Philippe Maystadt
Philippe Maystadt
Ex-président de la BEI
Opinion

01/06/12 à 09:38 - Mise à jour à 09:38

Vous avez dit croissance ?

Les gouvernements s'inquiètent : "Il faut de la croissance", proclament-ils en chour. Mais quelle croissance ? Et comment la construire ?

La crise qui secoue la zone euro est une crise d'endettement privé et public indissociable du type de croissance que cet endettement a financé, une croissance axée sur la consommation, l'accumulation patrimoniale et l'épuisement des ressources naturelles. Pourquoi refaire les mêmes erreurs ? C'est pourtant ce que proposent les partisans d'un relâchement budgétaire pour relancer la consommation. Ce ne serait qu'un feu de paille et le nouveau plongeon qui suivrait serait encore plus grave.

Si relance il y a, il faut qu'elle pose les fondements d'une croissance soutenable à moyen et long terme. Son moteur doit être l'investissement. Encore faut-il qu'il soit efficient (on peut gaspiller beaucoup de ressources dans des "travaux inutiles") et qu'il contribue à restaurer la compétitivité des pays européens. Car, au-delà de la dette, ce sont surtout les déséquilibres des balances commerciales et les divergences de compétitivité qui menacent de faire exploser la zone euro. Depuis l'introduction de l'euro, les écarts se sont creusés entre les pays membres. Autour de l'Allemagne, la seule grande puissance industrielle, les pays du Benelux, les pays scandinaves et l'Autriche ont plus ou moins réussi à garder ou à prendre des positions compétitives dans certains créneaux. En revanche, les pays d'Europe du Sud ont d'énormes déficits en raison de leur manque de compétitivité.

Dans ce contexte, les mesures qui semblent avoir recueilli un consensus au dîner européen du 23 mai sont utiles mais insuffisantes. Injecter du capital dans la Banque européenne d'investissement, lancer des "obligations de projet", utiliser plus rapidement les fonds du budget européen, tout cela va dans le bon sens. Mais il ne faut pas en surestimer l'impact. Les montants en jeu restent limités. Surtout, ces mesures ne vont pas contribuer significativement au redressement de la compétitivité.

De même, il est utile mais insuffisant d'assurer une surveillance des performances individuelles des pays membres. Bien entendu, chaque pays doit assumer sa propre responsabilité et "balayer devant sa porte". Mais, dans plusieurs pays, une politique nationale de redressement qui ne pourrait pas s'appuyer sur une solidarité des partenaires est vraisemblablement vouée à l'échec. Il faut aider les pays faibles à s'insérer avec leurs spécialisations dans des filières intégrées, voire dans des groupes industriels européens. Il faut rechercher activement les voies des complémentarités et des synergies. Bref, on a besoin d'une stratégie d'innovation et de développement industriel à l'échelle de la zone euro.

Le "pacte de croissance" que réclament plusieurs dirigeants européens devrait donc comprendre deux catégories de décisions : des mesures de stimulation à court terme mais aussi des réformes plus structurelles visant à favoriser l'émergence et la diffusion plus rapide de l'innovation dans toute la zone euro ainsi que le renforcement des secteurs d'intérêt stratégique européen. En outre, pour briser le cercle vicieux dans lequel sont entraînés certains pays en raison de la fragilité de leur secteur bancaire national, le "pacte de croissance" devrait prévoir la création d'un système supranational de supervision du secteur bancaire, de garantie des dépôts et de résolution des crises bancaires.

Le Conseil européen des 28-29 juin offre une occasion unique d'adopter un tel "pacte de croissance". Il reste à espérer que la tentation du compromis facile n'amènera pas à se contenter de la première catégorie de mesures.

Chaque semaine, un chroniqueur de renom. Mission : élargir les horizons, secouer, ramer à contre-courant. Casting : Paul Jorion (économiste prophète), Eric De Beukelaer (abbé), Pascal De Sutter (psychologue politique), Philippe Maystadt (président de l'European Policy Center), Jacques Attali (écrivain éditorialiste) et Raphaël Enthoven (philosophe VIP).

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