La crise migratoire menace-t-elle la liberté de circuler en Europe ?

02/09/15 à 14:25 - Mise à jour à 14:49

La crise migratoire menace-t-elle la liberté de mouvement en Europe ? Les réponses en ordre dispersé des Européens face à l'afflux spectaculaire de migrants font brandir à certains l'effondrement de l'espace Schengen qui a instauré la libre circulation chère à l'UE.

La crise migratoire menace-t-elle la liberté de circuler en Europe ?

© Reuters

Fréquemment agité par les partis europhobes sur leur scène nationale, le scénario d'une fin de cette zone de 26 pays (dont 22 des 28 membres de l'UE) a même été évoqué par la chancelière allemande Angela Merkel, qui appelle à un sursaut pour l'éviter. "Si on n'arrive pas à une répartition équitable (des réfugiés en Europe) alors la question de (l'avenir de la zone de libre-circulation) Schengen se posera. Nous ne voulons pas ça", a affirmé lundi Mme Merkel. Si on en arrivait là, "ce ne sera plus l'Europe dont nous devons toujours aujourd'hui développer le mythe fondateur", a prévenu la chancelière, dont le pays a cessé de renvoyer les demandeurs d'asile syriens vers leur pays d'entrée dans l'Union. Alors que l'Italie ou la Grèce laissent désormais passer les migrants en transit, plusieurs Etats membres sont tentés de reprendre le contrôle de leurs frontières.

L'UE au 'défi' de trouver une réponse

L'afflux de populations fuyant la guerre, les persécutions et la pauvreté au Moyen-Orient et en Afrique constitue "le plus grand défi pour l'Europe pour les années à venir", a estimé mardi le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy à Berlin. La mise en place d'une réponse européenne coordonnée doit être au centre jeudi d'entretiens à Athènes entre les autorités grecques et le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, attendu en compagnie du commissaire européen en charge des migrations, Dimitris Avramopoulos. Athènes réclame plus de solidarité, mais est sommée de mieux canaliser et tracer les nouveaux arrivants par ses partenaires.

Mais les 28 restent divisés avant une nouvelle réunion d'urgence prévue le 14 septembre, la Hongrie étant notamment montée du doigt pour le traitement qu'elle réserve aux demandeurs d'asile. "Nous devons maintenant travailler à réussir la mise en place d'une politique d'asile commune (...) et non pas nous accuser les uns les autres", a plaidé mardi la chancelière Angela Merkel. L'Allemagne, qui s'attend à devoir enregistrer 800.000 demandes d'asile en 2015, un record européen, milite pour la mise en place de quotas d'accueil par pays, une idée rejetée par de nombreux Etats. Le ministre français de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a estimé que la France "n'a pas failli" dans la gestion de l'arrivée massive de migrants, mais que "le temps nous est compté" pour faire face à ce défi au niveau européen.

La liaison ferroviaire entre la France et l'Angleterre a par ailleurs été interrompue pendant des heures dans la nuit de mardi à mercredi après l'intrusion de migrants sur les voies de l'Eurostar, près de l'entrée française du tunnel sous la Manche, bloquant des centaines de passagers. "La priorité de l'Europe reste d'empêcher les migrants de perdre la vie en tentant de rejoindre l'Europe", a de son côté déclaré mardi le président du Conseil européen Donald Tusk, en visite à Zagreb, sans se prononcer sur l'organisation concrète de l'accueil. Pour l'ex-président eurosceptique tchèque Vaclav Klaus, l'Europe commet un "suicide" en accueillant les migrants.

'Epouvantail politique'

"Ce qui est en danger avec cette crise, c'est l'un des piliers fondamentaux de l'UE, la liberté de circulation des personnes", a averti récemment le ministre italien des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni. "Les migrants n'arrivent pas en Grèce, en Italie ou en Hongrie. Ils arrivent en Europe", a-t-il rappelé, exhortant les Européens à davantage de solidarité. Pour la Commission européenne, "on ne peut jamais exclure de prochaines modifications nécessaires" des règles de la libre circulation, comme cela s'est déjà fait, mais "ce principe reste le même", a insisté mardi une porte-parole, Natasha Bertaud. La Commission ne désespère pas en revanche d'arriver à une modification dans les prochains mois d'un autre accord, celui de Dublin, qui fait reposer sur l'Etat d'entrée dans l'UE la responsabilité de prendre en charge un migrant. Elle plaide pour un "mécanisme permanent" afin de répartir équitablement les demandeurs d'asile en cas d'urgence. "Quand on a des frontières extérieures communes, on ne peut pas laisser seuls les Etats membres qui sont en première ligne", a tranché le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, dans une tribune publiée mercredi dans le quotidien Irish Times. La Commission, pour qui Schengen est "l'un des plus grands succès" de l'UE, a déjà ouvert une trentaine de procédures d'infraction d'Etats membres aux règles communes de cette zone et des lettres d'avertissement ont été envoyées cette semaine à certains. Parallèlement, elle a offert son aide à la Hongrie, débordée par l'afflux de migrants et dont elle reconnaît la situation "grave et urgente". La sortie de Schengen, "c'est un épouvantail pratique d'un point de vue politique" alors que cet accord "a apporté des bénéfices économiques considérables à l'Europe", souligne Marc Pierini, chercheur au centre Carnegie Europe, interrogé par l'AFP. "La vraie solution, ce serait d'avoir une politique d'asile commune claire et annoncée, de créer des corridors et des camps de transit où serait attribué le statut de réfugié", à condition qu'il y ait un accord entre pays sur la répartition de ces réfugiés, préconise M. Pierini.

