19/07/17 à 10:30 - Mise à jour à 10:29

"La ministre De Block fait effectuer un audit sur les maisons médicales par des lobbyistes de la privatisation des soins de santé"

Depuis deux ans, la ministre de la Santé Maggie De Block (Open VLD) a les maisons médicales dans son collimateur. Elle vient ainsi de lancer une nouvelle attaque, en confiant un audit des maisons médicales - " pour voir si chaque euro est bien utilisé " - à un bureau d'audit commercial international, KPMG. Un bureau connu pour ses positions en faveur d'une privatisation des soins de santé et d'une médecine à deux vitesses.

"La ministre De Block fait effectuer un audit sur les maisons médicales par des lobbyistes de la privatisation des soins de santé"

© BELGA

À la différence des médecins généralistes classiques, qui sont payés à la prestation, les maisons médicales travaillant de manière forfaitaire reçoivent un montant fixe par mois et par patient inscrit. Ce secteur grandit d'année en année. En Belgique, il y a actuellement 165 maisons médicales de ce type, dans lesquelles 350 000 patients peuvent se rendre sans argent chez le médecin généraliste ou pour des soins infirmiers. Cette croissance est également tout à fait nécessaire. En effet, une étude de la Commission européenne souligne que, chaque année dans notre pays, 900 000 patients reportent une consultation chez le médecin pour des raisons financières. De plus, ce sont surtout les quartiers populaires des grandes villes qui sont menacés d'un manque criant de médecins généralistes.

Pourtant, cette ministre libérale - elle-même médecin généraliste - lance une attaque contre ce qui est par excellence une manière sociale de dispenser des soins de santé. L'an passé, elle avait déjà annoncé une économie linéaire de 7 millions d'euros, soit 4% du budget total du secteur pour 2017. Cela signifiait par exemple que l'engagement prévu d'un mi-temps de psychologue dans notre maison médicale de Hoboken n'a pas pu avoir lieu.

En juin, la ministre a annoncé vouloir encore économiser 5,8 millions d'euros supplémentaires. Au total, environ 7% du budget ! Maggie De Block a également décrété un moratoire par lequel, malgré les nombreuses demandes d'agréation, aucune nouvelle maison médicale ne peut être ouverte. L'accès aux soins de santé gratuits est ainsi refusé à 20 000 patients en attente. Et, désormais, la ministre veut faire réaliser une analyse des maisons médicales "pour voir si chaque euro est bien utilisé". À cet effet, elle s'est adressée à... un bureau d'audit commercial international, KPMG. Et, dans le groupe de pilotage de cet audit, Maggie De Block refuse que les maisons médicales elles-mêmes soient représentées...

KPMG : un promoteur de la privatisation des soins

Récemment, le Corporate European Observatory, une ONG qui étudie le lobbying au sein de l'Europe, a publié un rapport sur les groupes de lobbying qui oeuvrent à la privatisation des soins de santé. Et il s'avère que KPMG est l'un des trois acteurs les plus importants dans ce domaine.

Au Royaume-Uni, KPMG est particulièrement actif dans l'appropriation par les grandes multinationales des parties rentables des services de santé nationaux britanniques. KPMG était l'un des sponsors de la "Healthcare Business International's 2017 Conference" et est aussi actif dans la privatisation des budgets pour la médecine générale. Dans une analyse réalisée à ce sujet par The Guardian, KPMG et d'autres "bureaux d'audit" sont comparés à "Dracula nommé à la direction de la banque du sang".

Le siège de KPMG est situé à Amsterdam. Sur Wikipedia, on peut lire qu'aux Pays-Bas, des hauts cadres de KPMG ont été impliqués dans pas moins de neuf affaires de fraude, corruption et pratiques de cupidité.

Ces exemples montrent que le bureau d'audit KPMG fait partie des grands lobbyistes qui poussent à la privatisation des soins de santé auprès de la Commission Européenne. Une stratégie qui est tout à fait opposée à la mission des maisons médicales forfaitaires. Le Pr Jan De Maeseneer, président du département de Médecine générale et des Soins de santé primaires à l'Université de Gand, déclare à ce sujet : "Ceux qui, aujourd'hui ou demain, ont ou auront besoin d'être soignés - en principe, nous tous - doivent savoir qu'il n'existe pas une seule preuve scientifique pour montrer que la privatisation mène à des soins de santé plus accessibles, de meilleure qualité, plus durables et plus avantageux en termes de coût. On ne connaît nulle part dans le monde d'expérience réussie en termes de durabilité et de cout-efficacité. Et nulle part dans le monde on ne connaît d'expérience réussie où une privatisation dans les soins de santé a été menée avec succès." (Apache, 20/06/2017)

La stratégie de De Block n'est pas sortie de nulle part. En novembre 2016, la ministre a en effet nommé en toute discrétion Bart Vermeulen au poste de chef de cabinet adjoint, responsable de l'ensemble des soins de santé. Vermeulen est un ancien cadre de Pharma.be, la machine de lobbying de l'industrie pharmaceutique.

