En Europe, le wahhabisme saoudien n'a pas baissé pavillon

10/04/18 à 15:11 - Mise à jour à 15:11

Source: Afp

Avec l'ascension d'un prince héritier au visage réformateur, l'Arabie saoudite va-t-elle cesser de diffuser en Europe son wahhabisme, islam fondamentaliste vu comme une matrice idéologique du jihadisme? Des experts en doutent, mettant en lumière la vigueur de relais plus ou moins souterrains.

En Europe, le wahhabisme saoudien n'a pas baissé pavillon

Mohammed Ben Salman, à 32 ans, tente de changer l'image de l'Arabie saoudite. © AFP

Mohammed ben Salmane, 32 ans, a multiplié récemment les signes d'ouverture et mène une campagne de séduction auprès des Occidentaux.

"MBS" a promis une Arabie "modérée" et "tolérante", loin de son image d'exportatrice du wahhabisme, cette version rigoriste du sunnisme forgée au XVIIIe siècle par le théologien Mohammed ben Abdelwahhab dans une alliance avec Mohammed Ibn Saoud, fondateur de la dynastie saoudienne.

La Ligue islamique mondiale (LIM), souvent considérée comme un bras diplomatique du royaume financé par ses pétrodollars, relaie abondamment ce nouveau message. "Pour nous, il n'y a pas de wahhabisme. Il y a l'islam, point", soulignait lors d'une visite à Paris en novembre son secrétaire général, Mohammed al-Issa, affichant son hostilité à "l'extrémisme idéologique".

Inflexion sincère ou parade stratégique alors que la LIM paraît moins vigoureuse que par le passé? Dans certaines capitales européennes, le discours s'est raidi face à l'influence du wahhabisme et de ses variantes ou avatars salafistes, comme le madkhalisme, présent de Marseille (France) à Birmingham (Grande-Bretagne).

Le gouvernement belge a annoncé mi-mars la résiliation de la convention vieille d'un demi-siècle qui confiait à la LIM la gestion de la grande mosquée de Bruxelles, en plein quartier européen.

- Relais 2.0 -

Cette rupture était recommandée par la commission d'enquête parlementaire créée après les attentats du 22 mars 2016 revendiqués par le groupe jihadiste Etat islamique (32 morts à Bruxelles): les députés reprochaient au lieu de culte de promouvoir un islam "salafo-wahhabite" susceptible de "jouer un rôle très significatif dans le radicalisme violent".

"Retirer les clés de la grande mosquée à l'Arabie saoudite, il fallait symboliquement le faire pour signifier que +non, on n'accepte pas cette version de l'islam+", explique à l'AFP l'islamologue Michaël Privot.

"Mais on peut fermer cette mosquée, tout le reste est toujours là: les maisons d'édition, les sites web, les canaux de télévision", nuance-t-il. Car les relais dépendent moins de l'appareil gouvernemental ou para-étatique saoudien que de fondations privées et hommes d'affaires.

Or "à aucun moment je n'ai entendu MBS dire qu'il allait mettre fin aux transferts d'argent d'opérateurs privés ou d'oeuvres de charité soutenant ces versions rétrogrades de l'islam. Cela va donc continuer", prédit le chercheur belge.

"Les réseaux sociaux jouent un rôle infiniment plus important que les canaux institutionnels, notamment auprès des croyants lambda", abonde Nabil Mouline, politologue à Paris. L'intervention directe du royaume saoudien dans le culte est souvent modeste: en France par exemple, moins de 4 millions d'euros ont été versés entre 2010 et 2016 pour participer au financement de huit mosquées, et les salaires d'une quinzaine d'imams sont pris en charge, selon un rapport parlementaire.

- "Nouvelle orthodoxie" -

Mais à côté de l'édition, des opérateurs internet ou TV comme le réseau Almajd, les universités islamiques saoudiennes exercent toujours une certaine attractivité, dont les gouvernements occidentaux se méfient désormais. A l'image de celle de Médine, "qui a formé des dizaines de milliers de clercs de 170 nationalités depuis sa création en 1961, et en l'occurrence la plupart des chefs de file du wahhabisme dans le monde", souligne M. Mouline.

Au Kosovo, où l'islam est la religion dominante, des imams formés dans les universités saoudiennes ou égyptiennes sont désormais devant les tribunaux pour avoir compté parmi les principaux recruteurs de jeunes jihadistes pour des groupes comme l'EI.

Et si en Espagne et en Italie, les autorités composent sans trouble apparent avec les centres culturels islamiques gérés par la LIM, en Allemagne les services de renseignement s'inquiétaient fin 2016 du prosélytisme à l'oeuvre sur leur sol.

Plusieurs capitales dont Ryad et Doha (Qatar) étaient pointées du doigt dans un rapport pour le parrainage de salafistes allemands dans le cadre d'"une stratégie d'influence de longue haleine".

"Le wahhabisme s'est imposé comme la nouvelle orthodoxie. Il faudra des années voire des décennies pour déconstruire cela", poursuit Nabil Mouline, en soulignant son pouvoir financier et ses "ressources symboliques" liées au magistère du royaume, protecteur des lieux saints de l'islam.

Le prince héritier peut-il hâter le processus? "La survie du système politico-religieux saoudien repose sur l'alliance des oulémas avec le trône: MBS ne peut pas couper complètement le cordon", estime Bernard Godard, ancien "Monsieur islam" du ministère français de l'Intérieur, en vantant toutefois un "changement notable" dans l'ouverture affichée par ce jeune dirigeant pressé.

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