Le compromis à la belge, suite et fin ?

25/10/10 à 11:03 - Mise à jour à 11:03

Source: Le Vif

Art subtil du rapprochement entre des positions opposées, le compromis "à la belge" relève d'un savoir-faire antique. Problème : Bart De Wever et les siens n'en veulent plus.

Le compromis à la belge, suite et fin ?

© Belga

Lundi 25 octobre, au siège du Parti socialiste. Face à des journalistes venus en nombre, signe que l'heure est grave, Elio Di Rupo, ex-préformateur et (ex-)futur Premier ministre, donne un petit cours de sciences politiques. "La Belgique a été reconnue pendant des années, si pas des décennies, comme un pays capable de réaliser des compromis. Nous devons continuer à le faire." Trésor national aussi fameux que les carbonnades (flamandes) et les gaufres (de Liège), le compromis "à la belge" serait donc menacé.

Comme si le pays manquait désormais de personnalités capables de pratiquer cet art subtil, mais peu élégant, qui consiste à rapprocher des points de vue opposés, à faire rentrer de beaux principes dans de laids accords.

Et pourtant. Selon Marc Uyttendaele, professeur de droit constitutionnel à l'ULB, la culture du compromis appartient aujourd'hui encore au "patrimoine commun" de tous les Belges, du Nord comme du Sud. "Ce qui caractérise le compromis à la belge, ce sont des négociations au finish, des nuits de tension, mais aussi l'admission qu'il existe un commun dénominateur", énonce-t-il. Olivier Deleuze, chef de groupe Ecolo-Groen! à la Chambre, abonde : "Nous sommes culturellement capables, en Belgique, de comprendre ce qui se passe dans la tête de l'autre, et de nous satisfaire de solutions bancales."

Basculement radical

Alors, qu'est-ce qui cloche aujourd'hui ? Où sont passés ces génies du compromis, mi-denteliers, mi-forgerons, qui ont longtemps fait la réputation de notre plat pays ? Bien sûr, le triomphe électoral de la N-VA, qui a déboulé dans le paysage politique belge telle une légion romaine à l'assaut des forteresses carthaginoises, change la donne. D'un énième rafistolage de l'Etat fédéral, Bart De Wever ne veut point. Les concessions acceptées, la mort dans l'âme, par les francophones ? "Des pas de nains de jardin", a-t-il raillé. Ce qu'il désire, ce qu'il exige, c'est - au minimum - un basculement radical du système vers le confédéralisme.

"L'attitude de Bart De Wever durant sa mission royale a été la négation même du compromis à la belge, estime Marc Uyttendaele. Ce compromis résultait d'un processus fait de strates successives. Il impliquait la confrontation directe des positions antagonistes. Tout le monde en ressortait frustré, mais avait néanmoins réalisé une partie de son programme. Bart De Wever, lui, man£uvre seul. Il ingurgite des éléments des uns et des autres, à partir desquels il compose un texte, à prendre ou à laisser, quoi qu'il en dise." Avant cela, le 3 septembre, la N-VA s'était déjà singularisée en rejetant la note du préformateur Di Rupo, acceptée par le SP.A et Groen!. "Si Bart De Wever s'était inscrit dans la tradition du compromis pratiquée par le CVP pendant trois décennies, il aurait engrangé cet accord, quitte à exiger d'emblée une renégociation de certains points. Mais lui, il veut tout, tout de suite."

L'intransigeance de la N-VA explique-t-elle, seule, l'impasse actuelle ? N'est-ce pas, aussi, la manière habituelle de nouer des accords institutionnels qui coince ? Depuis l'indépendance de la Belgique, à cinq reprises, une majorité s'est dégagée pour réformer l'Etat : en 1970, en 1980, en 1989, en 1993 et en 2001. La sixième réforme de l'Etat est (était) attendue pour cette année. Comme l'a écrit l'ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene, la survie du pays est suspendue à deux conditions : la majorité flamande ne peut imposer sa volonté, la minorité francophone ne peut refuser de négocier une réforme de l'Etat ardemment souhaitée par la majorité.

Ces deux principes, toujours respectés jusqu'à présent, semblent cette fois vaciller. Le comportement impérial de Bart De Wever laisse penser que, pour le colosse anversois, les francophones n'ont d'autre choix que de se soumettre et d'accepter ses conditions. Les francophones, eux, semblaient avoir mûri, après s'être longtemps présentés comme "demandeurs de rien". Mais en refusant précipitamment la note De Wever, le dimanche 17 octobre, ils ont donné l'impression de retomber dans leurs anciens travers. Non, non, non, rien n'a changé depuis le front du refus de l'été 2007. A nouveau, les francophones offrent l'image de négociateurs toujours prompts à dire non aux demandes flamandes. Une erreur, probablement, dont ils se sont eux-mêmes aperçus, comme l'atteste la courbe rentrante opérée depuis : mardi matin, Paul Magnette soutenait que le PS n'avait pas encore dit non à la note De Wever...

"La Belgique n'a pas besoin d'un plombier, mais d'un architecte." La sentence est signée Carl Devos, politologue à l'université de Gand. A l'en croire, ce n'est pas la Belgique qui est condamnée à disparaître, mais un certain fédéralisme de plombier, fait d'accords embrouillés et de compromis laborieux. Une hypothèse que Marc Uyttendaele récuse. "La plomberie institutionnelle fait génétiquement partie de la Belgique fédérale. Pas par volonté esthétique. Mais parce qu'il faut marier l'eau et le feu en permanence. La plomberie, elle est souhaitée par tous ceux qui tiennent à la Belgique, même s'ils prétendent le contraire. Ce n'est pas un hasard si le seul parti à refuser cette logique-là est aussi le seul qui ne veut plus de la Belgique."

Nouvelle génération

S'ajoute une autre difficulté : le changement de génération politique, surtout visible en Flandre. Le ministre-président Kris Peeters (CD&V), les jeunes loups de l'Open VLD, Alexander De Croo et Vincent Van Quickenborne : tous sont pétris de la culture de l'entreprise privée. Ils ne cachent pas leur lassitude pour l'interminable gestation qu'impliquent les anciens compromis à la belge. "Il y a toujours eu une fatigue à l'égard de ces compromis, relativise Olivier Deleuze. La question n'est pas d'être enthousiastes, mais d'habiter dans le même endroit sans se taper sur la gueule. Je n'ai jamais vu personne s'écrier, à la suite d'une longue négociation : waouaw, quel super-accord ! Les compromis à la belge, ce sont toujours des bazars qui ne tiennent pas la route. N'empêche, ça marche depuis 1830, plutôt pas trop mal." Au risque de verser dans l'angélisme, l'ex-ministre écologiste se dit certain que les partis flamands traditionnels (CD&V, Open VLD et SP.A) conservent toujours, au plus profond d'eux-mêmes, le logiciel du compromis à la belge. "Oui, absolument. Pour les fréquenter, je sais qu'ils s'inscrivent encore dans la logique du compromis à la belge. Si on avait dû négocier avec ces trois partis, l'accord serait déjà là." On en reviendrait donc à cette unique question, lancinante depuis le 13 juin : la N-VA veut-elle d'un accord ?

François Brabant

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