Cela aurait pu rester un simple détail, perdu dans l'amas de sigles abscons qu'invente régulièrement l'administration. Mais en 2013, le Pras bruxellois (plan régional d'affectation du sol) a été révisé en " Pras démographique ". En cette époque charnière, Bruxelles connaît une des plus grandes explosions démographiques du Vieux Continent. D'ici à 2025, 100 000 nouveaux habitants sont attendus dans la capitale. Il faudra de la place pour les loger. Et bientôt, les centaines d'hectares de réserves foncières ne suffiront plus.
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Cela aurait pu rester un simple détail, perdu dans l'amas de sigles abscons qu'invente régulièrement l'administration. Mais en 2013, le Pras bruxellois (plan régional d'affectation du sol) a été révisé en " Pras démographique ". En cette époque charnière, Bruxelles connaît une des plus grandes explosions démographiques du Vieux Continent. D'ici à 2025, 100 000 nouveaux habitants sont attendus dans la capitale. Il faudra de la place pour les loger. Et bientôt, les centaines d'hectares de réserves foncières ne suffiront plus. Alors, plutôt que de déplier sa couche à l'horizontale, Bruxelles se bâtit en hauteur. Qu'on les admire ou qu'on les déteste, il pousse une nouvelle tour tous les deux ans. Et d'ici dix à vingt ans, elles auront totalement densifié la ville. En manque de logements, Bruxelles grappille aussi de l'espace sur la quantité de sites à l'abandon depuis quarante ans. Les chantiers annoncés sont nombreux : de la transformation de la zone du canal, présentée comme la nouvelle colonne vertébrale et érigée en symbole du renouveau de la capitale, au développement de dix nouveaux quartiers sur des friches ferroviaires ou des sites à reconvertir. Parmi ces quartiers prioritaires : ceux de Josaphat, de Reyers, du Midi, de Tour & Taxis, de la Gare de l'Ouest, de Delta, des casernes, des anciennes prisons (Saint-Gilles et Forest) qui seront, dans quelques années, vidées de leurs occupants, de l'ancien siège de l'Otan, lui aussi bientôt déserté, du plateau du Heysel qui verra sortir de terre le mégaprojet Neo ou de l'importante zone ferroviaire de Schaerbeek-Formation. Au coeur de cette renaissance urbaine : la mixité, autant fonctionnelle que sociale. Un rêve pas si pieux que le nouveau maître architecte de Bruxelles, Kristiaan Borret, espère concrétiser en faisant cohabiter entreprises, parfois industrielles, et riverains au sein du même bâtiment. Pour ce faire, la Région a transformé une vingtaine de zones d'industrie urbaine en zones d'entreprises en milieu urbain ou " Zemu ". " L'idée est de garder une activité productive en ville, mais aux nuisances vraiment contrôlées, explique Kristiaan Borret. On ne parle pas ici d'industrie lourde, mais d'ateliers de carrosserie, d'espaces de stockage, de brasseries locales ou de fermes urbaines sur les toits. " Historiquement, la zone du canal n'a été imaginée que pour une seule fonction : l'activité économique. Désormais, c'est là que la Région souhaite développer la cité de demain. " Aujourd'hui, le canal est un point de rupture dans la ville. Demain, il aura retrouvé toute sa centralité : il sera jonché d'habitations, de parcs, de musées et de micro-industries. Dans dix ans, l'image de cette zone aura complètement changé ", affirme Kristiaan Borret. Les chantiers d'avenir sont légion : outre le site de Tour & Taxis, avec son futur écoquartier, sa gare maritime et ses 800 logements, la partie anderlechtoise du canal sera complètement revisitée, à deux pas du bassin de Biestebroeck et du boulevard industriel, le projet City Docks (40 000 m2) comportera une maison de repos, un immeuble de résidence-services, un immeuble d'appartements et un immeuble de service intégré aux entreprises. La zone du canal s'apprête aussi à subir une énorme verdurisation. A commencer par la création d'un parc de quatre hectares du côté de la porte de Ninove. Cet actuel no man's land délaissé accueillera également trois tours de logements. " L'idée est de domestiquer cet espace et de le recoudre au reste de la ville. C'est une intervention historique, car créer un nouveau parc près du Pentagone, c'est rare ", souligne Kristiaan Borret. Le parc sera traversé de chemins en béton lavé. Des