"La notion de vie privée est un leurre "

23/05/13 à 15:39 - Mise à jour à 15:39

Source: Le Vif

La ligue des droits de l'homme va remettre le 30 mai le prix Big Brother. Un prix symbolique qui récompense le "meilleur du pire" en matière d'atteintes à la vie privée. Pour l'avocat Raf Jespers, "les autorités ne dénigrent pas la vie privée, car celle-ci n'existe tout simplement pas"

"La notion de vie privée est un leurre "

© AFP

Des caméras à chaque coin de rue, des circulaires communales de plus en plus restrictives, la reconnaissance automatique des plaques immatriculation, les entreprises de télécoms qui doivent tenir à jour les données de leurs clients. Ce seraient là toutes des mesures indispensables pour assurer la sécurité du citoyen. Raf Jespers, avocat et membre actif de la Ligue des Droits de l'Homme n'est pas de cet avis.

"Les actions contre l'augmentation des mesures de contrôle organisées par des organisations issues de la société civile ou encore de simples individus n'émeuvent pas grand monde. Pourtant, je ne crois pas en la théorie qui défend que l'homme ne s'intéresse que peu à la protection de sa vie privée" nuance Jespers. "Au contraire même. J'estime qu'il y a au minimum un sentiment latent d'inquiétude face à cette ingérence des autorités et des entreprises dans leur vie."

1984

Lorsqu'il s'agit de vie privée et de contrôle de cette dernière, c'est 1984, le livre de George Orwell, qui revient comme un mantra. Il est vrai que "les trois plus importantes révolutions de ces dernières années ont effectivement été prédites par Orwel" certifie Jespers. "La révolution technologique et digitale rend possible, et ce, pour la première fois dans l'histoire, de surveiller tout le monde en permanence. À côté de ces évolutions techniques, les évènements du 11 septembre ont instauré un climat politique propice à l'introduction de mesures qui semblait auparavant impossible. Et pour finir, il y a l'Europe. Cette institution lointaine qui éloigne encore les pouvoirs décisionnels des citoyens.

Cela ressemble à de la panique morale, mais Jespers tient toutefois à nuancer. "On a effectivement pris la balle au bond. Les autorités placent des caméras un peu partout, poussent les systèmes de reconnaissances pour les plaques d'immatriculation et les sanctions administratives sous le prétexte d'augmenter la sécurité. Et cela marche" selon l'avocat. "Ce n'est pourtant pas la faute du citoyen. On pourrait dire : les autorités renient ou dénient la vie privée. Mais la réalité - et c'est encore plus grave- c'est que pour eux la notion de vie privée n'existe tout simplement pas" .

Les responsabilités sont inversées

Les personnes qui s'opposent à l'usage intempestif des caméras, le contrôle des mails, la sauvegarde des pratiques des utilisateurs et les banques de données ont quelque chose à cacher. C'est en tout cas l'avis des défenseurs d'un plus grand contrôle. Pourtant, cette recrudescence du contrôle inverse les responsabilités. Ce n'est pas au citoyen à justifier pourquoi il ne veut pas être vu ou contrôlé. Selon un principe en droit c'est justement aux autorités à expliquer pourquoi elles contrôlent les citoyens. D'autant plus, et qu'à moins d'être un saint, tout le monde a un petit quelque chose à cacher.

Absurde et cher

Y a-t-il une alternative contre les techniques de contrôle basé sur la technologie moderne ? On trouve des caméras dans tous les bus, métro ou tram. C'est complètement absurde et très cher. Il vaut mieux placer quelques caméras à des endroits bien ciblés tels que des arrêts ou des moments à risque. Il y a pour l'instant des caméras sur des trajets où depuis la période où les trams étaient encore tirés par des chevaux il n'y a jamais eu un vrai problème.

En parallèle d'une gestion plus efficace, l'avocat plaide aussi pour une solution plus humaine. "Enlevons les caméras pour les remplacer par des êtres humains. Ils peuvent parler aux voyageurs et pas seulement enregistrer les faits. On oublie souvent toute l'industrie derrière les caméras et les programmes informatiques. Malines par exemple a investi des dizaines de millions pour la reconnaissance des plaques d'immatriculation alors que le montant de la dette de la ville s'élève à 190 millions d'euros."

Conditions

"Selon de nombreux politiciens, ce sont les citoyens eux-mêmes qui demandent davantage de contrôle. La vie privée n'est, par ailleurs, pas un droit absolu dans la constitution puisqu'elle peut être réduite lors de circonstance exceptionnelle. Par exemple lors d'une perquisition dans une affaire pénale. Mais ces limitations ne peuvent être appliquées qu'à des conditions bien déterminées. Est-ce que ces exceptions sont bien nécessaires dans un état démocratique ? Est-ce que celles -ci restent proportionnelles au méfait? Ne peut-on atteindre le même résultat par d'autres moyens ? En d'autres termes : est-ce qu'on avait, par exemple, vraiment besoin de contrôler toutes les plaques d'immatriculation de Malines ? Est-ce qu'un contrôleur supplémentaire ne suffirait pas non plus à garantir la sécurité des bus ?" s'interroge Jespers.

Ces considérations ne semblent être que peu prises en compte. "Au niveau politique, on connait trop peu cette problématique. Cela devrait être une évidence de revenir aux droits fondamentaux et à ceux du citoyen. Mais les politiques préfèrent se pencher sur des questions rhétoriques qui n'avaient même jamais traversé les esprits des citoyens. C'est révoltant de voir le niveau de conscience du conseiller communal lambda."

Une mentalité répressive

"Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que l'élite politique sait très bien de quoi il retourne. La mentalité progressiste des années 50,60 ou 70 a peu à peu lâché du terrain devant une politique de plus en plus répressive. Le citoyen devient méfiant. Pourquoi ? Parce qu'il fomente en permanence toute sorte de choses ou parce que les autorités craignent qu'un beau jour il se tienne debout ?" se demande Jespers.

Et de conclure "La facilité avec laquelle on fait passer toutes ces mesures est hallucinante. La vie privée est l'un des piliers des libertés de l'individu tout comme la liberté d'opinion. L'évolution progressive qui a suivi la Seconde Guerre mondiale semble être complètement oubliée. C'est l'un de mes plus grands soucis. Si l'on ne fait pas du respect de la vie privée l'une des bases d'une saine gouvernance, je crains le pire."

Gunther Malin / StampMedia /trad ML

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