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Presque personne ne connaît leur fonctionnement exact, mais tout le monde a un avis à leur sujet. Ajoutez les pétitions appuyées d'images chocs, de logos radioactifs, de vrais et de faux experts, et vous obtiendrez un match équilibré entre deux des débats les plus acerbes du moment : la 5G et l'énergie nucléaire. L'un plus encore que l'autre, depuis le 31 mars : en annonçant le déploiement d'une " 5G light " dans 30 communes wallonnes et flamandes, Proximus a remis le feu aux poudres. Tout en suscitant de vives critiques sur le timing, alors que les efforts sont concentrés sur la lutte contre le coronavirus. Menace sanitaire et environnementale pour les uns, opportunité pour les autres, la cinquième génération de réseaux mobiles divise aussi les différentes Régions du pays, comme l'augurait déjà leur discours politique respectif. A l'échelle locale, les réactions des bourgmestres concernés par l'annonce de Proximus se sont en effet révélées bien plus virulentes en Wallonie qu'en Flandre. Sur le Web, les deux principales pétitions belges rencontrent un succès inégal : près de 100 000 signatures, à l'heure de boucler ces lignes, pour la pétition " Pas de 5G ", publiée le 1er avril sur le site Change, contre 35 000 pour " Zeg nee tegen 5G ", sur Avaaz depuis le 26 mars. Sur Facebook, les adhérents aux principaux groupes anti-5G francophones sont également beaucoup plus nombreux. Deux données non représentatives de la population, mais qui dévoilent une tendance de fond. Si le débat sur la 5G n'épargne pas le nord du pays, les néerlandophones tourneraient plus facilement la page, selon Jean-Philippe Ducart, porte-parole de Test-Achats. " Prenez l'exemple des compteurs intelligents : comme en Wallonie, il y a eu des débats en Flandre sur les effets électromagnétiques, sur la vie privée... Mais une décision politique a été prise depuis deux ans, là où les francophones se sont enlisés dans les discussions. " Pour Pierre Delvenne, professeur en sciences politiques à l'ULiège et chercheur qualifié au FNRS en science, technologie et société, il serait réducteur d'attribuer les divergences de vue sur la 5G au seul curseur idéologique gauche-droite. Il pointe une dimension identitaire : " L'histoire politique de la Flandre et de la Wallonie est très différente dans leur lien avec les technologies. Pour exister en tant que Région compétitive, la Flandre a mis, dès les années 1980, l'innovation au centre de son projet politique. En Wallonie, le caractère stratégique d'une telle approche n'a émergé qu'après les années 2000. " Une explication en partie institutionnelle : là où Région et Communauté flamandes ont fusionné il y a près de quarante ans, les recherches fondamentale et appliquée, côté francophone, sont restées respectivement entre les mains de la Fédération Wallonie-Bruxelles et des Régions. Accentués par les réseaux sociaux, les clashs entre générations et l'amplification des seules études alarmistes (dont certaines virent dans le complotisme), le fossé entre pro- et anti-5G s'est creusé. Alors que des détracteurs comme Stop5G espéraient rallier Test-Achats à leur cause, en tant qu'association de protection des consommateurs, cette dernière s'est au contraire montrée rassurante. Devant le Parle- ment fédéral, puis dans un récent dossier expliquant " pourquoi il n'y a pas d'inquiétude à se faire ". " Nous ne sommes ni le relais des anti-5G, ni l'agence de communication des opérateurs, assure Jean-Philippe Ducart. Notre rôle est de faire l'analyse la plus froide et la plus objective possible, en analysant l'ensemble de la littérature scientifique. " Comment dépolluer le débat ? L'Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT), le régulateur des bandes de fréquences, indique qu'il " faudra davantage démontrer au public les avantages de la 5G pour notre société ", par exemple en matière de santé, de villes intelligentes, de gestion de l'énergie ou d'agriculture. Il rappelle que la 4G avait, elle aussi, donné lieu à une protestation similaire, avant de généraliser l'usage des smartphones. Pour Pierre Delvenne, la pire erreur serait toutefois de qualifier tous les opposants à la 5G de complotistes ou d'ignorants. " Il faut les écouter : on ne pourra pas surmonter cette épreuve uniquement grâce à une meilleure pédagogie ou à un surcroît d'informations. " En envoyant des experts en costume-cravate pour défendre leur projet, bon nombre de promoteurs ont fini par attiser les critiques des riverains, au lieu de les éteindre. Le professeur de l'ULiège préconise de créer des espaces de discussion publics et institutionnels, pour ouvrir le débat à toutes les parties concernées. Deuxième piste : harmoniser les normes d'émission, si possible à l'échelle européenne, plaident l'IBPT et Test-Achats. Avec trois normes pour trois Régions, la Belgique est la pire élève. " Ces divergences alimentent les théories du complot, regrette Jean-Philippe Ducart. Notamment quand certains s'interrogent sur les raisons de normes plus sévères à Bruxelles. " A l'instar du principe de précaution, qui paralyse les discussions, leur refonte future devra faire l'objet d'un arbitrage politique. D'où la troisième issue, la plus évidente de toutes : décider, enfin, et assumer le moment venu. En gardant à l'esprit que l'incertitude est inhérente à toute innovation.