espaces mixtes piétons et vélos seront marqués du jaune ocre choisi par la Région pour identifier la zone du canal. Sur la place de Ninove enfin, une fontaine sera installée et le second pavillon d'octroi des anciennes écluses sera rénové. Il sera aussi rabaissé pour mieux valoriser son patrimoine architectural. Cette volonté d'augmenter les espaces verts se reflète aussi sur d'autres sites : 9 hectares en chantier à Tour & Taxis, 2,3 hectares sur le site Béco pour 2018, 3 à 5 hectares gare de l'Ouest, 8 hectares de " forêt habitée " au Mediapark, entre 1 et 3 hectares au parc Josaphat et, enfin, l'agrandissement du taux de verdurisation de 15 à 21 hectares dans le cadre du projet Neo. Dans les yeux du maître architecte, ce serpentin vert apparaît comme une rivière qui coule vers le canal. " Bruxelles aura sa rivière verte. C'est devenu un enjeu pour améliorer la qualité de vie en ville, mais aussi pour encourager les transports publics et les modes actifs (vélo, marche à pied...). " Autre zone prioritaire : le quartier de Bruxelles-Midi. Depuis des années, la gare du Midi doit se doter d'un nouvel emballage au départ, disait-on, d'un " geste architectural fort ". Une mission avait même été confiée au starchitecte français Jean Nouvel. Objectif : redessiner l'ensemble de cette gare-pont en prévoyant notamment de couvrir les quais pour constituer, enfin, une porte d'accès internationale à la capitale de l'Europe. Il n'en sera finalement rien... Pas de projet spectaculaire griffé Nouvel, mais un masterplan mettant l'accent sur la mixité et la densification. Pour le bouwmeester, le défi est net : dans un quartier devenu trop fonctionnaliste, il s'agit surtout de créer une gare habitée. Avec une meilleure accessibilité pour les piétons vers le Pentagone, une réduction de la place de la voiture, un peu de verdure et des commerces de proximité. " L'urbanité, c'est la mixité, martèle-t-il. Dans la zone Midi, il est devenu indispensable d'intensifier les alentours de la gare, de rendre l'espace vibrant, vivable et agréable... pour rapprocher la ville des gens. " A l'image de ce que Londres a réalisé pour King's Cross, le navetteur doit se retrouver immédiatement en ville. Et non sur un territoire fantôme glaçant... Adopté en 2016, le schéma directeur pour le quartier de la gare va bien dans ce sens. Il prévoit une série d'objectifs à atteindre en deux temps (2020 et 2025-2030) : d'abord, un ensemble immobilier culminant à 90 mètres de hauteur, qui accueillera quelque 86 000 m2 de bureaux et 30 % de logements ; ensuite, une inversion de tendance (65 % de logements et 35 % de bureaux). Dans le même ordre d'idées, l'espace sous les voies doit être remis en valeur. La Région propose d'en faire des halles alimentaires, des espaces Horeca et commerciaux, côté boulevard. Et du côté de l'esplanade de l'Europe, un immense espace sans voiture, avec des arbres plantés tous les 7,5 mètres. Mais dans la capitale de l'Europe, on tourne en rond. Fin 2016, la SNCB a annoncé qu'elle ne souhaitait pas investir plus de 80 millions d'euros dans la rénovation de la gare du Midi. Le projet d'aménagement des immenses espaces sous le pont tombe également à l'eau. Aucun projet immobilier ne verra le jour à Bruxelles-Midi, semble-t-il, tant que des garanties financières ne seront pas avancées de la part de la SNCB. Reste le projet Victor. Le promoteur Atenor envisage toujours de bâtir trois tours à proximité de la place Victor Horta et de la tour des Pensions, dont une de 140 mètres qui devrait accueillir quelque 375 logements. Les deux autres proposeront 65 000 m2 de bureaux. Un concours d'architectes doit être lancé prochainement. Bonne nouvelle aussi pour les quatre îlots concernés par le PPAS Fonsny. Rue de Mérode, Finance.brussels (ex-SRIB) a déjà livré 82 nouveaux logements moyens. Et dans le cadre du plan régional du logement, ce ne sont pas moins de 200 logements qui seront construits. Retour au centre-ville. Pour l'aménagement du piétonnier, les perspectives sont nombreuses : balade commerciale, terrasses, fontaines, logements avec îlots urbains et autres mirages. " Ce sera un nouveau souffle au centre de Bruxelles ", s'enthousiasme le maître architecte, qui annonce aussi d'autres changements. La rénovation