Sébastien Boussois
Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient.
Opinion

29/05/18 à 10:45 - Mise à jour à 30/05/18 à 09:01

Un an de blocus du Qatar : les ressorts de la résilience

En décrétant le blocus contre le Qatar le 5 juin 2017, le Quartet incluant les Emirats arabes unis, le Bahreïn, l'Egypte et mené par l'Arabie saoudite a isolé provisoirement Doha du reste du monde.

Un an de blocus du Qatar : les ressorts de la résilience

La frontière entre le Qatar et l'Arabie Saoudite © Reuters

Le Quartet espérait probablement en avoir fini de l'encombrant voisin. L'accuser de financer le terrorisme était la stratégie la plus facile dans le contexte actuel mais s'est vite apparentée au mensonge de l'administration américaine à propos des armes chimiques en Irak en 2003. Aucune preuve n'a été révélée même pas une soi-disant proximité idéologique du Qatar avec l'Iran. Pire, la manipulation de l'administration américaine par les membres du Qartet a éclaté au grand jour courant mai 2018.

Comment survivre lorsque la seule frontière terrestre dont on dispose est justement avec l'Arabie Saoudite ? Comment dans un mouchoir de poche géopolitique maintenir le trafic quand désormais l'espace aérien de ses voisins lui est interdit ? Comment réunir des familles mixtes divisées par le blocus? Comment répondre aux 13 exigences imposées par le Quartet, contestées par les Nations Unies et tout simplement destinées à ôter toute souveraineté au pays ? Comment poursuivre la préparation de la Coupe du Monde de 2022 ? En un an, Doha a trouvé bon nombre de réponses à ces questions pendant que ses voisins ont multiplié les erreurs : fake news en cascade pour "basher" le Qatar, révélations sur les manoeuvres obscures de Ryad et Abu Dhabi à Washington, économie saoudienne et émiratie touchée également par le blocus, changements sociaux et politiques tous azimuts en Arabie Saoudite qui génèrent de l'instabilité, guerre sans issue contre le Yémen et qui coûte très cher à Ryad.

Le premier indice de crise effective dans un pays est le manque de liquidités de son système bancaire. Sur cet aspect-là, le Qatar a dû rebondir les premiers jours suivant l'annonce de l'Arabie Saoudite et des Emirats. Si les ressortissants de ces pays ont pour une grande partie suivi les injonctions de leurs dirigeants et retiré leurs liquidités, globalement cela n'a pas été contagieux pour les autres clients internationaux. La crise n'a pas été que économique ou financière. Elle reste avant tout pour les Qataris une grave crise sociale et affective. Au déclenchement du blocus, beaucoup de familles dont certains membres travaillaient en Arabie Saoudite, aux EAU, à Bahreïn ou en Egypte se sont retrouvées divisées du jour au lendemain. Il y a aussi beaucoup de familles par alliance entre ces petits pays : 75% des Qataris ont un proche de la famille originaire d'un des pays responsables du blocus. Troisième symbole important : de nombreux étudiants également se sont retrouvés dans des situations extrêmement délicates, expulsés du jour au lendemain d'Arabie Saoudite ou des Emirats. Quatrième fait : nombre de Qataris qui étaient à la Mecque au déclenchement de la crise ont aussi été expulsés du jour au lendemain. Cinquième fait : de nombreux malades soignées dans les hôpitaux en Arabie saoudite ont été priés de quitter le territoire alors même qu'ils suivaient un traitement inadapté partout ailleurs. Sixième fait et qui est une des obsessions de Ryad : Al Jazeera. Que dire de l'exigence du Quartet de vouloir purement et simplement la fermer, car la trouvant manifestement trop pluraliste pour ses propres intérêts ? A peine la crise déclenchée, le Qatar a essayé d'engager le dialogue et de négocier avec ses anciens alliés. Refus catégorique de transiger des membres du Quartet. S'en référant rapidement aux Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies, Doha s'est rapidement retourné, avec une armée d'avocats et de conseillers juridiques pour défendre son intégrité, et exiger la liberté de circulation, de transport, de réunification des familles, de droit à l'éducation, de culte, au nom de sa souveraineté bafouée.

