MR, PS, N-VA. Le gros coup de gueule de Daniel Ducarme

30/07/10 à 16:01 - Mise à jour à 16:01

Source: Le Vif

Ex-président fondateur du MR, Daniel Ducarme rompt le silence. Coup de gueule à l'adresse de son parti meurtri, mais coup de chapeau au FDF. Coup de cour à une Belgique française. Et gros coup de boule au PS, prêt à sacrifier la nation francophone en s'engageant dans la "collaboration" avec la N-VA.

MR, PS, N-VA. Le gros coup de gueule de Daniel Ducarme

© Belga

Son état de santé l'a écarté de l'arène politique. Et l'a contraint à renoncer à se présenter au dernier scrutin. Mais l'homme ne lâche nullement prise. La voix chaude et profonde du tribun est toujours bien assurée quand il s'agit de manier une langue qui refuse d'être de bois. "A force de dire des choses politiquement correctes, on finit par ne plus rien dire. Ou par dire ce qui n'est plus audible." Quand Daniel Ducarme donne de la voix, c'est pour mettre les pieds dans le plat.

Le Vif/L'Express : Un parti ouvertement séparatiste, la N-VA, première formation politique de Flandre, première force parlementaire à la Chambre. Depuis le scrutin du 13 juin, l'impensable est devenu réalité ?
Daniel Ducarme : Je n'en suis pas étonné. La Flandre connaît une lame de fond historique, qui va au-delà de ce que la majorité des gens pensent, à savoir : que la volonté d'indépendance de la Flandre ne serait que le fait d'une minorité. Cette lame de fond s'affirme, n'a aucun complexe et est à présent reconnue par les plus hautes autorités de l'Etat : le roi n'a pu que désigner informateur Bart De Wever, chef de file de la N-VA.

Le pays est donc en danger ?

On a dépassé ce stade. Le cadre belge n'existe plus. Le mouvement est irréversible. Voyons les faits. Lors de l'installation de la Chambre, le chef de groupe N-VA Jan Jambon monte à la tribune pour contester l'élection à Bruxelles-Hal-Vilvorde et répéter la volonté de scinder BHV : aucune réaction de rejet sur les bancs francophones. Dans son allocution lors de la fête de la Communauté flamande, le 11 juillet, le président du parlement flamand, le N-VA Jan Peumans, nie l'existence de Bruxelles et invite les Wallons à mener une opération à deux avec la Flandre : le ministre-président de la Région wallonne, Rudy Demotte (PS), prend acte.

Gouverner avec la N-VA à bord, ce sera forcément une alliance contre nature pour les francophones ?

Je vois une espèce d'agenda commun aux nationalistes flamands et aux socialistes wallons. Autour d'un point d'analyse qui se conforte au fil des semaines : l'approfondissement des pouvoirs aux Régions. Je crains que ce ne soit une collaboration, et je pèse le mot, une entreprise de destruction larvée du pays.

Collaboration, le mot est lourd de sens...

Je l'emploie à dessein. Quand j'entends que la question de l'amnistie pourrait être confiée à un groupe de travail au sein du Parlement, je me dis que l'on part vers une phase de délitement complet. Toutes les boîtes de Pandore semblent s'ouvrir les unes après les autres. Et c'est la préparation du destin francophone qui pourrait en être la grande victime.

Vous prêtez de bien mauvaises intentions au PS ?

Je crains que, pour participer au gouvernement, pour l'appât de la toge de Premier ministre, les socialistes wallons soient prêts à abandonner la préparation de l'avenir de la Belgique francophone ou française. Ils se disent : prenons ce qui est à prendre comme pouvoir pour la Région wallonne. Les Bruxellois deviennent les petits poucets du socialisme francophone. Et les premiers abandons risquent de se faire sur Bruxelles : que fera-t-on de la Région bruxelloise ? Des trois bourgmestres non nommés de la périphérie ?

Gouverner avec la N-VA, un jeu de dupes pour les francophones ?

