Gérald Papy
Gérald Papy
Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express
Opinion

16/01/13 à 12:08 - Mise à jour à 12:08

Pourquoi intervenir au Mali et pas en Syrie ?

Derrière les "beaux" principes, il y a la realpolitik. Ce qui est possible en Libye ou au Mali ne l'est pas nécessairement en Syrie. Même après 60 000 morts.

Pourquoi intervenir au Mali et pas en Syrie ?

© Reuters

L'opération militaire au Mali et la participation belge de soutien logistique à la France suscitent - et susciteront encore - un certain nombre de questions légitimes. Beaucoup s'interrogent aujourd'hui sur les raisons d'une différence de traitement entre les dossiers malien et syrien. Pourquoi une intervention militaire a-t-elle été possible face aux groupes islamistes après quelques exactions et quelques destructions de mausolées au nord du Mali alors que 60 000 morts n'ont pas encore convaincu la communauté internationale d'intervenir en Syrie ? Et parallèlement, n'y a-t-il pas une contradiction fondamentale à combattre des groupes islamistes au Mali et à soutenir des mouvements qui se réclament de la même idéologie dans le combat contre Bachar al Assad ?

Mali et Syrie, deux poids deux mesures ? L'accusation est pertinente. Mais, derrière les beaux principes qui guident le déclenchement d'une guerre présumée juste, s'imposent quelques règles de realpolitik auxquelles un dirigeant ne peut se soustraire.

La probabilité de sortir vainqueur du conflit. Une guerre n'est engagée qu'à l'aune de la capacité que l'on a de la mener à bien. Au Mali, l'armée française est confrontée à 5 000 à 6 000 combattants islamistes sur un terrain certes hostile et que leurs adversaires maîtrisent mieux. Si les chances de succès sont loin d'être totales, les risques d'une déroute sont réduits. En Syrie, le régime que contestent les Occidentaux peut compter sur une armée de dizaines de milliers d'hommes relativement bien armés.

Les enjeux diplomatiques. Aucune objection majeure n'a accompagné l'engagement de la France aux côtés de l'armée malienne dans sa reconquête d'un territoire soustrait au pouvoir d'un Etat souverain par des groupes armés, certains étrangers. La Russie et la Chine ne se sont pas opposées en décembre à la résolution du Conseil de sécurité autorisant une force internationale à reprendre possession des territoires conquis. Alliés jusqu'à présent indéfectibles de Bachar al Assad, Moscou et Pékin refusent de cautionner toute intervention militaire en Syrie. Au besoin en opposant leur veto à une résolution qui l'autoriserait au Conseil de sécurité de l'ONU.

Les intérêts stratégiques. Le Mali est voisin du Niger où la société française Areva exploite des mines d'uranium. Une déstabilisation de la région menacerait ses intérêts et ceux de la France. Faible producteur d'hydrocarbures, la Syrie ne représente pas un enjeu économique majeur.

La complexité régionale. Une confrontation avec des groupes armés indépendants au Mali, même si elle a des répercussions sur la zone sahélienne, n'affecte pas de grands équilibres stratégiques. Une guerre de longue durée avec un régime comme celui de la Syrie entraînerait une révision des relations avec la Russie, la Chine et certains pays émergents. Elle aurait un impact sur la gestion du dossier nucléaire iranien, vu les liens entre Damas et Téhéran. Elle bouleverserait la donne au Proche-Orient, en exacerbant les tensions internes au Liban et entre Israël et ses voisins. C'est notamment l'isolement diplomatique du colonel Mouammar Kadhafi qui a facilité l'opération militaire en Libye.

Enfin, la question de la complexité stratégique rejoint celle de la contradiction apparente de la réaction à l'expansionnisme islamiste, combattu au Mali, "soutenu", parce que du côté des rebelles, en Syrie. L'accusation est fondée. Mais pas tout à fait recevable. Car la frilosité des Occidentaux à s'engager de façon plus décisive aux côtés de la rébellion syrienne s'explique aussi par la méfiance que leur inspire le poids grandissant qu'y jouent les islamistes radicaux. On peut cependant pronostiquer qu'à l'aune de l'évolution des pouvoirs libérés de la dictature par les "printemps arabes", la question de conscience se reposera aux Occidentaux.

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