Rilatine, la cocaïne légale

13/04/13 à 18:34 - Mise à jour à 18:34

Source: Le Vif

Les prescriptions de pilules anti-hyperactivité ont explosé. Ce médicament pour enfants est de plus en plus utilisé pour améliorer les performances des élèves. Il s'infiltre aussi à l'unif. Et même au boulot.

Rilatine, la cocaïne légale

© Thinkstock

C'était une sorte de calmant pour les enfants hyperactifs. C'est devenu un produit dopant pour le tout-venant. "Dans certaines classes, un élève sur six est sous Rilatine, déclare le Dr Patricia Baguet, pédopsychiatre au service de santé mentale Le Chien vert, à Woluwe-Saint-Pierre. "Petit à petit, les parents se disent que ce n'est pas si grave. Pourquoi ce médicament n'aiderait-il pas leur enfant aussi ?" Cette infirmière travaillant dans un centre PMS du sud du pays complète : "Les élèves passent subitement de 12/20 à 18/20, commente-t-elle. Il existe une course à la performance dans certaines écoles. Dans les conseils de classe, j'entends fréquemment les enseignants dire qu'ils suggéreraient bien aux parents de mettre leur enfant sous Rilatine. Il y a même une tendance à juger ceux qui ont décidé d'interrompre le traitement de leur enfant. Une maman m'a déclaré qu'elle ne reconnaissait plus sa fille devenue trop calme, sans personnalité. Elle a arrêté de lui donner de la Rilatine. Les profs n'ont pas apprécié."

Apparue dans les années 1990, la Rilatine est un médicament prescrit aux personnes atteintes d'un trouble déficitaire de l'attention, avec ou sans hyperactivité (TDAH). Entre 2007 et 2011, le nombre de prescriptions chez les moins de 18 ans est passé de 23 360 à 31 097, soit une augmentation de 33 %. Par la volonté des parents et des enseignants, ce dérivé d'amphétamine semble donc se banaliser. Et pas seulement pour soulager les enfants hyperactifs... Dans certains cas, l'objectif de la "kiddy coke" est d'améliorer leurs performances tout en facilitant la vie des parents et des enseignants débordés et stressés. Et une fois qu'on commence, difficile de décrocher. La première génération de "petits" dopés en fait aujourd'hui l'expérience. D'autant qu'une partie de ces jeunes arrive aujourd'hui à l'université où la pression se fait encore plus grande. Et désormais, des adultes se font eux aussi prescrire cette "cocaïne légale" (lire l'encadré). Dans une société imprégnée du culte de la performance, la tentation du dopage est de plus en plus grande.

"C'est souvent l'école qui tire la sonnette d'alarme et pousse les parents à venir consulter, explique le Dr Baguet. Ils veulent répondre aux attentes des enseignants, éviter la stigmatisation. Je reçois même des demandes pour des petits de maternelle." Or la Rilatine ne peut actuellement être prescrite à des enfants de moins de 6 ans. Selon des chiffres de l'Inami, 25 bambins ont pourtant obtenu une prescription en 2011, contre 31 en 2010.

D'après plusieurs spécialistes, les critères définissant le TDAH seraient en passe d'être réduits. C'est la tournure que devrait prendre la prochaine version du DSM, la "bible" de la psychiatrie qui décrit les troubles tels que l'hyperactivité ou les TOC (troubles obsessionnels compulsifs). "Le TDAH se définit en principe sur la base de trois critères : l'hyperactivité, l'aspect impulsif et le trouble de l'attention, poursuit Patricia Baguet. Bientôt, un seul élément suffira pour diagnostiquer une personne TDAH." Ce qui ouvre bien large le spectre des patients potentiels... Tout bénéfice pour les firmes pharmaceutiques qui produisent ce médicament.