Aujourd'hui, lorsque l'on se promène dans les rues de Doha, un an après le début de la crise, rien n'y paraît. Que ce soit dans les rues ou sur les chantiers des immeubles en construction à West Bay et sur la Corniche, les affaires tournent. Le nouveau musée national du Qatar par Jean Nouvel ouvrira bien ses portes en janvier 2018 ; le souk Wakif épicentre social de la ville ne désemplit pas de la soirée ; les hôtels prestigieux qui accueillent de nombreux touristes même pendant le ramadan tournent ; le nouvel aéroport Hamad International qui joue plus que jamais son rôle de hub régional disputé avec Abu Dhabi et Dubaï tourne à plein régime ; Qatar Airways a annoncé des commandes record d'avions Airbus et Boeing en décembre 2017. Les préparatifs de la coupe du monde de football de 2022, la première qui se tiendra dans le monde arabe, se poursuivent et les 7 stades en construction respectent à la lettre le timing prévu. Un autre exemple: sur le plan de l'éducation, cheval de bataille de Cheikha Moza, la Qatar Fondation continue à développer ses projets de par le monde et grâce au programme "Education above all" alphabétise et scolarise des enfants qui ne l'auraient jamais été dans leur propre pays. L'ONG Silatech a promis 1 millions d'emplois pour les jeunes du monde arabe pour 2020 : en mai 2018, elle annonçait la création de 200 000 postes pour des jeunes uniquement au Maroc. On ne ressent guère les effets de l'embargo en visitant Doha. Ce n'est pas non plus un pays en état de siège auquel on fait face, ni un pays qui apparaît au bord du gouffre. C'est un pays en pleine résilience.

Malgré l'opération inédite de déstabilisation qu'a connu l'émirat du Qatar, il est toujours debout plusieurs mois après et semble même avoir tout gagné : la campagne politique, médiatique et économique. Le pays a plus que souvent été la cible facile des médias par une communication parfois "too much". Il est plus rare dans la presse aujourd'hui de lire une pluie de critiques subjectives sur Doha. La question de l'après-crise se pose déjà : la désunion au sein du Golfe ne pourra pas durer. Elle ne fait qu'affaiblir le CCG alors qu'il peut être un puissant levier de stabilité et de sécurité pour la région et le seul en réalité. En attendant, non seulement, il a résisté au blocus par les réserves de son fonds souverain et le soutien de ses alliés de circonstances que sont l'Iran et la Turquie. Mais il a surtout démonté la manipulation politique des USA par l'Arabie Saoudite et les Emirats, tout comme les mensonges proférés à son encontre. Ainsi, les dernières révélations du New-York Time[1]s sur l'instrumentalisation de l'entourage du candidat Donald Trump par Ryad et Abu Dhabi en lui proposant un "coup de pouce" pour l'élection, mais également sur le sombre business de son gendre et conseiller spécial Jared Kuchner qui fâché parce qu'il se serait vu refuser un prêt par le Ministre de l'Economie du Qatar pour un de ses immeubles, gouffre financier, sur la 5e avenue à New-York, aurait fait pression sur son père pour isoler le Qatar, ne démontreront pas le contraire.

C'était aussi sans compter sur la capacité d'adaptation et la "résilience" dont les Qataris font preuve depuis 1971, année d'indépendance du pays et qui, suite aux mensonges de l'Arabie Saoudite et des Emirats-Arabes-Unis, ont largement joué en faveur du pays. Au fonds, Ryad n'a tout simplement jamais digéré que cette ancienne colonie britannique ait échappé à sa zone d'influence : "Depuis le début de la crise, jamais nous n'avons eu autant de soutiens et d'alliés et ce du monde entier. De plus, notre économie a gagné en qualité, ne serait-ce qu'avec l'importation dans le pays de bon nombre de denrées de bien meilleure qualité que celle que nous exportaient nos voisins. La crise en réalité a eu beaucoup de bon, même si elle nous coûte encore cher. Elle nous a poussé à nous surpasser plus que jamais"[2] précise Lulwah Al Khater, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères qatari.

[1] https://www.nytimes.com/aponline/2018/05/21/us/politics/ap-us-trump-pay-to-play.html

[2] Interview réalisée en mai 2018.

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