Attentats de Boston: "une identité forgée dans le rejet du pays d'accueil"

23/04/13 à 13:48 - Mise à jour à 13:48

Source: Le Vif

Comment comprendre les motifs de l'attentat commis à Boston par les deux frères tchétchènes installés aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années? En quoi leur trajectoire se rapproche-t-elle de celle d'autres jeunes islamistes radicalisés? Eléments d'analyse avec le sociologue Farhad Khosrokhavar.

Attentats de Boston: "une identité forgée dans le rejet du pays d'accueil"

© Reuters

Tamerlan Tsarnaev, 26 ans, et sont frère Djokhar, 19 ans, les auteurs présumés de l'attentat de Boston qui a fait 3 morts et 170 blessés, avaient immigré aux Etats-Unis au début des années 2000. Comment comprendre leur acte? Tamerlan (tué jeudi dernier lors d'une course poursuite avec la police) s'était rendu au Daguestan entre janvier et juillet 2012. Y a-t-il un rapport entre la radicalisation des deux frères, d'origine tchétchène, et leur appartenance communautaire? Quels sont les points communs entre leur parcours, et celui de jeunes Européens convertis au djihad? L'éclairage du sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur de recherche à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) auteur de Quand Al Qaïda parle: témoignages derrière les barreaux..

Comment comprendre la trajectoire des frères Tsarnaev?

Il est très difficile d'agir face à ce type de dérive. Dans 9 cas sur 10, ces personnes ne passent pas à l'acte. Il s'agit d'une trajectoire assez classique. Des personnes d'origine étrangère, souvent issues de pays musulmans -mais parfois aussi des convertis- qui se radicalisent. On parle de socialisation antagonique. L'individu forge son identité dans le rejet du pays d'accueil, parce qu'il se sent rejeté par une société qu'il juge inhospitalière, qui ne reconnaît pas sa dignité. Il entre dans un processus de victimisation qui, dans certains cas peut être à l'origine d'une radicalisation. Certains individus fragiles peuvent tomber sous l'influence d'une personnalité dominante, charismatique. On le voit fréquemment en prison. Il est très difficile d'agir face à ce type de dérive. Dans 9 cas sur 10, ces personnes ne passent pas à l'acte.

Qu'a pu représenter la question tchétchène pour Tamerlan Tsarnaev?

C'est paradoxal. Les groupes radicaux tchétchènes ne sont pas spécialement hostiles aux Etats-Unis. La répression dont le Caucase fait l'objet vient de Moscou, pas de Washington. Les Etats-Unis n'ont pas de passé colonial dans la région, n'y sont pas intervenus militairement comme dans d'autres pays musulmans. Ce qui explique sans doute que les rebelles islamistes du Daguestan aient rejeté tout lien avec l'attentat de Boston. La radicalisation de Tamerlan Tsarnaev s'est faite contre les Etats-Unis. Il avait sans doute 14 ou 15 ans quand il est arrivé en Amérique, son frère 6 ou 7 ans. Leur socialisation a eu lieu dans ce pays. On a à faire à une construction de l'imaginaire. Se mêlent sans doute dans leur tête les images des dégâts commis par les Américains en Irak ou en Afghanistan. A quoi s'ajoute la discrimination dont ils ont pu se sentir victimes en tant que musulmans. Depuis le 11-Septembre, le climat dans le pays est très hostile vis-à-vis de l'Islam. Il y a une islamophobie religieuse très virulente de la part de protestants zélés qui décrivent le prophète Mohamed comme l'antéchrist.

Le FBI aurait-il pu prévenir ces attentats?
C'est très compliqué. Le renforcement de la traque des réseaux islamistes par les services de renseignement occidentaux font que des actions terroristes d'envergure comme le 11 septembre ou les attentats de Madrid et de Londres sont désormais peu probables. Ce succès a entraîné une mutation des modes d'actions des groupes djihadistes: les passages à l'acte sont désormais le fait de très petits groupes ou d'individus, comme on l'a vu dans le cas de Mohamed Merah.

On a le même genre de phénomène en Europe: des jeunes qui se radicalisent se réclament d'Al Qaïda, mais les liens avec l'organisation sont ténus. Ils ont certes pu établir des contacts avec des groupes djihadistes structurés, via Internet où à l'occasion de voyages, mais la décision du passage à l'acte se fait de façon autonome. Ce qui laisse les autorités très démunies. Le FBI avait enquêté sur Tamerlan Tsarnaev mais n'avait rien trouvé de concret qui aurait permis d'agir contre lui. On ne peut rien contre ce genre d'agissement sans remettre en cause les principes démocratiques, notamment celui de la présomption d'innocence.

Quels sont les moyens d'action possibles contre ce genre de situation?

Il est quasiment impossible de parer à ce genre de dérive sans l'aide des communautés dont sont issus ces individus. Les dégâts de ces attaques, s'ils restent très inférieurs aux attentats que l'Occident a connus par le passé, traumatisent la société. L'attentat de Boston a fait trois morts, les meurtres de Mohamed Merah sept, mais l'impact sur l'opinion est porté au centuple. Ils sont très dangereux pour la cohabitation avec les populations dont sont issus ces terroristes. Ils contribuent nettement à renforcer l'islamophobie.

Il faut absolument rompre ce cercle vicieux. Pour cela, les autorités doivent renforcer les liens avec les communautés. Cela se fait dans certains pays européens comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas. Les dirigeants communautaires n'hésitent pas à y signaler un individu qu'ils perçoivent comme dangereux. Mais en France, une conception rigide de la laïcité freine la construction de liens forts entre les communautés et les autorités. Les mairies des quartiers sensibles tentent bien de les développer, mais elles sont souvent dénoncées pour cela, au nom de cette version rigide de la laïcité.

Catherine Gouëset, L'Express.fr

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