Question clé : sera-t-il possible d'avoir un état d'esprit et des résultats de résistance francophone, tout en collaborant avec la N-VA ? J'en doute.

Le MR ne doit-il pas jouer dans cette pièce ?

Non. Parce qu'il ne sera pas possible d'être politiquement cohérent, si on n'est pas à la fois le législateur qui va voter au fédéral la réforme de l'Etat, et le réceptacle de sa mise en £uvre au niveau des Régions et Communautés [NDLR : le MR est dans l'opposition à ces niveaux de pouvoir]. Et puis nous, MR, nous ne pourrions pas mener une résistance molle face à la N-VA. Le PS, c'est la Wallonie : il peut se sentir à l'aise pour jouer avec la N-VA, qui est la Flandre. Le MR, c'est la Communauté Wallonie-Bruxelles, c'est la périphérie : et cette équation-là n'est pas celle de la N-VA.

Où est le front francophone dans tout cela ?

Un mythe. Il n'y a rien de plus persistant que la mythologie...

Si la Belgique se meurt, vive la Belgique française qui vous est chère ?
Je dis : si les Flamands veulent nous larguer, dotons-nous d'une Belgique française. Par deux voies possibles : autonome, ou associée à la France. Nous ne serons pas français. Mais belges français.

Comment en délimiter les contours ?
Par la volonté politique forte de demander à Bruxelles et aux communes de la périphérie bruxelloise de choisir leur camp, par la voie du référendum. Mais cette volonté politique fait défaut aux socialistes bruxellois. Par calcul électoral, ils se disent qu'ils n'ont rien à aller chercher du côté des francophones de la périphérie. C'est aussi cynique que cela.

En quoi cette Belgique française pourrait-elle enchanter la République française ?
Les Français sont extrêmement attentifs à ce qui se passe, mais ils ont raison de ne pas s'en mêler. Le tissu socio-économique commun est là : l'acier, la banque, la grande distribution. A quoi s'ajoute le niveau culturel. La France a un devoir de francité. Et Bruxelles est la capitale de l'Europe.

Elle le restera dans une Belgique française ?

Sans problèmes. La vraie question du maintien des institutions européennes à Bruxelles, c'est la politique d'accueil qui y est menée.

Bonne chance pour convaincre la Flandre de lâcher Bruxelles, sa capitale...
Nous ne demandons pas à la Flandre d'abandonner Bruxelles, mais de ne pas la capturer. Que les Flamands de Flandre fichent un peu la paix aux Flamands de Bruxelles avec lesquels on peut très bien conduire les affaires bruxelloises ! Je remarque simplement qu'au soir des élections du 13 juin, c'est à Anvers que certains, dans le nord du pays, ont voulu fêter la victoire. Mais ne réfléchissons pas trop pour les Flamands.

Le MR serait-il prêt à vous emboîter le pas sur cette voie ?

Le MR partagera certaines de ces idées quand il se sera remis en ordre de marche.

Il semble en être bien loin... la situation du MR est-elle grave ou désespérée ?

Elle est très triste. En deux scrutins, nous avons reperdu les six députés que nous avions gagnés aux élections fédérales de 2003.

Comment le ciel a-t-il pu à ce point vous tomber sur la tête ?
Nous avons payé le fait de ne pas avoir imprimé notre marque dans un gouvernement de paralysie. On n'a pas vu notre jeu, on n'a pas assez vu notre maillot. Terminer la législature en retrouvant la Belgique à la deuxième place, derrière l'Italie, au palmarès européen des charges sur le travail : cela dit tout.

Didier Reynders, vice-Premier et ministre des Finances, n'a pu faire le poids ?

Il a joué de malchance. Sauver le système bancaire et l'épargne, c'est peu flambard. Et pas nécessairement populaire.

