Oscar Pistorius ou l'arme du clan

02/06/13 à 11:49 - Mise à jour à 11:49

Source: Le Vif

Derrière le sprinteur sud-africain accusé du meurtre de sa petite amie, toute une famille fait bloc. Un atout de poids pour l'athlète star qui va connaître ces jours-ci la date de son procès. Il peut compter sur cette riche dynastie afrikaner, sûre de son histoire et de sa réussite.

Oscar Pistorius ou l'arme du clan

© AFP

Curieux comme on oublie l'Afrique, depuis cette colline boisée de Pretoria. De grosses cylindrées longent en silence des résidences dont les propriétaires sont résolument blancs et nantis. En attendant le maître des lieux, Arnold Pistorius, qui joue avec le dernier-né de ses petits-enfants, on s'égare dans l'immense bâtisse en briques rouges : au mur, des trophées de chasse et un portrait de l'aïeul Theodor, un ancien de la guerre des Boers, en vadrouille dans le bush. Une maîtresse de maison parfaite, des gendres robustes et décontractés, un jeune homme en jean, le visage dissimulé par une barbe naissante, quelques domestiques et un petit étang traversé de cygnes complètent le tableau idyllique. L'athlète handisport le plus célèbre du monde est accusé du meurtre de sa petite amie, Reeva Steenkamp, tuée de trois balles de 9 mm aux premières heures de la Saint-Valentin. Carl, son frère, vient de comparaître pour avoir causé la mort d'une motocycliste, en 2008. Mais la vie suit son cours dans le fief de l'impeccable famille Pistorius... Comme dit l'oncle Arnold en sucrant son café : "Things happen" ("Il se passe des choses, parfois"). On a dû mal entendre : un simple "truc", la mort d'une jeune femme alors qu'elle se trouvait, seule et sans défense, enfermée dans la salle de bains de son compagnon, à 3 heures ? "Une erreur, comme nous pouvons tous en commettre, corrige le chef de famille. Il ne se passe pas un jour sans qu'Oscar demande pardon pour ce qu'il a fait. Il prie, il pleure, il dort peu et mal. Mais Oscar n'a que 26 ans, il s'agissait d'un accident, et nous ne pouvons ramener Reeva à la vie. Alors, il nous faut affronter les événements en essayant de tirer les leçons du passé."

Arnold, le meneur de clan

Tout l'esprit des Pistorius se lit dans cette silhouette élégante et austère, dans ce langage de conquérant. C'est Carl, l'aîné protecteur adoré, qui a été, dans la famille, le premier averti, cette nuit-là. Le jeune homme, aussi réservé que son cadet de deux ans apprécie la lumière, a aussitôt téléphoné à Arnold. Il en va ainsi depuis le milieu des années 2000 et l'envol de la carrière du "Blade Runner", le "coureur aux lames". A mesure que Henke, le père, a perdu en influence, l'oncle ainsi que Peet van Zyl et Ampie Louw, respectivement manager et coach du sprinteur, se sont rendus indispensables, exerçant sur "Ozzie" une forme de tutelle morale. L'oncle, surtout, dont l'oeil bleu glacier est capable de lancer des flammes. "Tant pis pour toi si tu meurs, mais si tu te brises le cou, tu deviens mon problème pour la vie !" a-t-il rugi un jour où son sale gosse de neveu se prenait pour Schumacher, sur l'autoroute. La star, penaude, avait cédé le volant...

Quel contraste, chez Oscar, entre ce respect mêlé de crainte envers le meneur du clan et l'indifférence affichée pour son père ! Henke, c'est, pour résumer, l'antithèse d'"oncle Arnold" : massif, divorcé, visiblement peu doué pour les affaires, hésitant, quand l'autre semble fait de granit. "Au fond de notre coeur, mon fils et moi restons proches", se contente de déclarer par téléphone cet homme de 59 ans longtemps spécialisé dans l'industrie minière. Sa prudence s'explique : deux de ses frères ne lui adressent plus la parole. Oscar ne trouve "pas grand-chose à lui dire". Même Gerti, la grand-mère du champion et le ciment du clan, a pris ses distances avec le plus inconstant de ses sept enfants. "Il est le mouton noir de notre famille", se plaint parfois la matriarche devant ses invités. A en croire l'entourage d'Oscar, Henke ne penserait qu'"à lui-même", aurait gâché l'argent de ses frères. Surtout, il s'est improvisé manager de son fils au lendemain des Jeux paralympiques de 2004, qui avaient vu le sprinter remporter la médaille d'or du 200 mètres. L'expérience avait viré au fiasco. "Il s'est servi de lui comme d'un tiroir-caisse. Oscar s'en est rendu compte et a cessé toute relation", témoigne un ami de la famille. Peet van Zyl confirme le malaise. "Henke a voulu profiter de la lumière qui rejaillissait sur son fils. Mais les autres Pistorius sont très soudés, dans les bons moments comme dans l'adversité, et ils ne lâcheront pas Oscar", raconte le manager, qui n'a pas oublié l'éclair de joie illuminant le regard de son protégé lorsque ce dernier a reconnu sa grand-mère, dans les tribunes du Stade olympique de Londres, en juillet 2012. Au même moment, Henke multipliait les coups de fil pour obtenir une invitation...

