L'appui déterminant de Kubla pour Chodiev

06/03/15 à 06:00 - Mise à jour à 06:34

Dans le dossier de naturalisation de Patokh Chodiev se trouve une lettre de Serge Kubla très insistante pour que la Commission ad hoc de la Chambre se prononce dans le dossier du Kazakh. Pourquoi le libéral a-t-il offert un tel appui à son ami, alors que la Sûreté de l'Etat était, à l'époque, réticente vis-à-vis de son accès à la nationalité belge ? Histoire d'une liaison dangereuse.

L'appui déterminant de Kubla pour Chodiev

Serge Kubla © Belga

Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec Patokh Chodiev ? Sont-ce les milliards de dollars miroitant dans ses yeux comme Picsou qui les attirent ? Armand De Decker a fait profiter le riche Kazakh de son aura politique pour le sortir du bourbier judiciaire du "Tractebelgate", sombre histoire de corruption des années 1990. Serge Kubla, lui, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que son cher voisin obtienne la nationalité belge, en 1997. Chodiev et Kubla habitent, tous deux, avenue du Manoir, à Waterloo, à quelques pas du Knokke Out Brussels. Le bourgmestre MR et l'ami personnel du président Nazarbaïev se sont ainsi liés d'amitié à travers la haie qui sépare leurs deux propriétés.

Le Kazakh est arrivé en Belgique en 1991, où il a créé, avec son comparse Alexandre Maskevitch, plusieurs sociétés, dont la Seabeco-Belgium. Cette entreprise de commerce international intéressait la Sûreté de l'Etat, car, à la tête du groupe Seabeco dont le siège était situé en Suisse, se trouvait un Canadien d'origine lithuanienne, Boris Birshtein, soupçonné, à l'époque, d'être lié au milieu du crime organisé russe. En mars 1997, d'ailleurs, un juge de Genève a mené une commission rogatoire en Belgique, avec perquisitions chez Seabeco-Belgium : Birshtein était dans la ligne de mire.

Des relations troubles empêchaient Patokh Chodiev d'accéder à la nationalité belge...

Ce sont ces relations troubles qui empêchaient Patokh Chodiev d'accéder à la nationalité belge. L'enquête de la Sûreté de l'Etat freinait son dossier. Or, en mai 1997, deux mois après la commission rogatoire suisse, la demande de naturalisation de l'homme d'affaires kazakhe aboutit subitement à une décision positive de la Chambre. Les deux associés privilégiés de Chodiev, Maskevitch et Ibragimov (tous trois formaient le fameux "trio kazakh") avaient, eux aussi, introduit une demande de naturalisation. Mais le résident de la rue du Manoir est le seul des trois à l'avoir obtenue. Par quel tour de passe-passe ? Grâce à l'intervention de Serge Kubla.

Jusqu'ici, l'homme fort de Waterloo a toujours reconnu avoir appuyé, en tant que bourgmestre, la demande de son voisin. "Il avait pignon sur rue et affichait tous les signes de la réussite, il recevait des dirigeants de son pays chez lui. On voyait que c'était un homme d'influence", nous expliquait le libéral à l'occasion d'un portrait que nous faisions de Chodiev dans le cadre de l'affaire De Decker (Le Vif-L'Express du 26 octobre 2012). Personne ne savait pourtant quelle était l'ampleur de l'appui.

"Je me permets d'intervenir auprès de toi avec la plus vive insistance en faveur de Monsieur Chodiev..."

Aujourd'hui, le dossier de naturalisation de Chodiev ressurgit. Nous avons pu consulter une lettre fort intéressante qui figure dans ce dossier. Datée du 16 mai 1997 et signée Serge Kubla, la missive est adressée au socialiste Claude Eerdekens, qui présidait à l'époque la Commission de naturalisation de la Chambre. En voici les principaux termes : "Monsieur le député, mon cher Claude, par la présente, je me permets d'intervenir auprès de toi avec la plus vive insistance en faveur de Monsieur Chodiev, 101 avenue du Manoir. Suivant les services, ce dossier pourrait être introduit lors de la prochaine commission qui se tiendrait le 27 mai. Il me serait très agréable que tu puisses le présenter à cette date. Je t'en remercie."

"Avec la plus vive instance", "Il me serait très agréable" : l'appui est plutôt prononcé. Certes, il arrive que des élus interviennent pour l'un ou l'autre dossier de naturalisation, mais, pour d'anciens membres de la commission que nous avons interrogés, les termes utilisés ici sont exceptionnels. Le plus piquant, c'est que, le 27 mai, soit onze jours plus tard, la Commission se prononçait en faveur de Chodiev... Et, le lendemain, le 28, Eerdekens écrivait à la secrétaire de la Commission naturalisation pour lui demander de préparer un courrier à l'attention de Kubla et de Chodiev afin de les prévenir de la décision favorable.

Autre point interpelant : cet échange de courrier intervient quelques temps après la visite au domicile de Chodiev de la police communale de Waterloo, sur laquelle le bourgmestre Kubla a autorité. Ce n'est pas un simple agent de quartier qui s'est déplacé, mais le commissaire Michel Vandewalle en personne, comme le précisait le journal De Morgen, en 2002. Dans son rapport, celui-ci note que Chodiev n'est pas connu des services de police. Curieux, car, quelque temps auparavant, un autre rapport de police, signé par le commissaire-adjoint de Waterloo Fernand Fagot, indiquait que la Sûreté de l'Etat soupçonnait des relations entre Chodiev et le milieu russe. Il demandait donc de retarder l'examen du dossier le temps que l'enquête se fasse. L'évaluation de Vandewalle n'a absolument pas tenu compte de ce premier rapport.

Le commissaire note, en outre, que le Kazakh s'exprime parfaitement en français, ce qui est un critère essentiel pour obtenir la naturalisation. Etrange. Toujours au cours de l'entretien qu'il nous a accordé en 2012, Serge Kubla lui-même confiait, sans doute un peu distraitement, dans le portrait qu'il brossait alors de son voisin : "Chodiev parle couramment le Japonais, le Russe et l'Anglais. A l'époque, il ne parlait pas bien français. Il prenait des cours, mais ce n'était pas extraordinaire. On ne pouvait pas tenir une conversation."

Il semble clair que, sans l'aide de son voisin de l'avenue du Manoir, Patokh Chodiev n'aurait sans doute pas obtenu la nationalité belge qui devait lui permettre de voyager sans visa, au sein de l'espace Schengen, pour ses affaires. Faisant l'objet, eux aussi, d'avertissements de la part de la Sûreté, ses associés Maskevitch et Ibragimov, qui n'ont pas bénéficié du même appui, n'ont d'ailleurs jamais réussi à devenir belges. Deux ans après la naturalisation de Patokh Chodiev, éclatait dans la presse, le scandale Tractebel au Kazakhstan, une affaire de commissions occultes dans laquelle les trois kazakhs ont été poursuivis par le parquet de Bruxelles et dont ils se sont sortis, comme on le sait, en négociant une transaction pénale, en 2011, avec l'aide d'Armand De Decker (pour Chodiev).

A la faveur de l'enquête judiciaire qui concerne Serge Kubla, plusieurs députés se sont résolus à consulter le dossier de Chodiev. Ce qu'ils y ont trouvé - la lettre insistante de Kubla - les a consternés. Les députés Ecolo-Groen, Benoît Hellings et Kristof Calvo, viennent d'adresser une lettre à la présidente de la Commission de naturalisation pour que ce genre d'intervention soit mieux cadrée à l'avenir.

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