Sous une pluie fine, une croix en pierre vermoulue garde une étroite route bordée d'arbres. Un peu plus loin, une grille barre l'accès à une porte cadenassée, marquant le début d'un passage souterrain gravé de l'année de sa construction, 1892. C'est le point de captage de la galerie de Tridaine, du nom de cette source providentielle qui alimente l'abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy et la ville de Rochefort. De ce côté-ci, les terres appartiennent aux moines, célèbres pour leur production de bière trappiste, fierté de toute une région. De l'autre, à environ 120 mètres en amont, le groupe industriel Lhoist exploite la vaste carrière de la Boverie depuis 1956, d'où il extrait chaque année 1,3 million de tonnes de calcaire d'une rare pureté pour produire de la chaux. Pendant des décennies, ces deux mondes, pourtant si différents, ont parfaitement cohabité. Mais les craintes autour de l'avenir de la Tridaine, dont le débit annuel s'élève à 800 000 m3, ont progressivement donné naissance à un étrange clivage entre la bière et la pierre. Jusqu'à opposer, souvent avec passion, les " pro-abbaye " et les " pro-Lhoist " lors des repas de famille, dans cette ville de 12 500 habitants.
...

Sous une pluie fine, une croix en pierre vermoulue garde une étroite route bordée d'arbres. Un peu plus loin, une grille barre l'accès à une porte cadenassée, marquant le début d'un passage souterrain gravé de l'année de sa construction, 1892. C'est le point de captage de la galerie de Tridaine, du nom de cette source providentielle qui alimente l'abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy et la ville de Rochefort. De ce côté-ci, les terres appartiennent aux moines, célèbres pour leur production de bière trappiste, fierté de toute une région. De l'autre, à environ 120 mètres en amont, le groupe industriel Lhoist exploite la vaste carrière de la Boverie depuis 1956, d'où il extrait chaque année 1,3 million de tonnes de calcaire d'une rare pureté pour produire de la chaux. Pendant des décennies, ces deux mondes, pourtant si différents, ont parfaitement cohabité. Mais les craintes autour de l'avenir de la Tridaine, dont le débit annuel s'élève à 800 000 m3, ont progressivement donné naissance à un étrange clivage entre la bière et la pierre. Jusqu'à opposer, souvent avec passion, les " pro-abbaye " et les " pro-Lhoist " lors des repas de famille, dans cette ville de 12 500 habitants. Tout commence par un incident en octobre 2006. A cette époque, la direction générale de Lhoist entreprend d'investiguer toutes les pistes qui permettraient de prolonger de vingt ans l'exploitation de la carrière de la Boverie, dont le tarissement est annoncé pour 2023. Au-delà des ambitions financières, près de 468 emplois directs et indirects sont en jeu. Pour y parvenir, le groupe doit s'intéresser à la nappe phréatique. Une convention tripartite de 1984, signée par la Ville, l'abbaye et Lhoist Industrie, empêche ce dernier de creuser en deçà d'une altitude de 220 mètres, sous peine de porter atteinte à l'eau de la Tridaine. Un jour, les moines constatent à leur grande surprise que la galerie s'est subitement asséchée. A quelques centaines de mètres de là, Lhoist vient de réaliser un essai de pompage dans un puits récemment foré, ce que l'abbaye considère comme illicite. L'épisode, qui ne dure que quelques heures, suscite d'emblée l'émoi de part et d'autre, ainsi qu'à la Ville. Il révèle aussi au grand jour les intentions du groupe quant à l'avenir de la carrière, dont le sort est inexorablement lié à la Tridaine : approfondir le site de 60 mètres supplémentaires, abaisser le niveau de la nappe phréatique et concevoir en contrepartie un système de pompage pour éviter l'assèchement de la galerie. Personne ne le sait encore, mais c'est le début d'une longue et harassante guerre des clans. Les réunions entre les parties, arbitrées par la Région, aboutissent à la réalisation d'une étude en deux phases, l'une théorique, l'autre pratique. " L'abbaye et la Ville gardent toute liberté quant à l'attitude à adopter dans le cadre d'une future procédure de demande de permis d'environnement par Lhoist ", précise d'emblée le document. La phase théorique, menée de 2008 à 2012, est cosignée par le professeur Vincent Hallet (UNamur), pour Lhoist Industrie, et par le docteur Philippe Meus, pour l'abbaye et la Ville. En juin 2013, le groupe dépose une demande de permis d'environnement en vue d'effectuer des tests de pompage, pour concrétiser la phase pratique. De leur côté, les moines estiment que cela ferait planer un risque inacceptable sur la qualité de l'eau, indispensable pour les quelque 50 000 hectolitres de bière que l'abbaye produit annuellement. Recours, pétition, agence de communication, vidéos de campagne... Dès cet instant, à Notre-Dame de Saint-Rémy, le combat se structure avec l'appui d'un pugnace porte-parole, Christophe De Doncker. Saisissant contraste avec le silence écrasant qui règne derrière la porte en bois du monastère, où le frère Jean-Paul Wilkin se présente d'une voix douce et posée. Derrière le plaidoyer technique et scientifique, se dessine une tout autre crainte, un regret que frère Jean-Paul avait, en novembre 2016, résumé sous un titre éminemment nostalgique : Tridaine, à quoi bon... ? " Aujourd'hui la planète tout entière constate les fissures qui se multiplient dans l'ordonnance d'une nature qui est totalement asservie à l'appétit financier. Toute la nature est marchandisée, soupesée, évaluée et mise à prix. Condamnée ? " s'interrogeait le moine. Telle est la perception du projet de Lhoist qui prévaut depuis les sobres couloirs de l'abbaye : celle d'un asservissement au profit, à l'artifice d'une machinerie perçant la terre de ses griffes pour y puiser une ressource naturelle, là où le groupe invoque "l'intérêt collectif". " En dépit de son indéniable capital sympathie, l'abbaye est pourtant loin de rallier tous les Rochefortois à sa cause. A l'inverse d'autres régions, où l'exploitation d'une carrière est davantage subie qu'appréciée, il n'existe pas de Grand Méchant Lhoist à Rochefort. Ici, la pierre, qui donne un emploi à des centaines de familles, constitue un patrimoine historique revendiqué avec autant de fierté que la trappiste. Entre l'abbaye et l'industriel, se joue en outre une compétition de la charité. La première verse une partie de ses bénéfices à des oeuvres sociales et au CPAS. Le deuxième a notamment soutenu 136 associations ou événements ces dix dernières années. A quelques kilomètres de l'abbaye, c'est un collège de trois personnes que Lhoist a réuni pour tenter de démontrer, graphiques à l'appui, les bienfaits de sa solution de pompage. Jean Marbehant, le porte-parole, est accompagné de Benoît Petit, conseiller, et de Jean Chaboteaux, un intarissable hydrogéologue. Leur alternative, tant décriée par les moines, consiste à forer des puits à deux emplacements dans la carrière, pour assurer, été comme hiver, un approvisionnement en eau de 50 à 90 m3 par heure à destination de l'abbaye et de la ville. Le dispositif vise aussi à éviter le déversage, dans le cours d'eau du Biran, de 300 000 m3 d'eau potabilisable sur base annuelle, pour le moment évacués par le trop-plein de la galerie. Pendant cent ans, le groupe prendrait à sa charge le coût de l'installation et de l'électricité, qu'il chiffre à 53 000 euros par an. Une hypothèque sur ses terrains pourrait faire office de garantie si Lhoist ne respectait pas ses engagements après la fermeture définitive du site. En juin dernier, deux événements contribuent à consolider le projet. Le 7 juin, le fonctionnaire technique et le fonctionnaire délégué de la Région wallonne accordent à Lhoist le permis unique en vue d'effectuer les tests de pompage, pour une durée de six mois. Une annonce rapidement suivie d'un recours introduit par l'abbaye auprès du ministre de l'Environnement, Carlo Di Antonio (CDH), ainsi que d'une citation en référé devant le tribunal de première instance, finalement reportée à septembre. Le deuxième événement constitue un véritable paradoxe : celui d'une sécheresse " providentielle ", du moins pour les intérêts de Lhoist. Le 22 juin, environ 2 500 habitants manquent d'eau courante à Rochefort. Faute de pluie, le niveau de la nappe phréatique de Tridaine ne permet plus de répondre à la demande, pas plus que l'eau chèrement payée à la Société wallonne des eaux, qui possède le barrage de Nisramont. Le lendemain, la bourgmestre de Rochefort faisant fonction, Corine Mullens (MR-IC), prend une ordonnance de police en urgence pour réquisitionner un ancien puits de la carrière de la Boverie. Pendant un mois, Lhoist se profile, par la force des choses, comme le sauveur de Rochefort... Tout en effectuant des tests sur la qualité de l'eau pompée depuis son site. Comme l'attestent les résultats d'un laboratoire indépendant, elle présenterait des taux de sulfate et de nitrate inférieurs à celle qui jaillit depuis la galerie de Tridaine. Ces nouvelles données seront probablement brandies devant le tribunal. " Evidemment ! ", peste Christophe De Doncker en parcourant la salle de brassage et ses cuves cuivrées. " Ils vont utiliser l'épisode de la sécheresse à la masse. " Le porte-parole souligne que le puits réquisitionné en juin, situé en aval, ne présage en rien la qualité future d'une eau pompée à d'autres emplacements. Dans la population, le clivage est tel que peu de commerçants osent afficher leur soutien pour l'une des causes, au risque de perdre une partie de la clientèle de l'autre camp. En décembre 2013, la chaîne locale Matélé avait été confrontée à de nombreux désistements dans le cadre d'un débat sur la polémique abbaye -Lhoist. A bientôt un an des élections communales, la prudence est également de mise dans la majorité MR-PS. " Vu les procédures en cours, nous ne sommes pas des arbitres, mais plutôt des observateurs ", affirme Pierre Vuylsteke (MR-IC), bourgmestre faisant fonction pendant les vacances de la bourgmestre faisant fonction du bourgmestre empêché François Bellot. En off, un élu de la majorité confirme qu'il est " difficile de prendre parti " publiquement dans ce dossier, vu l'échéancier électoral. Même s'il se murmure qu'elle serait aujourd'hui plutôt favorable au projet de Lhoist. " Je m'interroge sur la position de l'abbaye, indique par ailleurs le CDH Albert Maniquet, dans l'opposition. Le pompage réalisé en juin a permis de lever les craintes sur la qualité d'une eau qui doit quand même être traitée par la Ville et par l'abbaye dans la physionomie actuelle. " De leur côté, les moines contestent fermement cette lecture, même s'ils craignent que leur recours auprès du ministre Di Antonio se solde par un mutisme équivalant à un avis favorable. Car, au-delà de l'enjeu sur l'eau, c'est un combat plus large contre le " dieu de la Croissance, nouveau sauveur du monde qui dévore tout ", selon les termes choisis par frère Jean-Paul. Entre deux mondes opposés, qui n'ont désormais comme seul point commun que la source précise de leur plus grande discorde.