A la mort de Sheila, la mère d'Oscar, en 2002, à la suite d'une erreur de diagnostic, la famille, déjà, avait fait bloc. Oscar et Carl sont alors âgés de 15 et 17 ans. Aimee, la petite dernière, en a tout juste 12. La jeune fille s'installe chez sa tante maternelle, Diana. Les garçons partent vivre auprès d'Arnold et de son épouse, tout en poursuivant leur scolarité au sein de la Pretoria Boys High School, un établissement chic et anglophone de la capitale administrative sud-africaine. Arnold règle la facture pour tout le monde. "Sheila, qui était une femme exceptionnelle, nous avait demandé de nous occuper des enfants si un malheur lui arrivait. Nous les avons traités tous les trois, et les considérons encore, comme les nôtres", explique-t-il. Quand Oscar a failli périr dans un accident de bateau, en 2009, alors qu'il naviguait - trop vite - sur la rivière Vaal, c'est à son oncle qu'il a téléphoné en premier. "Je suis en train de couler !" a-t-il crié au téléphone, avant de sombrer dans le coma. A son réveil, trois jours plus tard, le "wonder boy" mi-homme, mi-machine n'était plus qu'un fatras d'os et de chair. Sa mâchoire ainsi que deux de ses côtes étaient brisées. Plus de 170 points de suture couturaient son visage. De son oeil tuméfié, il a pu voir l'essentiel : le clan, le "cercle de confiance", comme les Pistorius l'appellent parfois, l'entourait.

L'oncle a donc fait "ce qu'il devait faire" en cette nuit finissante de février où le sang de Reeva Steenkamp a coulé : il a foncé sur les lieux du drame, à Silver Woods, la résidence ultrasécurisée où habite son neveu, à 30 kilomètres au nord de Johannesburg. Lorsqu'il arrive sur place, une cavalcade d'ambulanciers, de policiers, de voisins s'affaire. A l'étage, une batte de base-ball ensanglantée, deux téléphones portables et un pistolet traînent sur le sol de la salle de bains, dont la porte est constellée d'impacts de balles. Oscar se trouve dans le garage de sa luxueuse villa, le visage enfoui dans ses mains, chemise et short maculés de sang, prostré. "Il ne cessait de pleurer. Je me suis assis à ses côtés et nous sommes ainsi restés très longtemps, en silence. Il avait juste besoin de ma présence. Il me rappelait ces bêtes sur lesquelles on vient de tirer, dans le bush : choquées, traumatisées, quasi mortes." Le chef de famille, qui aime la précision, prend la peine de traduire l'expression consacrée en afrikaans. Mais il oublie de relever la terrible ironie de ses propos : Reeva, jeune femme de 29 ans comme Oscar les adore - blonde, sexy, mannequin et presque célèbre -, n'a bénéficié d'aucun sursis, elle. Blessée à la tête, aux doigts, au bras et à la hanche, le top, qui militait, tout comme sa mère, contre les violences conjugales, avait cessé de respirer à l'arrivée de la police.

Gerti, sa grand-mère, le soutient sur Facebook

Avant même que les cendres de la victime ne soient dispersées, au large du Cap, les médias du monde entier déferlaient en Afrique du Sud, enfiévrés par un fait divers à la fois glamour et banal, dans un pays où 42 personnes sont assassinées en moyenne chaque jour, selon une étude des Nations unies. Laissant les statisticiens à leurs additions, le clan Pistorius s'est mis sans tarder au travail. Fidèle à la technique du laager, ce campement défensif qui protégeait, jadis, ses ancêtres des attaques, il a encerclé l'idole déchue, en prenant soin de le faire savoir. Reeva adorait tweeter et envoyer des messages truffés de points d'exclamation à ses "friends", sur Facebook. "Oumie" Gerti aussi. Trois jours seulement après le drame, la grand-mère bientôt nonagénaire d'Oscar pose, tout sourire, vêtue d'un tee-shirt à la gloire de son petit-fils, aux côtés de Sonia et de Pascal, une tante et une cousine du sprinteur. "A cent pour cent derrière toi !" clame la légende de la photo, comme à la veille d'une finale olympique. Flairant le danger, Arnold et les communicants de Vuma, l'agence alors chargée de superviser les relations de la famille avec la presse, ont vite resserré les rangs. Les comptes Twitter d'Aimee et de Carl ont été bloqués. Les interviews, réduites au minimum et centrées sur la seule figure d'Arnold. Coupable d'une sortie douteuse, dans les colonnes du Sunday Telegraph, sur la vulnérabilité des Sud-Africains blancs face à la criminalité noire, Henke a dû effectuer un humiliant rétropédalage sur Twitter. "Oscar était furieux", se souvient Peet van Zyl. Arnold aussi. Chez les Pistorius, on ne plaisante pas avec l'esprit de corps.