On ne connaît pas encore les effets à long terme de ce produit sur le cerveau des enfants. A court terme, il peut en tout cas provoquer des maux de tête, des troubles du sommeil, une perte d'appétit, voire même un déficit de croissance. "Un tel médicament ne doit donc pas être prescrit à la légère, insiste le Dr Baguet. Je suis toujours très prudente. Il faut poser le bon diagnostic. Je reçois l'enfant et ses proches, j'étudie la dynamique familiale, je contacte même les enseignants avec l'accord des parents. Certains jeunes souffrant d'un TDAH sont en grande souffrance et la Rilatine peut les apaiser. Mais mieux vaut privilégier d'autres stratégies. Il faut aussi s'assurer qu'il n'existe pas de contre-indication médicale avec cette molécule. Quoi qu'il en soit, j'insiste pour qu'il y ait une prise en charge globale, incluant un soutien psychologique, de la gestion mentale..."

En Belgique, la Rilatine est remboursée aux mineurs depuis 2004. Cette pilule "miracle" apparaît donc souvent comme le traitement de facilité, moins coûteux et fastidieux que des séances de psychothérapie. Et tous les médecins ne prennent pas les mêmes précautions avant de la prescrire. "Bien sûr, il y a des abus, commente le psychiatre Pierre Oswald. Certains patients jouent très bien la comédie. Mais notre rôle de professionnel, c'est d'établir le bon diagnostic et d'adapter le traitement en fonction de chaque personne." Parmi les autres futurs effets indésirables de la "kiddy coke" : le "réflexe médicament". "Des études montrent que ces enfants ou adolescents devenus adultes se tourneront plus facilement vers les somnifères ou les antidépresseurs", souligne encore Patricia Baguet.

Trafic sur les campus

Beaucoup de patients ne peuvent plus se passer de Rilatine. "Le TDAH diminuerait en grandissant, note Pascale Anceaux, directrice d'Infor-Drogues. Mais il n'est pas toujours facile d'arrêter lorsque la pression des études se renforce. Il s'agit clairement d'une forme de dopage. Mais si c'est légal, cela paraît moins dangereux. Or, que l'on se procure cette molécule chez le pharmacien, dans la rue ou auprès d'un ami, qu'on l'appelle "speed" ou Rilatine, les effets recherchés sont les mêmes."

Sur son site, l'association Infor-Drogue a relayé l'enquête d'étudiants de l'ULB ayant abordé le sujet d'un trafic de Rilatine sur les campus, publié sur www.surlefil.be. "Alors que nous cherchions des témoignages d'étudiants consommant de la Rilatine, deux personnes nous ont expliqué qu'on leur en avait déjà proposé à l'université, expliquent les students. Un autre étudiant nous avouera plus tard, à demi-mot, qu'il avait essayé une fois via un ami dont les parents étaient médecins." Ce que confirme Maxime, 18 ans, déclaré hyperactif il y deux ans, comme son père. "Mon fils me rapporte que beaucoup d'étudiants qui ne sont pas hyperactifs se refilent de la Rilatine sous le manteau et deviennent soudain plus performants, explique François, son papa. Ce sont même les parents qui s'organisent pour s'en procurer."

L'origine du TDAH est principalement génétique. Les deux fils de Pascale De Coster, présidente de l'association TDAH Belgique, ont eux aussi été diagnostiqués hyperactifs. Ils sont aujourd'hui âgés d'une vingtaine d'années. "Mon premier fils voulait entrer à l'armée mais à cause de sa Rilatine, il a été recalé, explique-t-elle. Depuis, il n'en prend plus... Il ne veut plus être stigmatisé. Mon autre fils est aujourd'hui en chimie à l'unif."

L'hyperactivité émane aussi d'un contexte environnemental. "La société actuelle favorise le TDAH, commente le psychiatre Pierre Oswald. Les enfants, comme les adultes, sont hyper sollicités. Il faut bien réussir à l'école, faire du piano comme sa cousine, du cheval..." Pascale Anceaux ajoute : "L'augmentation du nombre de prescriptions de Rilatine témoigne de la grande préoccupation des parents par rapport à la réussite de leur enfant. Il faut réussir à tout prix, il n'y a pas d'issue possible. Que sommes-nous prêts à faire, comme parents, pour donner toutes les chances à nos enfants dans une société où tout peut basculer à tout moment ? Jusqu'où peut-on aller ? Et à quel prix ?"

ANNE-CÉCILE HUWART

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