L'expert en antiterrorisme, Peter Knoope, rappelle qu'une "grande partie du monde nous hait"

11/11/15 à 10:49 - Mise à jour à 16/11/15 à 09:49

Source: Le Vif

L'expert en antiterrorisme Peter Knoope met l'Occident en garde. "Une grande partie du monde nous hait. Ils appellent néocolonial ce que nous qualifions de progrès."

L'expert en antiterrorisme, Peter Knoope, rappelle qu'une "grande partie du monde nous hait"

© AFP

"On pense encore toujours qu'on doit démocratiser et que nos progrès laïques sont pertinents dans un monde où la majorité des gens sont antioccidentaux. Cela m'inquiète" déclare Peter Knoope. Jusqu'à l'année passée, il était directeur de l'ICCT (International Centre for Counter-Terrorism).

La violence barbare

C'est lors d'un de ces voyages diplomatiques qu'il a entendu une remarque, comme une piqûre dans une série de conversations : "La majorité des gens d'ici sont antioccidentaux". Le propos venait d'un Français rencontré au Niger. Pour Knoope, l'implication de ces paroles est gigantesque. Elles restent dans les esprits, comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes européennes. "Car ce n'est pas uniquement le cas au Niger, c'est pareil au Nigéria, au Tchad, au Cameroun, dans toute l'Afrique subsaharienne et dans de grandes parties de l'Asie."

Il se rappelle d'un autre incident. A l'ambassade chinoise de Pretoria, il a lu un dépliant destiné aux citoyens de la République sud-africaine : "la Chine est contente que l'humiliation séculaire de la dominance barbare européenne ait enfin pris fin."

"Nous n'avons pas idée de ce qui est en train de se développer. La colère, l'insatisfaction, les sentiments antioccidentaux. Sous ce petit groupe de gens mobilisés par l'EI prêts à recourir à la violence barbare, il y a une mer de personnes qui comprennent bien pourquoi ils font ça." C'est pourquoi Peter Knoope souhaite frapper la base sous le terrorisme : il trouve que c'est plus important que de simplement lutter contre le phénomène.

Motivation de terroristes

"Il a fallu beaucoup de temps avant que l'on puisse s'interroger sur la motivation des terroristes. Durant les années après le 11 septembre, il était politiquement incorrect de poser cette question. Entre 2001 et 2007, la question vous rendait même suspect. Les gens trouvaient que c'était exiger de la compréhension à l'égard des coupables."

Il note un revirement dans la rhétorique de guerre américaine. La volte-face a eu lieu en 2011. "C'était dû à la combinaison du printemps arabe et de la mort d'Oussama ben Laden. Le printemps arabe a insufflé de l'espoir. Tout comme l'idée qu'Al-Qaïda n'y jouait pas de rôle, que c'était une insurrection civile et non motivée par la religion. Cela a décrété la faillite d'Al-Qaïda. Il devenait possible d'étudier les motivations des terroristes. Inspiré par Hillary Clinton, le président américain Barack Obama a encore développé cet agenda. Il a libéré des fonds et mis un programme sur pied."

Cependant, les bombardements sur la Syrie se poursuivent. "Le Pentagone possède un agenda et une dynamique trop compliqués à modifier. Alors qu'on sait que destituer les leaders n'est pas très intelligent d'un point de vue stratégique. Une organisation terroriste est comme une pyramide. Si vous enlevez le sommet, il est remplacé par des gens plus agressifs. Regardez Abubakar Shekau qui a succédé à Mohamed Yusuf à la tête de Boko Haram au Nigéria. Stratégiquement, il est plus intelligent de s'en prendre à la base. Mais pour les militaires, il est compliqué d'entendre que leur machinerie ne conduit pas à 100% au résultat escompté."

Le caractère mondial d'Al-Qaïda et l'EI est nouveau. "Ces vingt dernières années, la globalisation, entamée avec Christophe Colomb, s'est intensifiée à une vitesse foudroyante. Le caractère global du terrorisme est inédit et pas comparable à d'autres vagues" explique Knoope. "C'est comme un lit à eau. Vous poussez dessus d'un côté et ça remonte de l'autre côté. Ces dernières années nous ont appris cela."

Existe-t-il une solution pacifique?

"Nous devons réaliser que nous ne pouvons plus imposer notre modernité à nos anciennes colonies", déclare Knoope. "Nous devons faire preuve de suffisamment d'humilité pour réaliser que la modernité n'est pas attirante pour tous. Ensuite, on ne peut faire autrement que de partir à la recherche de solutions de justice et de bonne gouvernance. Regardez ce que génère la tradition et comment elle peut être enrichie de nouveaux éléments. Il est primordial de regarder derrière soi. Ces gens doivent organiser leur société depuis leur propre histoire et tradition. Leur particularité est dans leur passé, pas dans le nôtre. Nous pensons qu'après les mouvements de libération et la lutte pour l'indépendance -le colonialisme est tout à fait aboli. Nous l'avons laissé tomber, mais les gens à qui cela est arrivé, non. Dans leur conscience et histoire collective, c'est une partie importante de leur identité."

Une histoire d'humiliation

"Il est important de bien se rendre compte que beaucoup de membres de Boko Haram et de l'IE nous considèrent vraiment comme nos ennemis" souligne Knoope. "Nous ne sommes pas bons, c'est là leur conviction sérieuse. Ils sont persuadés que les Occidentaux essaient de marginaliser les musulmans, de les humilier, de les abaisser et que nous ne leur concédons pas de position juste et légitime. On les assassine au Moyen-Orient, en Tchétchénie et en Bosnie, on les laisse se faire torturer à Guantanamo. Dès qu'un musulman se présente à la frontière d'un pays, on le sort et on l'humilie. Et à présent, il y a une affluence de musulmans qui quittent la Syrie et l'Irak pour l'Europe. On sait comment ça se passe. C'est comme ça qu'on alimente cet historique d'humiliation. Il faut en tenir compte par rapport à l'afflux de réfugiés".

Knoope tire une grande leçon de l'histoire : "La solidarité générationnelle joue un rôle beaucoup plus important que ce que l'on croit. La colère de gens à propos de ce qu'on a fait à leurs parents est beaucoup plus grande que la colère ressentie par les parents à propos de ce qui leur est arrivé. Cette fureur traverse les générations. Ce qu'on est, est principalement inspiré par un sentiment de solidarité avec les parents. Il ne faut pas y toucher, car alors on atteint les gens dans leurs valeurs les plus profondes et ça peut s'avérer explosif."

Anna Luyten

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