Si Charleroi pleure, Liège rit. Son aéroport se classe désormais sixième dans le ranking du cargo européen. © belga image

Liege Airport, à tous les tournants en 2021

Mélanie Geelkens
Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

2021 est, pour l’aéroport de Liège, l’année de tous les records, de toutes les ambitions, de tous les changements et de toutes les crispations. Un volume d’activités jamais atteint, un plan d’investissement de 590 millions, un nouveau CEO alors que l’ancien était inchangé depuis 27 ans, mais une opposition grandissante des riverains. Qui sera incompatible avec tout développement…

Pendant qu’à Charleroi, un groupe de travail réfléchit (entre autres) à l’opportunité d’instaurer des toilettes payantes dans le terminal pour éviter le crash financier, à Liège le conseil d’administration de l’aéroport vient d’approuver un plan d’investissement de 590 millions d’euros sur les vingt prochaines années. Les malheurs sanitaires ont fait le bonheur des affaires principautaires. Jamais autant de tonnes n’auront transité par Bierset: 1,12 million en 2020 et déjà 430 000 tonnes les seize premières semaines de 2021 alors que l’hiver est habituellement une période basse. Ce qui laisse présager un bilan 2021 autour des 1,6 million de tonnes. Contre 902 000 avant la Covid.

Un aéroport qui permet de partir en vacances aura toujours une image plus sympa que celui qui transporte uniquement un colis.

Liege Airport se classe désormais sixième dans le ranking du cargo européen. Il est l’un des rares à avoir progressé l’année dernière, avec ceux de Leipzig et Luxembourg. Alors qu’au premier confinement, tout le monde prônait une consommation davantage locale, l’e-commerce (essentiellement chinois) s’envolait d’autant plus haut. En 2017, 385 000 colis transitaient par le tarmac de Grâce-Hollogne. Qui, en 2020, en traitait 540 millions (70% à destination des entreprises). Puis tous ces masques, tous ces vaccins, tout ce matériel médical, il a bien fallu l’acheminer.

Le transport de fret a également bénéficié de l’arrêt des voyages passagers. Bye bye, « belly » ; soit l’utilisation de la soute pour transporter des marchandises lors de vols commerciaux, à laquelle recouraient de nombreuses compagnies avant la pandémie. « Ce n’est pas une croissance superficielle, assure Frédéric Jacquet, CEO ad interim. Car pour discuter beaucoup avec nos clients, la plupart nous assurent désormais vouloir garder du general cargo là où ils faisaient du belly. » Voilà qui n’arrangera pas le cas de Brussels South, dont le trafic a dégringolé de 69% en 2020. Côté passagers, un retour à une situation « normale » ne serait pas prévu avant 2024 voire 2026, selon que les projections soient optimistes ou non.

Succès commercial, échec d’image

Charleroi pleure, Liège rit. Côté business, en tout cas. Côté image… Soupçonné (le ministre de la Justice lui-même l’a confessé) d’être une porte d’entrée pour d’éventuels espions chinois, défié par la plateforme Watching Alibaba qui s’oppose à la venue du géant asiatique de l’e-commerce et à l’extension de l’aéroport, poursuivi en justice par des bourgmestres de communes s’estimant trop bruyamment survolées, affecté par la restructuration annoncée de Fedex qui devrait aboutir à la suppression de 671 emplois. Puis ces embarras de gouvernance, révélés par le rapport forensic mené par Deloitte à l’initiative du nouveau management de Nethys (actionnaire majoritaire via NEB Participations). Notes de frais aussi élevées que suspectes, contrats de consultance interpellants, chantiers attribués sans mise en concurrence conduisirent au renvoi pour faute grave de Luc Partoune, qui siégeait comme CEO depuis 1994. Celui-ci a déposé plainte pour licenciement abusif.

L’audit est toujours en cours. Certains murmurent qu’il n’avait qu’un but: l’éviction de l’ancien patron. D’autres révélations aussi fracassantes seraient surprenantes d’ici au 2 juillet prochain, date à laquelle le conseil d’administration discutera des conclusions de l’analyse antifraude. Les problèmes de validation des notes de frais ont d’ores et déjà « été réglés », assure Frédéric Jacquet. « Le fait que le président du CA valide celles du CEO et inversement, maintenant, c’est terminé. D’autres personnes interviennent. » Depuis le licenciement du directeur historique, « quelques rééquilibrages internes » ont été opérés au niveau du personnel et le responsable des ressources humaines est parti, « mais ça n’a rien à voir avec forensic« .

Tous ces masques, vaccins, matériel médical qu'il a fallu acheminer, ont profité au volume d'activités de Liege Airport.
Tous ces masques, vaccins, matériel médical qu’il a fallu acheminer, ont profité au volume d’activités de Liege Airport.© PHOTO NEWS

C’est aussi le 2 juillet prochain que le directeur ad interim sera fixé sur son sort. Ancien chef de cabinet du ministre de tutelle Jean-Luc Crucke (MR), il avait été embauché en juillet 2020 comme adjoint, « sur proposition de Luc Partoune, pour l’aider et pas pour le remplacer ». Du moins pas dans l’immédiat. Son accession au bureau du chef aura finalement été précipitée. Sera-t-elle de courte durée? Le conseil d’administration vient de lancer un processus de recrutement, mandatant un chasseur de têtes dont le nom n’a pas été divulgué. La sélection aboutira au début de l’été. Frédéric Jacquet affirme n’avoir pas été contacté.

