"Beaucoup de travailleurs refusent de s'absenter quand ils sont malades"

10/09/13 à 16:20 - Mise à jour à 16:20

Source: Le Vif

Contrairement aux idées reçues, de nombreux salariés préfèrent venir travailler malades, quitte à aggraver leur état. Sociologue spécialiste de la santé au travail, Denis Monneuse a mené l'enquête sur ce "surprésentéisme".

"Beaucoup de travailleurs refusent de s'absenter quand ils sont malades"

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Denis Monneuse a travaillé sur l'absentéisme pendant huit ans. En accompagnant des entreprises sur le sujet, il s'est rendu compte à travers les témoignages des DRH, des médecins du travail et des salariés que le phénomène inverse existait: des personnes qui refusent de s'absenter quand elles sont malades.

Quelle est la proportion surprésentéisme ? Contrairement à l'absentéisme, on ne mesure pas le surprésentéisme même si quelques entreprises posent la question aux salariés dans leur baromètre sur le climat social. Les données sont donc faibles, mais une enquête de la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de travail estimait en 2010 que 40% des européens avaient travaillé au moins un jour dans l'année alors que leur état de santé nécessitait de s'arrêter.

Quelle forme prend-il? De quelles pathologies parle-t-on?

Souvent de maladies d'ordre mental comme la dépression, ou des migraines, des allergies et des troubles musculo-squelettiques. A chaque fois, le malade arbitre entre son niveau de douleur et la charge de travail, au risque d'aggraver son état. En cas de pic d'activité, il va souvent hésiter par peur d'abandonner ses collègues, alors qu'il s'autorisera plus facilement à s'arrêter dans un contexte plus calme.

Le malade arbitre entre son niveau de douleur et la charge de travail

Dans le cas de la dépression, travailler peut être perçu comme positif quand la maladie est liée à la vie personnelle: les salariés disent qu'ils aspirent à se changer les idées et à retrouver une vie sociale. Mais certains psychiatres pensent au contraire que seul un arrêt total pendant plusieurs mois permet de guérir en évitant une succession de périodes de travail et de rechutes.

Y'a-t-il des profils types de salariés "surprésents"?

On en distingue sept, qui présentent des risques plus élevés. Le dirigeant qui se veut exemplaire et considère qu'on ne peut pas se permettre de s'arrêter quand on a des responsabilités. Le précaire qui craint de perdre de l'argent, son emploi, ou qui veut prouver sa performance pour passer en CDI par exemple. Le passionné pour qui le travail est une source d'estime de soi. L'indépendant qui a peur de perdre son chiffre d'affaires ou des clients et ne trouve pas de remplaçant. Le contraint, dans une entreprise où la lutte contre l'absentéisme a créé une forte pression sociale exercée par les salariés et la hiérarchie. Le solidaire qui ne veut pas que son absence ait des répercussions sur ses collègues. Et le grand malade, à la pathologie lourde, qui veut maintenir du lien social ou craint de passer pour celui qui abuse du système. Dans chaque cas, il est très difficile de distinguer le choix de la contrainte.

Les entreprises encouragent-elles ces comportements? Vous évoquez par exemple des primes d'assiduité.

Pour lutter contre l'absentéisme, certaines entreprises multiplient les contre-visites médicales ou octroient des primes d'assiduité ou de présentéisme. Ce sont plutôt les ouvriers et les employés qui sont visés, notamment dans l'industrie. Mais des systèmes plus cachés existent dans d'autres métiers. Un commercial, par exemple, reçoit des primes en fonction de son chiffre d'affaires. Donc s'il s'absente, sa prime diminue. Le surprésentéisme est très présent dans les métiers où la part variable de la rémunération est forte.

Que faire pour lutter contre?

L'idéal, c'est de faire que les salariés soient moins malades par la prévention et l'amélioration de la qualité de vie au travail. Les entreprises doivent aussi repérer les cas de surprésentéisme important et mettre en garde les personnes à risques, par exemple un salarié qui pourrait aller jusqu'au "burn-out" [ou syndrome d'épuisement professionnel, ndlr]. C'est le rôle du management de rappeler à un salarié qu'il devrait s'arrêter plutôt que de dégrader sa santé, faute de quoi l'entreprise sortira aussi perdante. Les salariés malades qui s'entendent dire par leur hiérarchie ou collègues qu'ils feraient mieux de rentrer chez eux le vivent très positivement. C'est la preuve qu'ils sont perçus comme des êtres humains, ce qui renforce la motivation au retour.

Propos recueillis par Alexia Eychenne

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