La vraie démonstration d'unité s'est produite entre le 15 et le 22 février, dans la salle trop petite du tribunal d'instance de Pretoria, où se décidaient les conditions de détention du triple médaillé des Jeux paralympiques de Londres. Le frère bâti comme un videur de boîte de nuit, l'oncle austère, la petite soeur au visage de marbre, et même Henke, le proscrit, tous étaient là, vêtus de noir, à quelques mètres seulement de l'accusé. Lors de cette semaine décisive, la famille s'est retrouvée chaque matin dès 6 heures au domicile d'Arnold pour réciter la prière et partager une collation dopée de quelques milligrammes d'acide ascorbique et de vitamine C : "On peut attraper un tas de maladies dans une salle de tribunal !" Leur "Yes !" victorieux, à l'annonce de la libération provisoire d'Oscar en échange d'une caution de 86 000 euros, a choqué une partie de l'opinion ? Tant pis. L'athlète peut respirer le grand air jusqu'à son procès, dont la date sera fixée le 4 juin.

Jusqu'à la mort de Reeva, Oscar, le garçon né sans péroné devenu un géant du tartan, l'adolescent qui s'amusait à tirer sur des cibles dans les fermes familiales, personnifiait à l'extrême l'esprit des Pistorius. Mais le jeune homme, shooté à l'adrénaline, et décrit par tous comme généreux, était aussi une star irritable, jalouse, anxieuse, voire paranoïaque, et, avec le recul, il paraît évident que les signaux d'alarme abondaient. En septembre 2009, l'athlète passe une nuit au poste après avoir claqué violemment une porte au visage d'une certaine Cassidy Taylor-Memmory. En 2011, il interrompt une interview accordée à la BBC après une question jugée déplacée sur son bras de fer avec l'IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme), au sujet de sa volonté de concourir aux côtés des champions valides. Un an plus tard, il menace de "casser les jambes" du compagnon d'une ancienne petite amie. Le dernier incident s'est produit quelques semaines seulement avant le drame.

Tout semble s'être précipité après l'étape triomphale londonienne. Celui qui est devenu une star planétaire en empochant trois médailles souhaite employer les services d'un garde du corps, ne sort plus en ville sans son 9 mm, à la stupéfaction de son manager et de son coach. Pour enrichir son arsenal de six nouveaux jouets, il obtient le statut de jeune collectionneur auprès de la Lowveld Firearms Collectors Association. Sa nervosité est palpable. "Il se prenait pour Superman et ne touchait plus terre. J'aurais dû lui dire de ralentir", se désole Mike Azzie, un intime de la famille. "Même chez lui, Oscar était très agité. On se disait qu'il allait finir par tirer sur l'un d'entre nous", confie, presque malgré lui, un ami d'enfance. Le clan n'a-t-il rien décelé ? A-t-il choisi de ne pas voir ? Non, affirme catégoriquement l'oncle Arnold : "Il était impossible d'imaginer la tragédie à venir. Oscar est programmé d'une certaine manière. C'est cette singularité qui lui a permis d'atteindre le sommet. Tout petit, déjà, il était anxieux. Mais je ne l'ai jamais vu manifester une quelconque agressivité. Et puis il ne passait qu'entre trois et quatre mois par an au pays. Le contrôler n'aurait conduit qu'à l'éloigner davantage de nous."

"Ozzie peut compter sur les siens"

"Si ta vie n'est pas en ordre, tu ne peux pas réussir", répète souvent "Oom Hendrik" à sa descendance. L'avenir de "Blade Gunner" est désormais suspendu à son procès. Deux thèses devraient s'y affronter. Celle, défendue par l'accusation, d'un meurtre né d'une dispute entre les deux amants qui aurait dégénéré - des cris auraient été entendus par des voisins, cette nuit-là. En face, les avocats Kenny Oldwage et Barry Roux défendront le scénario d'une terrible méprise, l'athlète ayant confondu sa petite amie avec un cambrioleur. Oscar Pistorius encourt la prison à vie. Il peut aussi ressortir libre du tribunal, si l'intention de tuer n'est pas démontrée, comme ce fut le cas lors du procès de Bryce Moon, un footballeur sud-africain condamné le 12 avril dernier à une simple amende pour avoir tué sur la route une femme de chambre. En cellule comme à l'air libre, "Ozzie" sait qu'il peut compter sur les siens. Les Steenkamp, eux, ne reverront plus jamais leur enfant.

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE GÉRALDINE CATANALO, AVEC JAIME VELAZQUEZ

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