de fond, l'actualité des migrants. Je veux ouvrir les yeux des gens sur la question des différences. Mon rôle est d'amener à " voir mieux ". Ce faisant, vous vous estimez engagé, provocateur, politiquement incorrect ? Ou, politiquement correct ? Moi, je suis engagé... à vivre. Et ma vie, c'est faire des photos. A chaque clic, je m'engage. Pour la tolérance, pour la différence, etc. Mais autant qu'un pizzaiolo. C'est très civilisé, vous savez, la pizza ! C'est simple, convivial, ça crée du lien, ça nourrit, c'est beau et ça sent bon. Ensuite, " provocateur " ? Oui, je veux provoquer... des choses intéressantes comme la beauté, la paix, la révolte, la réflexion. A quoi sert l'art sinon ? L'humanité a besoin d'être bousculée pour grandir. Quant à " politiquement incorrect "... Si c'est refuser et critiquer certaines règles et les tabous politiques, alors oui, je le suis à ma manière. La photo est-elle aujourd'hui le média le plus efficace pour faire passer des messages ? Certainement. Déjà, la vraie histoire n'a commencé qu'avec la photo ! Qui reste le dernier moyen de communication de masse capable d'encore faire réfléchir. Parce que tout le reste, c'est bruyant. Le reportage télé repose sur une responsabilité morale diffuse et maintient le spectateur à distance. La photo, elle, est le dernier média responsable, frontal, qu'on regarde en silence. Le silence est sa grande force. Face à une photo, chacun doit se questionner, se situer : où suis-je par rapport à la réalité humaine exprimée ? A quelle distance suis-je de ce problème ? Ai-je une responsabilité ? Que dois-je faire ? Ce pouvoir existe mais, aujourd'hui, le grand public déverse par milliards ses photos et selfies sur les réseaux sociaux via Facebook, Instagram, Snapchat, Pinterest, Twitter. Est-ce vraiment un enrichissement ? Un enrichissement fantastique ! J'aurais aimé avoir cette puissance photographique au temps des Romains, de Jésus, de Napoléon. Cela nous aiderait à mieux juger ce passé. Cet apport formidable montre toutes les facettes du monde et alimente le capital culturel de l'humanité. Sans altérer l'impact de la photographie. Dans le flux gigantesque, une seule photo peut toujours s'imposer. C'est bien devant l'image du cadavre du petit Eylan échoué sur une plage que le monde a pris réellement conscience de la tragédie de la migration. C'est la photo qui a figé le regard de l'opinion publique. Qu'est-ce qui vous révolte le plus dans l'actualité ? Tous ces gens qui (re)deviennent antisémites, fascistes. Ceux qui refusent l'immigration, la libre circulation de l'être humain alors que c'est la première chose à garantir. Chacun doit être libre d'aller où il veut. Il est là, le grand projet à réaliser. Bien sûr, on est né dans un pays. Mais je n'ai pas choisi de naître à Milan, d'être de sexe masculin et de mesurer 1 m 85... Arrêtons d'être si attachés aux choses que l'on n'a pas choisies, attachons-nous à que l'on peut choisir. L'humanité commence à comprendre certaines choses, malgré les résistances contre toute évolution. Il faut rester optimiste. C'est le meilleur état d'esprit pour mesurer l'étendue de toute la merde et continuer à la refuser. Les pessimistes, eux, se limitent à s'y résigner. Les migrants sont le futur car les migrations ont toujours été la richesse de l'humanité. Nous serons riches le jour où on le comprendra. Je crois que l'ère de l'Homo sapiens commence seulement maintenant. Vous avez renoué avec Benetton. Pour faire quoi ? J'ai retrouvé mon ami Luciano après dix-sept ans et je tape sur le même clou. La nouvelle campagne a débuté avec des photos d'une classe d'enfants de Milan et de leur institutrice. Sur 23 élèves, 14 viennent de quatre continents différents. Mes photos attestent de cette réalité refusée par tous les anti-immigrés. Ils ont une guerre de retard. Qu'on aime ou qu'on déteste, il faut accepter cette situation. Et envisager qu'elle puisse être positive. Dans ce projet, vous êtes dans la com, la pub ou l'art ? Tout ça, ce sont des mots ! Michel-Ange peignant La chapelle Sixtine, c'était déjà la publicité, celle de l'Eglise de l'époque. Moi, je fais en solo de la communication de masse. Pourquoi avez-vous décidé de devenir photographe ? J'ai eu la chance que mon père soit le premier photoreporter du quotidien le Corriere della Sera. J'ai suivi sa voie. J'ai débuté par des reportages. La presse, et même photographe de guerre, si on met de côté le facteur risque, c'est un exercice bien plus facile que la photo que j'ai pratiquée ensuite. Un reporter de guerre, il arrive, tout est prêt : la mise en scène, le décor, les acteurs, les morts, les chars qui fument, les gens qui crient... C'est le théâtre ! Clic-clac, c'est en boîte. Même les plus nuls ramènent de bonnes photos. Mais shooter un mannequin en chemisier blanc sur fond blanc, ou un groupe d'enfants de 5 à 7 ans, ou comme ici, des inconnus et réaliser des photos marquantes, ça, c'est dur. Comment jugez-vous la photographie dite "d'art" ? La recherche esthétique, la masturbation sur le choix noir et blanc ou couleur, la dramatisation de l'image, tout ça rend stupide. Pour Razza Umana, je me suis efforcé d'éviter tout ce superflu que les photographes se croient obligés de rajouter. La virtuosité technique m'agace aussi. A ce titre, je déteste Cartier-Bresson (voilà je l'ai dit ! ), car il n'existe que par la forme. Il ne prend aucune position politique ou éthique. Alors que la photo doit avant tout traiter de la condition humaine, sujet central de l'art. Tous mes visages de Razza Umana, ce n'est que du photomaton. Mais de qualité. A 75 ans, comment voyez-vous votre avenir ? Fantastico, bien sûr ! Le seul problème, m'a-t-on dit, c'est qu'un jour il va finir. Mais je n'en suis pas sûr (rires)... Je veux passer le reste de ma vie à rire un maximum. Et à compiler jusqu'au bout tous les visages de l'humanité. Par Fernand Letist.