Corée du Nord : entre faste et famine

13/02/13 à 15:42 - Mise à jour à 15:42

Source: Le Vif

Alors que les essais nucléaires de Pyongyang font la une, des journalistes indépendants révèlent une nouvelle famine dans le sud du pays.

Corée du Nord : entre faste et famine

© KCNA (AGENCE OFFICIELLE)

Que se passe- t-il en Corée du Nord pendant que Pyongyang lance des missiles et teste ses engins nucléaires ? C'est un officiel nord-coréen qui raconte cette histoire. "Un jour, dans mon village, un homme a tué sa fille et comme son fils l'avait vu faire, il l'a tué aussi. Au retour de sa femme, il lui a fait à manger, prétendant "avoir de la viande". Mais sa femme s'inquiétait de ne pas voir ses enfants et a appelé la police. Les officiers ont alors découvert des morceaux de corps dans les combles."

Voici le genre de témoignages que l'on peut lire dans le rapport publié en janvier par les journalistes indépendants d'Asia Press. Sur la base d'interviews menées en Chine et en Corée du Nord, les membres de la "North Korea Reporting Team" l'affirment : une famine a tué plus de 10 000 personnes en 2012 dans le sud-ouest du pays. Il y a 14 ans, une première aurait décimé jusqu'à trois millions de personnes. En cause selon eux, la mainmise de l'armée sur les récoltes des paysans, et l'énorme gaspillage dû aux nombreux défilés et chantiers dans la capitale, Pyongyang.

Si les provinces nord et sud du Hwangdae sont le grenier de la Corée du Nord, il semble que les paysans n'en profitent que très peu. Les témoignages recueillis par Asia Press font état de réquisitions excessives de nourriture, à l'usage de l'armée, des officiels et des habitants de la capitale. "Les officiels menacent les résidents avec des barres à mine. Ils fouinent dans les maisons et mettent tout sens dessus dessous pour trouver de la nourriture", raconte "M. Park". "Ils savent très bien que les paysans n'auront plus rien à manger ensuite. Mais s'ils ne ramènent pas assez de nourriture, ils perdent leur travail." explique un témoin.

Affamés, les habitants en arrivent à d'horribles extrémités. "Nous avons été choqués par le nombre de témoignages parlant de cannibalisme et de vente de viande humaine", écrivent les journalistes. Les habitants rencontrés par Asia Press ignoraient largement ces pratiques jusqu'à ce que la police s'en mêle. Ils relaient des rumeurs d'arrestations et d'exécutions pour vente ou consommation de viande humaine. En août 2012, une étude de l'Institut Coréen pour l'Unification Nationale rapportait déjà des cas d'exécutions pour ces motifs, comme celle d'un homme accusé d'avoir tué et mangé une fillette de 10 ans.

Pendant ce temps, la capitale Pyongyang ne cesse de s'embellir. "Des visiteurs étrangers ont noté un développement urbain inimaginable un an plus tôt", écrivait Yong Kwon dans le Asia Times, en août dernier. Auteur d'un blog sur l'alimentation en Corée du Nord, il citait la construction d'immeubles d'habitations modernes et de parcs d'attractions. Des installations "non essentielles" pour Asia Press qui pointe les effets pervers de ce développement : dénonçant le "gaspillage politique", les journalistes estiment que ces constructions aggravent la faim des paysans, dont les récoltes sont collectées pour nourrir les ouvriers dépêchés dans la capitale.

Quand Pyongyang veut impressionner, les paysans en souffrent. Et la passion du régime pour les grands défilés leur ferait aussi du tort. Le régime nord-coréen est passé maître dans l'art des parades géantes, provoquant la fascination du monde entier. Dans ce domaine, 2012 fût une année chargée : il y a eu les 100 ans de la naissance du fondateur Kim Il-sung, les funérailles de Kim Jong-il, en passant par l'introduction du jeune leader Kim Jong-un. "Cette série d'évènements a mobilisé beaucoup de gens, entraînant d'énormes dépenses", lit-on dans le rapport. Et dans cette période de transition politique, le régime a tout fait pour choyer l'armée et les fidèles du parti pour que tout se passe bien.

Enfin, une autre explication serait à chercher du côté de l'économie. Pour Yong Kwon, le plus grave ne serait pas la famine, mais la sous-consommation : les Nord-Coréens ont faim, car la nourriture est trop chère. En 2012, le prix du riz à Pyongyang a largement augmenté, passant de moins de 3000 à plus de 6500 won le kilo. La population aisée de Pyongyang n'aurait pas à s'en plaindre, mais les provinces plus pauvres pâtissent de l'inflation, même légère. De plus, le programme militaire du régime engloutit de grosses sommes d'argent : le missile Unha-3 et son satellite, lancés en décembre, auraient ainsi coûté plus de 800 millions d'euros selon le Daily Telegraph.

Des informations à prendre au conditionnel

L'usage du conditionnel est une habitude à propos de la Corée du Nord. Conscients du fait, les journalistes d'Asia Press admettent que leur travail est insuffisant. "Il n'existe pas de statistiques fiables, et nous n'avons pu interviewer que six résidents de la province Hwangdae. Il est clair que notre collecte d'informations a ses limites." Éloignée de la Chine, la province est difficile d'accès, ce qui limite les contacts avec les habitants. Cependant, les auteurs du rapport sont convaincus qu'un nombre considérable de décès dus au manque de nourriture s'y sont produits. L'existence d'une famine durant les premiers mois de 2012 ne fait pas de doute à leurs yeux.

Il est clair que quelle que soit l'étendue réelle de la famine et l'état des récoltes, la désobéissance du régime l'isole de plus en plus. La nouvelle présidente sud-coréenne, Park Geun-hye, a prévenu aujourd'hui que le gaspillage des ressources mènerait le régime à sa perte. Même son de cloche pour Barack Obama, qui a déclaré hier dans son discours sur l'état de l'union que ces provocations ne feront qu'isoler encore plus le pays. Plus grave, l'allié Pékin a condamné le récent essai nucléaire, après avoir menacé de réduire son aide s'il était effectué.

Qui sont les victimes de tout ce cirque diplomatique ? Les Nord-Coréens, bien entendu. Car derrière la géopolitique, c'est le peuple qui pâtit des caprices des leaders et des sanctions qu'ils provoquent. Le pays est malgré tout sous la menace d'une enquête des Nations Unies sur les violations des droits humains dans ses camps de redressement. Une résolution suffirait à lancer cette commission d'enquête, afin qu'on s'intéresse enfin au sort des 24 millions de Nord-Coréens, éclipsés par des leaders qu'ils n'ont jamais choisis.

Lucas Godignon (stagiaire)

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