"Je ne suis pas à RTL pour faire Delusinne TV"

28/10/12 à 13:55 - Mise à jour à 13:55

Source: Le Vif

Malgré sa grande courtoisie, le patron de RTL Belgium Philippe Delusinne ne pratique guère la langue de bois lorsqu'il évoque son métier, son mode de vie, l'avenir du pays et, surtout, la grande chaîne concurrente...

"Je ne suis pas à RTL pour faire Delusinne TV"

© Belga

Un bureau à l'image de son occupant. Mobilier moderne au style épuré, musique classique en fond sonore, mais télévision branchée sur CNN. Philippe Delusinne nous reçoit en toute décontraction au quatrième étage de la RTL House, le bâtiment de l'avenue Georgin, à Schaerbeek, qui regroupe depuis 2007 les installations de RTL-TVI, Bel RTL et Radio Contact. En un peu plus de dix ans, cet ancien directeur de l'agence publicitaire Young & Rubicam a transformé la petite chaîne artisanale en une industrie qui occupe 750 personnes. L'une des filiales les plus profitables du groupe RTL. Autant dire qu'à 55 ans l'administrateur délégué se verrait bien rempiler une décennie de plus.

Le Vif/L'Express : Quels sont les grands enjeux pour RTL Belgium en 2013 ? Grappiller de nouveaux publics ?

Philippe Delusinne : Pas vraiment. La télévision classique a encore augmenté sa durée d'audience depuis dix ans, les jeunes qui la regardent peu renouent avec elle dès qu'ils entrent dans la vie active. L'incertitude porte plutôt sur la fragmentation de l'audience.

Vous craignez l'arrivée des nouveaux acteurs de la télévision sur le Web, comme Google ou Netflix [NDLR : voir également en page 46] ?

J'ai fait une conférence en juin au Zoute avec mon ami Thierry Geerts, patron de Google Belgique. Nous étions opposés dans le débat, mais pas dans les idées. J'ai dit : le jour où Google aura 150 journalistes en Belgique, je m'inquiéterai. Mais tant qu'on fait la différenciation par la proximité, les gens resteront aussi pour le film et la série qui suivent.

Mais Google a des moyens financiers bien supérieurs aux vôtres. Cela ne vous inquiète pas ?

Je ne suis pas inquiet, je suis attentif. Ce n'est pas la même chose. La grande différence entre nous et les nouveaux acteurs du marché, c'est que nous sommes fondamentalement des producteurs de contenu. Je pense que ces gens-là ne font pas ce métier. Eux servent de passerelles entre des produits existants et des spectateurs.

RTL Belgium ressent-elle les effets de la crise ?

On est prudents. Nous sommes un peu un baromètre de l'économie : 60 % de notre chiffre d'affaires vient du panier de la ménagère. On voit effectivement que le marché est un peu contracté. Cela dit, je ne cède pas à la panique. Je dis simplement qu'on doit se gérer de manière un peu plus serrée aujourd'hui qu'il y a un an, un an et demi. Je reste assez optimiste. Tant que nous resterons leaders d'audience, nous serons probablement ceux qui souffriront le moins et les derniers. C'est pourquoi nous continuerons à investir pour conforter cette audience.

RTL a fait le plein auprès d'une certaine cible que l'on pourrait qualifier, en caricaturant, de "ménagères wallonnes". Vous n'avez jamais éprouvé le besoin de chasser sur d'autres terres ? Le cliché que vous citez, que nous appelions dans la maison "Gisèle de Marcinelle", n'existe plus aujourd'hui. Quand on fait l'audience que nous connaissons, on ne se limite pas aux couches populaires plutôt décentrées par rapport à Bruxelles. On touche tout le monde, toutes les classes sociales.

Regarderiez-vous RTL-TVI si vous n'en étiez pas le patron ?

Oui, et je peux vous dire que d'autres patrons la regardent aussi et connaissent parfaitement ses programmes.

Vous êtes aussi président du théâtre royal de la Monnaie. Quelque chose ne colle pas entre votre personnalité d'amateur d'opéra et l'image populaire que dégage RTL...