Comment le MR doit-il retrouver un nouveau souffle ?
Les francophones ont besoin d'une formation politique de droite et de centre-droit. Qui fonde son action sur le travail, l'épargne, la propriété. Là, nous sommes très différents des socialistes. Il faut en revenir aux fondamentaux, au retour aux sources du MR, en refaisant une politique qui intéresse les classes moyennes : de l'ouvrier à l'indépendant, en passant par le fonctionnaire. Il faut aussi mener le combat pour une société laïque. Et cesser de s'occuper des autres partis : imprimons notre marque en travaillant sur nous-mêmes.

Encore faut-il que le MR cesse d'être une pétaudière.
Effectivement. Il ne faudrait pas que le MR devienne l'équipe de France de foot.

C'est l'entraîneur, le président Didier Reynders, qui prend tous les coups. C'est mérité ?

Quand on gagne, c'est tout le monde. Quand on perd, c'est un homme seul. Intenter un procès à Didier Reynders ? Il faut que ça s'arrête. C'est très gamin, finalement. Les courses à l'échafaud ne sont jamais bonnes.

Dans les vestiaires, les esprits s'échauffent. Entre Olivier Maingain, le président du FDF, et le MCC Gérard Deprez, on ne s'échange pas que des amabilités. Simple manifestation de stress post-électoral ?

Non, et cela m'inquiète. Mais cela tient au fait que le MR est une création spéciale. Dans le paysage politique belge, on est habitué
à faire partie d'un parti, du berceau au cercueil. On peut se taper sur le chou, mais en restant dans la ligne. Au MR, ce n'est pas le cas. Il n'y a pas un atavisme naturel à
être MR. Nous avons donc, plus que les autres, à vivre et à faire de la politique beaucoup plus ensemble, à nous parler et à nous voir plus fréquemment.

Faire parler d'une seule voix pour éviter la cacophonie, n'est-ce pas la solution ?

Si certains veulent revenir à une formation monolithique à l'ancienne, je leur promets bien du plaisir en termes de résultats électoraux. Ce sera le retour à la case départ.

Que le FDF prenne tellement ses aises, cela ne vous gêne pas ?

Je suis président-fondateur du MR, et en termes institutionnels, je suis FDF ! Sur le fond, cette liberté de parole francophone, c'est l'humus qui fonde notre attachement à la Communauté Wallonie-Bruxelles. Et tactiquement, le FDF n'est plus un feu de paille. La première base politique forte à Bruxelles, c'est le FDF, à travers ses municipalités.

Ça doit faire mal aux oreilles des libéraux bruxellois...
Je leur dis : bougez, bossez. Affirmez-vous. En politique, on ne gagne jamais contre quelque chose. Olivier Maingain est quelqu'un de très fort, de très bien pour Bruxelles.

Et pour la Wallonie aussi ? Le FDF y annonce son implantation, de façon d'ailleurs fort cavalière...

Cela fait très désordre. Mais il ne faut pas dramatiser : le FDF, combien de divisions ? Je crois avoir la formule, mes petites clés pour gérer cela. J'offrirai une partie de ma boîte à outils au prochain président. J'ai déjà une certitude quant à la personne. Mais je n'en dirai pas plus [rires].

Le plus tôt sera le mieux ?

Oui. Il faut redémarrer vite. Déclencher l'opération électorale à la présidence du MR dès la fin août, début septembre. Indépendamment de l'agenda de la formation du gouvernement.

Avec plusieurs candidats en lice ?

Il ne faut pas essayer de trouver des synthèses pour le plaisir. Que l'élection soit claire, que les candidats aillent au feu. Une nouvelle génération, entre 30 et 45 ans, est à même de prendre la relève, de reconstituer une dream team extraordinaire. Sans pour autant abattre les vieux chevaux : il faut les laisser en prairie pour qu'ils aillent parler à l'oreille des jeunes.

Là, vous préparez la reconversion des belles-mères en puissance ?

Il n'y en a pas au MR. Pas plus qu'il n'y a de légitimistes ou de putschistes. Dire que Louis Michel en est un, c'est vraiment mal le connaître...

Pierre HAVAUX

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