Thomas Mitevoy
Opinion

25/04/15 à 11:25 - Mise à jour à 15:59

"Une société qui enferme l'autre parce qu'il est sans papier est une société malade"

"Ceci n'est pas un discours des dirigeants européens actuels...", ce texte futuriste sur l'immigration présenté par Thomas Mitevoy, avocat, au concours d'éloquence du Festival des libertés il y a 6 ans reste malheureusement totalement d'actualité.

Monsieur le Président de la Commission, Monsieur le Premier Ministre, chers collègues Parlementaires, Mesdames, Messieurs, J'ai le triste privilège en tant que Président du Parlement européen de m'exprimer aujourd'hui devant vous en ce lieu porteur de symboles. Symbole ancien des violations massives des droits humains commises durant des décennies sur des milliers d'anonymes. Symbole ancien du sort réservé à ces personnes, enfermées comme des criminels au seul motif d'une situation administrative considérée comme irrégulière.

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A chaque nouvelle atrocité, à chaque nouveau crime, les hommes jurent en choeur "plus jamais cela". Avec la même faculté d'oubli, ils recommencent inlassablement faisant preuve d'une imagination toujours débordante.

Symbole nouveau d'une reconnaissance des crimes commis comme une marque - oeuvrons tous pour qu'elle soit indélébile - ou comme un trait signifiant ce que nous ne voulons plus. Cette statue de métal et de bois qui s'élève dans le ciel dans un bel élan a remplacé l'ancien centre fermé 127 bis. Cet endroit sera à partir de ce 21 septembre 2098 un lieu de mémoire qui symbolise l'injustice faite à ces hommes, ces femmes et ces enfants. A chaque nouvelle atrocité, à chaque nouveau crime, les hommes jurent en choeur "plus jamais cela". Avec la même faculté d'oubli, ils recommencent inlassablement faisant preuve d'une imagination toujours débordante : l'esclavagisme, le colonialisme et l'objet de mon intervention ce jour, les politiques migratoires criminelles des pays européens durant des décennies.

Parfois, avec le recul de l'histoire, les peuples prennent conscience du caractère profondément abject de ce qui fut commis. Vient alors le temps des repentances, des pardons. Loin de moi l'idée d'une repentance ou d'un pardon au sens religieux de ces termes. En ce sens, l'oubli n'est jamais très loin du pardon. Non, il ne faut pas oublier, jamais, ces hommes, ces femmes et ces enfants jetées dans ces centres, ces violences sur les esprits et sur les corps, cette négation de l'autre. Mes paroles sont celles d'une reconnaissance pleine et entière des blessures causées par cette politique indigne. Si ce processus a quelque chose de dérisoire, il ne faut pas le négliger en tant que regard enfin lucide qu'une société peut porter sur elle à un moment de son histoire. Si ce regard est toujours tardif, partiel, il doit surtout constituer un jalon pour le futur d'une société. Aujourd'hui, par ma voix, le Parlement européen dans son ensemble, au-delà des clivages politiques, philosophiques ou religieux reconnaît les conséquences profondément inhumaines et dégradantes de l'ensemble de ces politiques commises durant des décennies contre des personnes à la recherche d'un lieu sûr, d'une vie meilleure. L'ensemble des institutions de nos pays ont collaboré à de multiples niveaux à cette immense injustice, à ce système inique d'exclusion de l'autre.

Ce sont nos gouvernements qui dans une concurrence morbide entre Etats ont décidé de politiques toujours plus répressives, dans lesquelles les chiffres et les statistiques ont abouti à cette folie souvent meurtrière. Ce sont nos administrations, qui de manière mécanique, comptable rendirent des décisions qui brisèrent des milliers d'individus au seul motif de leur situation administrative irrégulière. C'est notre police qui se rendait dans les écoles pour enlever des enfants et les amener dans ces centres fermés en vue d'être expulsés vers un pays qui, souvent, n'était plus le leur. C'est notre police encore qui maltraita et parfois tua parce qu'il fallait renvoyer l'illégal à tout prix. Il y a tout juste 100 ans, une jeune nigériane prénommée Sémira Adamu mourait, étouffée par deux policiers belges convaincus jusqu'au bout d'avoir simplement respecté les procédures.