de la rue Neuve et de ses perpendiculaires, dont le chantier débutera au printemps prochain pour une finalisation fin 2018. La rénovation du Centre Monnaie devenant The Mint ou de l'immeuble Philips, qui se parera d'un socle ouvert, de nouveaux commerces, d'un centre culturel et d'une tour. Le modèle, clairement annoncé, c'est Times Square. La quatrième artère commerciale au monde. Jugé trop monofonctionnel et déshumanisé, le quartier européen subira aussi un mariage équitable entre logements et bureaux. Une nouvelle forme urbaine qui ouvre la porte à une certaine créativité architecturale. " Bruxelles a besoin d'un geste architectural fort et c'est peut-être l'endroit idéal pour marquer le coup, expose Kristiaan Borret. Il faut créer des logements, mais aussi assumer qu'entre la rue de la Loi et la place Schuman, c'est le quartier métropolitain. Il ne faut donc pas avoir peur du monumentalisme et de s'imposer avec de vraies signatures architecturales. " L'oeuvre de l'architecte belge Philippe Samyn, Europa - cette sorte d'amphore géante qui abrite le Conseil européen et le Conseil de l'Union -, aura amorcé les festivités pour 315 millions d'euros (lire aussi Le Vif/L'Express du 25 novembre dernier). Pour l'îlot 130, le plus important projet lancé sur la rue de la Loi (200 000 m2), la Commission européenne veut encore plus d'architecture. Un concours international sur l'exemple de la Banque centrale européenne à Francfort est en préparation. En attendant, le projet établi par le ministre bruxellois des Travaux publics Pascal Smet (SP.A) vise à rendre le quartier européen plus convivial, notamment en réservant davantage de place aux piétons. Concrètement, le projet actuel prévoit la création d'une zone entièrement piétonne allant du parc du Cinquantenaire au pied du bâtiment Europa, situé rue de la Loi. Enfin, une oeuvre d'art occupera normalement la place Schuman. Celle-ci sera sélectionnée par le jury d'un concours international. Environ 7,8 millions d'euros seront dédiés à ce projet de réaménagement. L'ambition est de démarrer les travaux en 2018, fait savoir le bouwmeester. Autre futur quartier urbain : Reyers et sa Cité des médias. Le gouvernement bruxellois vient d'approuver le " Masterplan E40 - Parkway " qui transformera le quartier avec, notamment, l'aménagement de l'entrée autoroutière de la ville en un boulevard urbain et un parc de 8 hectares sur le site de la RTBF et de la VRT. A l'horizon 2030, les urbanistes français de l'atelier François Leclercq prévoient de transformer ce lieu actuellement très enclavé en environnement urbain, mixte et animé, avec 2 000 à 3 000 logements, un cinéma, des lieux culturels et la création d'un pôle médias avec des entreprises liées au monde de l'audiovisuel et des écoles supérieures spécialisées dans la communication. La célèbre tour de 89 mètres de hauteur sera maintenue. Les nouveaux bâtiments des deux médias publics seront, en revanche, opérationnels bien plus tôt, dès 2021-2022. Dernières zones leviers : Josaphat, qui disposera de 30 % de logements à finalité sociale et d'une gare RER, ainsi que le triangle Delta et les casernes d'Etterbeek. Ce site historique, situé en face du campus de la Plaine, va se libérer au cours de l'année. La Région souhaite le redévelopper en une " Cité des étudiants internationale ", avec un millier de logements estudiantins et un incubateur scientifique, géré par les deux universités. Seul bémol : pour l'heure, c'est toujours le fédéral qui occupe et possède le site. Le projet de transformation des casernes prend donc du retard. Enfin, derrière le nouveau centre hospitalier du Chirec, à Delta, c'est un tout nouveau quartier mixte qui se dessine. Au programme : 27 500 m2 d'habitation (environ 280 logements), 5 000 m2 d'équipements publics et d'espaces verts et 7 500 m2 dédiés aux bureaux. Mais la partie la plus innovante est celle qui sera consacrée aux activités productives et logistiques. Bpost a fait part de son intérêt pour y installer son centre de distribution. L'entreprise occupera près de 7 000 m2 en sous-terrain. Il restera encore 10 000 m2 pour accueillir d'autres entreprises. De quoi rendre cette mixité de fonctions, alliant le résidentiel à l'économie, encore plus réelle. Par Dorian Peck.