Pression populiste

"Si on n'arrive pas à ça, les gouvernements vont rester sous la pression politique des populistes dans les Etats membres", s'inquiète-t-il. L'extrême droite française a ainsi encore dénoncé mercredi "une véritable submersion migratoire". "Merci l'Union européenne, merci Schengen", a lancé la présidente du Front national, Marine Le Pen. "La responsabilité de l'Union européenne et de ses États membres est aujourd'hui engagée", a admis de son côté le ministre français de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, dans une tribune publiée mercredi dans le quotidien français Libération. Il faut "que les Européens s'accordent sur une politique de l'asile commune", a argué M. Cazeneuve, et que "les migrants irréguliers, qui ne peuvent bénéficier de l'asile, soient dissuadés de venir en Europe, où ils ne pourront demeurer de façon régulière". Pour Matthieu Tardis, spécialiste des migrations à l'Ifri (Institut français des relations internationales), la remise en cause de Schengen "est un risque, parce que chaque Etat membre traite cette question de manière très nationale, en fonction de son opinion publique". Certes, il existe un processus d'harmonisation des conditions d'exercice du droit d'asile dans les différents Etats "mais les conditions sont encore très différentes d'un pays à l'autre", observe le chercheur, notant que ces derniers mois avaient mis en lumière "l'absence de confiance mutuelle" des Etats européens. "C'est aux responsables européens de montrer que la liberté de circulation est essentielle pour l'UE", pour éviter que cette réalisation concrète de la construction européenne ne soit remise en cause, plaide M. Tardis.

Des réfugiés débarquent par milliers au Pirée, pression accrue sur le nord de l'Europe

Des milliers de migrants, surtout des réfugiés syriens, ont été acheminés mercredi par les autorités grecques au Pirée, prêts à poursuivre leur odyssée vers le nord de l'Union européenne, où cet exode sème confusion et divisions. La tension restait ainsi vive en Hongrie, devenue une plaque tournante pour ces exilés, dont 50.000 ont afflué dans le pays pour le seul mois d'août. Une centaine de migrants ont manifesté mercredi devant la principale gare de Budapest, alors que la police empêchait quelque 2.000 d'entre eux de monter dans des trains pour l'Autriche et l'Allemagne, a rapporté un journaliste de l'AFP. Mardi, 2.284 personnes, dont 353 enfants, sont encore entrés en Hongrie selon les autorités, bravant la clôture de barbelés érigée le long de la frontière avec la Serbie. La fuite vers l'Europe a aussi fait de nouveaux morts, alors que l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a déja comptabilisé 2.643 personnes noyées en tant de franchir la Méditerranée depuis le début de l'année. Les corps sans vie de neuf Syriens ont été repêchés par des garde-côtes turcs arès le naufrage de deux embarcations tentant de rallier l'île grecque de Kos, en mer Egée, et huit de leurs compagnons ont été portés disparus. Les arrivants débarqués pour leur part à bon port au Pirée --quelque 1.800 mardi soir et quelque 2.500 mercredi à l'aube-- ont été acheminés dans une gare à proximité, a indiqué la police portuaire grecque. Les autorités ont organisé ce transfert à bord de deux bateaux spécialement affrétés pour soulager Lesbos. Avec Kos, l'île est devenue l'un des principaux points d'accès à l'Europe pour réfugiés et migrants de par sa proximité avec la Turquie par où transitent exodes et flux migratoires. Depuis le début de l'année, la Grèce a comptabilisé le chiffre record de 160.000 arrivées, sur un total de plus de 350.000 personnes ayant tenté le passage de la Méditerranée. Livrés à eux-mêmes par des autorités grecques qui s'affirment débordées, les nouveaux arrivants doivent, comme ceux qui les ont précédés, continuer leur périple vers le nord de l'Europe. Berlin a nourri cet appel d'air en renonçant à renvoyer les Syriens vers leur point d'entrée dans l'UE et s'est engagé du même coup à traiter leurs demandes d'asile, accentuant encore la pression sur une Union européenne confrontée en ordre dispersé à sa plus grave crise migratoire depuis la Deuxième guerre mondiale. Selon la police allemande, 3.500 demandeurs d'asile ayant au préalable transité par la Hongrie sont passés d'Autriche en Bavière entre lundi matin et mardi après-midi, un record pour cette région.

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