Vous trouvez ? Vous avez raison sur un point : on a mis à l'antenne des programmes qui étaient à l'opposé de mes convictions personnelles. L'Ile de la tentation, par exemple, ne correspond pas du tout à mes principes. Quand on met sur Club TV des émissions comme Jackass où des gens se mettent des aiguilles dans le bras, sautent d'un chariot de plus de vingt marches, ça ne m'amuse pas. Encore une fois, je ne suis pas là pour faire Delusinne TV, je suis là pour faire RTL Belgium.

Sur la RTBF: "AVEC BEAUCOUP MOINS DE MOYENS, NOUS FAISONS BEAUCOUP PLUS DE CHOSES"

Vous trouvez qu'on exagère votre antagonisme avec Jean-Paul Philippot, l'administrateur général de la chaîne publique ?

Evidemment ! Nous avons encore dîné en tête à tête il y a quinze jours, de façon conviviale et très sympa. Nous étions vraiment amis avant 2002. Il était chef de cabinet PS, moi je m'occupais des campagnes publicitaires du parti. Après cela, les tensions et les frictions sont inévitables dans notre business. Quand on passe deux mois et demi à faire des offres pour l'Europa League, et que l'un gagne et l'autre perd, on n'est pas très content. Mais il n'y a pas d'animosité entre nous. Je crois qu'on se respecte et qu'on s'entend vraiment bien.

Y a-t-il des programmes que vous appréciez sur la RTBF ?

Question à la une ou Les Carnets du bourlingueur sont de belles émissions. Je serais vraiment très content d'en avoir de pareilles dans ma grille de programmes. On ne me prendra jamais à dire que la RTBF ne fait pas de bonnes choses. Globalement, moins bonnes que chez nous, mais de très bonnes choses.

Moins bonnes pour quelle raison ? Manque de talents ?

Je serai très clair là-dessus : il y a autant de talents à la RTBF que chez nous. Ce qui différencie les deux sociétés, c'est la façon de les mettre en oeuvre.

C'est ainsi que vous expliquiez l'arrivée chez vous de Georges Huercano, Stéphane Pauwels, Thomas Van Hamme...

Nous n'avons jamais joué de la mandoline sous les balcons de la RTBF. Des circonstances ont voulu que certains chez eux se soient dit : "On n'est pas très heureux, comment les choses se passent-elles chez vous ?" Je dirai simplement que personne venu de la RTBF ne s'est senti mal chez RTL.

Y a-t-il des journalistes ou des animateurs que vous leur enviez ? Franchement, je serais en difficulté de vous répondre. Peut-être éventuellement en sport... Je trouve Benjamin Deceuninck plutôt sympa. Il a une bonne tête et du talent.

Mais alors, qu'est-ce qui distingue vraiment la RTBF de RTL ?

Disons qu'avec beaucoup moins de moyens nous faisons beaucoup plus de choses. Sont-elles meilleures ? Si les audiences sont le critère, oui. Si c'est le "qualimat" que Jean-Paul avait inventé à un moment pour justifier ses choix, peut-être pas. Mais je pense que le nombre de gens qui vous plébiscitent en vous regardant est un bon critère d'appréciation de la qualité de vos programmes.

Si vous étiez à la tête de la RTBF, vous feriez mieux ?

Je ne dis pas mieux : différent. Mais pour ce faire, il faut un vrai blanc-seing politique. Jean-Paul Philippot fait ce qu'il peut avec les contraintes qui sont les siennes. La VRT, en revanche, est l'enfant d'un courage politique flamand qui a voulu une chaîne publique forte qui porte les valeurs flamandes. Sa liberté absolue lui a permis de développer un dynamisme extraordinaire.

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Vous êtes né à Renaix, commune à facilités, vous vivez à Lot, vous êtes parfait bilingue. Vous considérez-vous plutôt de culture flamande ou francophone ?

Je suis un bâtard culturel. Jusqu'à 18 ans, j'ai vécu entre Renaix, Courtrai, Waregem et Gand. Mons, Namur ou Liège, c'était l'étranger pour moi. Linguistiquement, je suis plutôt francophone mais, culturellement, je me sens très proche de la Flandre. De surcroît, mon épouse est limbourgeoise, mais a étudié en français. Nous sommes donc tous les deux à la frontière des deux cultures.