Notre croissance se fait surtout en journée: + 34%, contre + 1% la nuit. Avant, on était à 70% de vols de nuit, maintenant on est à 51%.

Mais il « espère être en mesure de défendre le projet. » En y apportant du « sens », par exemple en favorisant certaines activités plus acceptables ou compatibles avec l’image que veut refléter l’entreprise. Via ce projet « d’un aéroport cargo vers un hub logistique multimodal et innovant » ; tel est son nom de code. En chiffres, cela donne + 82% d’emplois directs et indirects créés d’ici à 2040 (soit 16 600 contre 9 200 aujourd’hui) et 590 millions d’euros investis. La Sowaer (Société wallonne des aéroports) prendra en charge la part principale, soit 246 millions, financés grâce aux redevances. L’aéroport lui-même dépensera 186 millions, dont rien que cent pour la construction d’un nouveau parc pétrolier pour approvisionner la zone nord. Certaines rumeurs évoquaient qu’une partie du produit de la vente de Voo (qui devrait rapporter un bon milliard aux pouvoirs publics locaux et à Nethys) pourrait bénéficier à Bierset. « Ce sera à nos actionnaires de décider, indique Frédéric Jacquet. Mais nous n’avons pas besoin d’augmentation de capital pour financer ce plan d’investissement. » Complété par l’intervention de la filiale immobilière LABP pour 158 millions, via la valorisation des terrains alentours. Une réserve foncière d’environ 200 hectares, soit « une disponibilité totalement unique dans le triangle d’or européen Paris-Amsterdam-Francfort ».

Constructions comme des champignons

Ça devrait construire à tout-va, ces prochaines années, autour du site aéroportuaire. Même sur le parking face au terminal passagers, où se garent actuellement tous ceux venus se faire vacciner contre la Covid. L’espace sera surmonté d’un immeuble de bureaux probablement sur pilotis, histoire de ne pas masquer le hall des départs et des arrivées.

Ce n’est pas que grand-monde s’y presse… Le parking P3, un peu plus éloigné, est même complètement inutilisé. Même avant la pandémie, Liege Airport n’a jamais atteint ses objectifs en matière de transport de personnes: 170 000 y avaient embarqué en 2019, alors que la capacité de l’infrastructure s’élève à 1,5 million. « Quatre cents ou 500 000, ce serait déjà pas mal, considère le CEO ad interim. C’est un sujet dont il faudrait évidemment discuter avec Charleroi. » Le terminal avait coûté beaucoup d’argent, il en coûte désormais tout autant. Mais pas question de supprimer ce pan d’activité: « Si j’ai la chance d’être à la barre, il y aura toujours des vols passagers. Pourquoi? Parce qu’un aéroport qui permet de partir en vacances aura toujours une image plus sympa que celui qui transporte un colis.

Et Bierset en a comme qui dirait besoin. Etrangement, les maisons à proximité directe du site, louées par la Sowaer, trouvent très facilement des occupants. Mais les habitants des communes juste en dehors de la zone du plan d’exposition au bruit (PEB) se plaignent de plus en plus des nuisances. Surtout depuis l’été caniculaire de 2018, qui avait ouvert les fenêtres de bien des chambres à coucher. Il y a un an, le collectif citoyen Clap et neuf communes (Donceel, Crisnée, Awans, Remicourt, Braives, Faimes, Burdinne, Hannut et Fexhe-le-Haut-Clocher) ont lancé une action en justice contre l’aéroport. Ils réclament une nouvelle étude d’incidence, arguant que les zones de bruit ne correspondent plus à la réalité. Si le PEB devait être élargi, le coût pour les finances wallonnes en matière d’indemnisation de travaux d’insonorisation serait embarrassant…

Depuis la mise en place, il y a un an, d’un conseil d’administration technique et non plus politique, les élus locaux contestataires se plaignent de ne plus avoir de relais. « C’est bien pour ça que nous sommes allés présenter le plan d’exposition à long terme à toutes les communes. Jusqu’aux Pays-Bas! Au niveau wallon, nous avons un rôle majeur à jouer, il reste peu de pôles de développement de cette ampleur. Mais nous ne pourrons pas y arriver sans un minimum de soutien de notre environnement immédiat. » Après ces présentations, deux mille personnes se sont manifestées. « Sur 600 000 concernées, mais ça reste beaucoup ». Leurs principales préoccupations: les nuisances sonores, la pollution, la mobilité et la qualité des emplois créés.

Pourtant, « notre croissance se fait surtout en journée: + 34%, contre + 1% la nuit. Avant, on était à 70% de vols de nuit, maintenant on est à 51% », signale Frédéric Jacquet. Grâce au décalage horaire avec l’Asie. Au loin, depuis le bureau du CEO, s’aperçoit le chantier de Cainiao, filiale logistique d’Alibaba, qui a choisi la Cité ardente comme l’un de ses principaux hubs européens. Trente mille mètres carrés de hangars! Pour Liège Airport, l’avenir sera chinois ou ne sera pas.

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