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"Une société qui enferme l'autre parce qu'il est sans papier est une société malade"

Ce sont nos gouvernements qui ont élevé ces centres fermés, véritables prisons où le motif de l'enfermement - la simple situation administrative - constitue un tel recul dans l'histoire de nos civilisations que j'ai du mal aujourd'hui à concevoir l'aveuglement général qui en fut le terreau. L'exclusion de l'autre par l'enfermement est un acte d'une extrême violence. Les sociétés le réservaient habituellement aux criminels à éloigner du corps social. Nous avons usé et abusé de cette violence en perdant tout sens du juste. Une société qui enferme l'autre parce qu'il est sans papier est une société malade. Ce sont nos gouvernements qui d'un côté ont défendu leurs propres intérêts économiques jusqu'au bout face aux pays du tiers monde et qui, d'un autre côté, ont fermé leurs frontières aux hommes qui cherchaient une vie moins lourde, un avenir moins bouché. Ce sont encore nos gouvernements qui ont fait pression sur les Etats aux frontières de l'Europe pour qu'ils rejettent à notre place les indésirables peu importe où, peu importe comment. C'est chacun de nous qui a lu sans lire ou vu sans voir chaque semaine dans les médias les drames des migrants morts sur le chemin... des embarcations de 5, 10, 15, 20 personnes chaque semaine... indifférents, aveugles et sourds. C'est chacun de nous qui s'est laissé glisser doucement sur la pente de l'indifférence, de la peur et finalement du rejet. Rappelez-vous : vagues, déferlantes, lutte ou même guerre contre l'immigration, nous étions soit-disant envahis non plus par des hommes mais par des illégaux. Ces mots étaient devenus communs quand il s'agissait d'évoquer l'immigration alors qu'au départ ils étaient l'apanage des seuls partis racistes. Certains de ces mots relèvent d'une rhétorique militaire, d'autres d'une dynamique globalisante visant à déshumaniser. Tous ces mots traduisent une peur irrationnelle. Si nous n'avons pas vu, c'est que nous ne voulions pas voir. Des milliers de témoignages sur les conséquences de nos politiques avaient été recueillis et étaient à notre disposition. Nous pouvons difficilement dire aujourd'hui : nous ne savions pas, nous n'avons pas vu. Certains ont vu, pourquoi pas nous ? Je veux rendre hommage aux femmes et aux hommes de nos pays qui n'ont jamais accepté ce système, à ceux qui se sont battu tant qu'ils le pouvaient contre ces centres de détention, ces politiques d'expulsion, ce système qui engendrait la violence et finalement la mort. Les militants divers, les associations, les citoyens qui ont ouvert leur porte, ont bravé les interdictions. Aider, être solidaire d'un sans papier pouvait les amener dans un commissariat de police voire devant un tribunal. C'est notamment grâce à eux si je suis aujourd'hui devant vous. Sans leur courage, leur abnégation, leur prêche dans le désert aucune prise de conscience n'aurait été possible. Je veux leur rendre hommage en ce jour. Je veux enfin rendre hommage à ces hommes, femmes, enfants, vieillards qui furent enfermés, expulsés comme des animaux. Je pense à cette multitude digne et trop souvent silencieuse qui fut exploitée à cause de nos politiques : salaires de misère, précarité absolue de l'emploi, logements indignes et crainte permanente de se faire arrêter et expulser. Aristide, Eugenia, Auguste, Berachar, Boubacar, Fred, Mariama,Placide, Odette, nous aurions du vous entendre. J'espère que les mots que je prononce aujourd'hui franchiront les montagnes et les mers pour parvenir aux oreilles des arrière-arrière-petits-enfants de ceux qui ont eu la force de continuer leur route sans être totalement brisés.

Mes dernières paroles vont aux victimes, à celles qui sont mortes sur le chemin. Des milliers d'anonymes au fond des mers.

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