Vous craignez la fin du pays ?

En tant que fervent défenseur de l'unité fédérale, je suis très inquiet pour ce qui se passera en 2014. En même temps, je garde beaucoup d'espoir. Je trouve un peu difficile de dire aujourd'hui "chacun s'autodétermine", en faisant fi de la solidarité. Je pense que ce pays a une unité, que des valeurs communes se sont créées en 181 ans. Il serait regrettable d'en arriver à des extrémités.

RTL a-t-elle un rôle à jouer dans les relations entre Flamands et francophones ?

A notre avis, on fait des choses. Nous avons invité Guy Verhofstadt à parler 52 minutes avec les spectateurs francophones. Nous avons mis De Wever sur le gril l'an dernier. Nous avons aidé plus de 633 000 spectateurs à décoder sa personnalité. Sans complaisance, mais avec le respect dû à un invité. Quand mon ami François de Brigode s'assied sur la table d'un ministre en fonction pour lui faire avouer son alcoolisme [NDLR : l'émission Répondez à la question, sur la Une], je ne considère pas cela comme du service public. Ça, on ne le fera jamais.

On vous a toujours collé une étiquette socialiste. Vous l'assumez ?

Si c'était le cas, ça se saurait réellement. Elio Di Rupo est un ami, j'ai fait ses campagnes pendant plus de dix ans. Donc voilà. On a aussitôt pensé qu'Elio avait placé deux de ses proches à la tête de l'audiovisuel public et privé pour faire râler le MR... J'ai aussi des amis libéraux. Mon arrivée à RTL n'a rien à voir avec la politique.

Vous vous imagineriez entrer un jour dans l'arène politique ?

La politique au sens noble du terme, la vie de la cité, me passionne à un point que vous n'imaginez pas. Mais je n'en ferai jamais. Mon métier me passionne trop pour cela. De plus, il me faudrait créer mon parti qui ferait la synthèse de mes idées.

Quelles sont-elles, ces idées ?

Je pense qu'une société émancipée doit aider sa grande composante à avoir des soins de santé, une sécurité sociale, l'éducation, la culture pour tous. Mais je pense aussi qu'une société de ce type doit encourager ceux qui créent de la valeur, prennent des risques. On doit aider les gens, la pauvreté est une chose inacceptable. Mais ceux qui entreprennent ne doivent pas toujours être pénalisés.

Sur sa vie privée: "MA VIE EST RANGÉE COMME UNE COMMODE"

Quel genre de vie menez-vous ?

Une vie un peu spartiate. Je me lève à 5 h 30, je suis ici à 7 heures-7 h 15, je me couche vers 1 heure. C'est une discipline de fer, mais aussi beaucoup d'assistance. A la maison, ma femme s'occupe de tout. Je ne fais pas les courses, je ne connais rien. Si les plombs sautent, je serais incapable de dire où se trouvent les fusibles. Quand je me lève le matin, je n'ai pas d'autre souci que de penser à ce qui m'attend de la journée.

Et en dehors du boulot ?

Je suis très impliqué dans cette maison, mais en même temps, toute ma vie n'est pas ici. Ma vie c'est aussi ma femme, mes enfants, mes amis, l'opéra... Au début, ça a un peu choqué. RTL est une société qui vit en forte symbiose. Quand je suis arrivé, j'ai été stupéfié de voir le nombre de couples dans la maison. C'est une boîte de pionniers qui se sont connus jeunes et ont beaucoup bossé à des heures d'inconfort. Des choses se sont créées. Pour certains, la vie est une grande malle où tout se mélange. La mienne est une commode dont j'ouvre un tiroir à la fois ; parce que quand on ouvre les deux, on risque de se coincer les doigts. Jamais personne de RTL n'est venu chez moi. On se voit, on dîne ensemble, mais je sépare les tiroirs.

Propos recueillis par Ettore Rizza et Thierry Fiorilli

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