Pour faire son audit, De Block préfère un groupe de lobbying à un institut de recherche indépendant

Les quatre fédérations qui représentent les maisons médicales sont demandeuses d'une analyse objective afin d'améliorer leur fonctionnement. Elles n'ont rien à cacher et, l'an dernier, elles ont même proposé de reprendre l'étude réalisée par le Centre fédéral d'expertise des soins de santé (KCE) en 2008. Le KCE a comme grand avantage d'être un institut indépendant, financé par l'État. "Il est frappant de constater que, l'été dernier, la Commission forfait de l'Inami avait elle-même introduit une nouvelle demande auprès du KCE pour une étude à l'objectif comparable. Cette proposition n'avait alors pas été retenue par le conseil d'administration du KCE (avec représentation de la ministre)." (Opinion Knack.be 07/07/2017)

Par ailleurs, il serait logique que, pour cette enquête, un audit similaire soit également réalisé sur le système du paiement à la prestation, ce qui permettrait alors de comparer les deux systèmes. Et ce d'autant plus parce qu'en 2008, le KCE avait déjà effectué une telle analyse. Il en ressortait que le système forfaitaire ne coûtait pas plus cher que le système du paiement à la prestation. Mais le système forfaitaire rendait les soins bien plus accessibles en supprimant les seuils financiers pour le patient, et il va de pair avec un meilleur comportement de prescription, en particulier des antibiotiques - le cheval de bataille de la ministre -, une réduction des renvois vers des spécialistes et donc des coûts pour la deuxième ligne. Comme audit, il serait donc logique de réaliser une suite à cette étude.

Mais Maggie De Block préfère s'adresser à un groupe d'audit commercial plutôt qu'à un institut de recherche indépendant. Il y a encore plus. La ministre veut supprimer le KCE en tant qu'organe de recherche indépendant en le fusionnant avec d'autres institutions, dans lesquelles les représentants des patients et des organisations comme les mutuelles sont exclues du conseil d'administration. Le cabinet prendra ainsi le contrôle total de ce centre d'expertise et peut décider de ce que l'on analyse - et, surtout, de ce que l'on n'analyse pas.

Le monde à l'envers

On sait depuis longtemps que les personnes qui composent le cabinet De Block ne sont pas du tout favorables au financement forfaitaire. La ministre veut amputer la médecine sociale. Elle préfère la médecine libérale ou "libre" à la prestation où le médecin ou dispensateur de soins est payé à la prestation ou à la consultation. Alors que le KCE a déjà montré dans plusieurs études que ce paiement à la prestation constitue une cause importante de la surconsommation, du gaspillage et du mauvais usage de médicaments et de soins. Plus on fait de prestations, examens et traitements, plus le tiroir-caisse se remplit.

En 2012, le KCE avait contacté 77 hôpitaux pour leur demander de participer à une enquête anonyme sur les revenus des spécialistes. Ce que de nombreux hôpitaux ont refusé. Pour finir, il y a quand même eu suffisamment de participants (13 hôpitaux avec un total de 1 511 médecins) pour pouvoir faire une estimation fiable. Il ressortait de celle-ci qu'un médecin d'hôpital touche en moyenne 212 781 euros par an, après les retenues de ce qu'il rétrocède à l'hôpital. De plus, il gagne encore en moyenne 40 000 euros via les suppléments. Et, enfin, il a encore un cabinet privé pour lequel aucune information n'est disponible. Le KCE plaidait alors pour une analyse transparente de ces revenus.

L'an dernier, Luc Van Gorp, le nouveau président des Mutualités chrétiennes (MC), dénonçait les revenus exorbitants de certains spécialistes. Ceux-ci peuvent facilement s'élever à 50 000 euros par mois, selon la spécialité. Les MC demandaient donc plus de transparence sur ce point. Le fait que la ministre ne commande pas d'audit sur ce que gagnent les spécialistes - ce qui coûte un budget annuel de 6,7 milliards d'euros -, mais bien sur le financement des maisons médicales - dont le budget annuel est de 157 millions - est le monde à l'envers.

"Une semaine catastrophique pour De Block"

"La semaine catastrophique de De Block", titrait le journal De Tijd le 8 juillet. La ministre avait annoncé sa volonté d'économiser sur la pédopsychiatrie. Certains hôpitaux avec un département de pédopsychiatrie allaient perdre jusqu'à la moitié de leur financement pour cette spécialité. Et cela alors que le besoin d'aide psychologique pour les enfants et adolescents n'a jamais été aussi grand. C'est une tempête médiatique qui s'est abattue sur Maggie De Block. De nombreux soignants de premier plan et des patients du secteur ont protesté haut et fort. De Block a dû plier. Elle s'est hâtée d'ajouter qu'elle allait encore demander l'avis complémentaire du Conseil national des établissements hospitaliers. De Tijd écrit : "Pour la bonne compréhension : il n'y aura pas de réduction de l'occupation des services de pédopsychiatrie, parce que le Conseil national n'acceptera jamais cela." (De Tijd, 8/7/2017)

Le secteur social montre lui aussi que, par la pression et la mobilisation des dispensateurs et des bénéficiaires des services, il est possible d'inverser la marée. Le dossier-symbole d'Anvers où la multinationale du gardiennage et de la sécurité G4S voulait reprendre la gestion d'un centre pour sans-abri a fait beaucoup de bruit. Le collège communal anversois (N-VA, CD&V et Open Vld) voulait commercialiser ce centre mais, grâce à un important mouvement des travailleurs sociaux, il a dû faire marche arrière.

Ces exemples sont inspirants. La ministre De Block exige que les maisons médicales de quartier participent à un audit qui a comme objectif de stopper la croissance de ces mêmes maisons médicales. La société a pourtant besoin de soins de première ligne accessibles et de qualité. Le secteur veut à juste titre une enquête indépendante qui parte de ces principes et qui implique les professionnels de soins de manière participative. Les patients n'ont aucun avantage à tirer d'un bureau d'audit qui fait du lobbying au sein de l'UE pour étendre encore les privatisations et qui rend ainsi l'accès aux soins de santé encore plus difficile.

Par Sofie Merckx et Dirk Van Duppen, médecins généralistes et spécialistes de la santé PTB

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