Russie : l'incroyable marché noir du plagiat

23/05/16 à 14:28 - Mise à jour à 15:00

Source: Slate

Depuis 2013, Dissernet, un groupe composé de journalistes et de scientifiques, s'est lancé dans la chasse aux plagiats en Russie. Selon eux, plus de 10 % des membres de la Douma, la chambre basse du parlement, ont reçu leur diplôme en plagiant le travail d'autrui pour la réalisation de leur thèse. Des impostures qui n'ont pourtant aucune répercussion pour les fraudeurs.

Russie : l'incroyable marché noir du plagiat

Plus de 10% des membres de la Douma aurait usé du plagiat pour obtenir leur diplôme. © REUTERS

Dans un rapport publié fin 2015, Andrei Rostovtsev, un physicien également co-fondateur de Dissernet, révélait que le plagiat avait atteint un niveau tel qu'il dépassait le stade du phénomène mineur pour devenir "une part intégrale de l'État russe". Alors que dans la plupart des pays, le plagiat de thèses et de doctorats consiste à voler des citations ou certains passages d'autres travaux, en Russie ce type de fraude va beaucoup plus loin. "Les fraudeurs n'ont probablement jamais écrit une seule page de leur dissertation et ne l'auraient même jamais lu ou vu", expliquait le professeur Rostovtsev dans un article du Times Higher Education. "Les fausses dissertations sont une partie de ce que l'on appelle la catastrophe réputationnelle en Russie, une anti-méritocratie dans laquelle les personnes qui ont le plus de succès et d'influence ne sont pas celles qui le méritent et qui ne sont pas celles qu'elles prétendent être", ajoutait de son côté Serguei Parkhomenko, un membre de Dissernet, à Slate.

Jusqu'à 25.000 $ la thèse

Selon Aratat Osipian, qui a complété un doctorat en corruption académique et travaille dorénavant sur le sujet depuis l'Ukraine, entre 20 et 30 % des thèses qui ont été rédigées dans les universités russes depuis la chute de l'URSS, ont été achetées au marché noir. Des sociétés peuvent proposer des services allant de la commande d'un simple essai pour environ 3.000 $ jusqu'à des travaux beaucoup plus complets, de fin d'études par exemple, qui peuvent couter 25.000 $.

Un fléau pour la Russie alors que ce phénomène de plagiat semble même être accepté par tous. En 2006, c'est Vladimir Poutine qui avait été accusé de plagiat pour sa thèse de doctorat en économie. Mais comme le rapporte Loren Graham, historien au MIT, cette affaire n'a pas eu de conséquences sur la carrière du président. "Le fait qu'il n'y ait eu aucune répercussion - cela n'est-il pas révélateur de ce qu'il se passe ? Si Poutine peut s'en sortir sans rien, c'est une bénédiction pour les autres qui veulent faire la même chose".

Toute l'élite russe y a recours

Selon Dissernet, depuis 2013, un peu plus de 3.500 thèses falsifiées auraient été identifiées, ce qui représente plus de cinq découvertes par jour. L'une des dernières en date concerne Sergueï Narychkine, le président de la Douma, la plus grande chambre du parlement russe. Il est accusé par le groupe d'avoir soumis une thèse de fin d'étude dans laquelle plus de la moitié des pages proviendraient d'autres sources. Alors que dans beaucoup de pays, un scandale aurait sûrement fait suite à ces révélations, en Russie, elles n'ont eu aucune incidence. Il faut dire qu'il est noyé dans le millier de russes à hauts-postes qui ont été accusés de plagiat ces derniers mois. Un membre sur neuf de cette chambre basse du parlement aurait d'ailleurs eu recours à cette pratique. On y retrouve aussi des politiciens (le ministre russe de la Culture, le gouverneur de St-Petersburg...), des juges, des procureurs ou encore des officiers de police et directeurs d'université.

Et certains ne se sont pas foulés. Par exemple, le membre de la Douma, Igor Igoshin, a obtenu son diplôme d'économie en falsifiant la thèse d'une autre personne sur l'industrie russe du chocolat. Il s'est simplement contenté de changer le mot "chocolat" par "boeuf" ou encore "chocolat blanc" par "boeuf importé" pour faire passer son travail pour un essai sur l'industrie de la viande, rapporte Slate. Plus récemment, Dissernet a révélé qu'un oncologiste du nom de Yuri Tsarapkin, avait remis un article à propos du cancer du sein à partir des données et analyses d'un travail sur le cancer de l'estomac réalisé par un autre spécialiste ...ce travail ayant été lui-même plagié à partir d'une étude sur le cancer chez les chiens et les rats. Cette dernière étude semble, elle, être pour le moment authentique.

Par F. Ca.

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