Charles Picqué : Un plan B plutôt que la soumission

10/09/10 à 11:15 - Mise à jour à 11:15

Source: Le Vif

La dernière nouvelle du front communautaire sent la poudre. Le PS décrète la mobilisation francophone pour se préparer à la fin du pays. Charles Picqué (PS), ministre-président de la Région bruxelloise, persiste à sonner le tocsin.

Charles Picqué : Un plan B plutôt que la soumission

© Belga

Le Vif/L'Express : Inviter à préparer l'après-Belgique dans le climat explosif actuel, n'est-ce pas au mieux déraisonnable, au pire irresponsable ?

Charles Picqué : Pas du tout. En aucun cas, il ne faut créer les conditions ou prendre l'initiative d'une scission du pays. Mais il serait irresponsable de ne pas se préparer à l'éventualité d'un divorce. Nous vivons dans un irrationnel qui peut nous conduire à n'importe quelle aventure.

La Flandre croit au bluff du PS...

Nous ne pouvons être pris au dépourvu face à une stratégie imposée par d'autres. Le risque de scission existe. Et le maintien de ce pays n'aura plus aucun sens s'il doit signifier une soumission totale aux intérêts de la majorité flamande. Que veut la Flandre ? Démanteler la Belgique ou s'assurer de son contrôle à travers les leviers de décision ? Je ne sais franchement pas lequel est le plus inquiétant : le sécessionniste affirmé ou celui qui vous invite à vivre encore avec lui mais dans une soumission totale...

Cela suppose un plan B francophone que l'on ne voit toujours pas venir...

Des choses se préparent, des experts planchent. Notamment sur la capacité de contourner un éventuel veto flamand à la gestion de Bruxelles en cas de coopération avec la Wallonie. Mais c'est très récent. Et on est encore loin d'un plan B ficelé dans tous ses détails.

Qu'avez-vous déjà couché sur cette feuille qui ne serait plus tout à fait blanche ?

Si la Flandre devait persévérer dans sa volonté d'éloignement, le futur serait de faire travailler ensemble les deux Régions bruxelloise et wallonne, unies par des liens forts en termes de coopération et de moyens. Avec Bruxelles comme ville-Région, peut-être ville-Etat internationale. Ce qui me plaît dans ce plan B, c'est qu'il est raisonnable et qu'il n'est pas frappé du nationalisme : il n'est pas celui de l'enfermement de Bruxelles et de la Wallonie et n'exclut pas la coopération économique avec la Flandre. C'est important, parce que certains vont chauffer l'opinion flamande pour présenter ce lien Wallonie-Bruxelles comme une arme dirigée contre la Flandre. Alors qu'il ne serait que la résultante d'une agression contre les principes de la solidarité nationale.

L'axe fort Wallonie-Bruxelles : vous êtes certain de l'union sacrée ?

Sans doute y a-t-il eu la peur d'un désintérêt wallon pour Bruxelles. Mais les faits démentent cette impression. La création de la Région bruxelloise n'aurait pas été possible sans les Wallons. Nos sorties, Rudy Demotte [NDLR : ministre-président de la Région wallonne] et moi, sur la Fédération Wallonie-Bruxelles, ne sont pas un hasard. La Wallonie ne peut spéculer sur le fait qu'elle bénéficierait du rayonnement international de Bruxelles enfermée dans une zone nationaliste, qui sera peut-être la Flandre de demain. Le signe le plus tangible de cette solidarité forte, c'est l'inquiétude qu'elle crée chez les nationalistes flamands. C'est leur intransigeance qui a créé ces liens forts entre Bruxelles et la Wallonie, alors qu'ils ont toujours spéculé sur le fait que Wallons et Bruxellois ne s'aimaient pas. Quelle évolution en dix ans !

Bart De Wever et les nationalistes flamands ne sont-ils pas en train de réussir leur coup : amener le PS à jouer sur leur terrain, celui du séparatisme ?
Attention ! Les francophones ne s'y préparent pas du tout dans la jubilation. Et le niveau d'impréparation du plan B prouve bien que les francophones ne peuvent être assimilés aux nationalistes flamands. Nous ne voulons pas de ce scénario de rupture qui n'est pas le nôtre, nous nous y accommodons sans aucun plaisir.

L'opinion francophone pourra-t-elle décoder ce langage ?

C'est fondamental. Parce que je sens venir le coup : on va faire croire que les dirigeants politiques francophones sont aussi responsables que les flamands de la course à la scission du pays. Rien n'est plus faux : nous ferons ce plan B dans un esprit de légitime défense et une stratégie de prévention en cas d'agression. Nous n'avons pas voulu déclencher le détonateur.

Cela sous-entend que la Belgique est sur un baril de poudre : vous n'en faites pas trop en jouant sur les peurs ?

Est-on bien conscient du tournant historique qui s'est produit au dernier scrutin du 13 juin ? Le premier parti politique de Belgique est aujourd'hui un parti qui veut sa fin. Ce qui était encore une politique-fiction il y a quinze ans est une réalité. La classe politique francophone a pris la mesure de cet extraordinaire traumatisme politique.

On a basculé dans un autre monde ?

Oui. Une logique infernale de démantèlement du pays est à l'£uvre depuis quarante ans. Sans espoir de retour en arrière. Le Mouvement flamand a initié ce dépeçage de l'Etat fédéral. Cette évolution inéluctable connaît un effet d'accélération. Depuis la victoire de la N-VA, la Flandre est passée à la vitesse supérieure. C'est un autre enseignement de l'Histoire : les gens qui portent des thèses ultra savent très bien que les occasions de les imposer ne se répètent pas nécessairement. Pour profiter pleinement de leur succès, ils ne peuvent s'enliser dans un long processus de compromis. Bart De Wever a fait apparence quelques semaines. Mais les masques sont vite tombés.

Difficile de dire que les francophones n'ont pas vu venir le coup. Il y a de la naïveté, de l'aveuglement ?

Une partie de l'opinion publique francophone est restée très longtemps d'un optimisme excessif sur un retour possible à la modération des Flamands.

Vous perdez espoir de ramener la Flandre à la raison ?

Vous connaissez ma nature pessimiste. Mais tout de même : des gens qui en viennent à bloquer un pays et à attirer l'attention du monde entier, pour une question de facilités octroyées à une toute petite minorité de quelques communes limitrophes de la capitale de l'Europe. Des gens qui refusent de refinancer Bruxelles, leur prétendue capitale, et prennent ainsi le risque d'assécher leur propre moteur de développement économique. N'est-ce pas là l'expression d'un entêtement tout à fait inquiétant ? D'une détermination obsessionnelle ? Oui, évidemment ! Nous ne sommes pas face à des enjeux qui justifient une telle tension. A moins que...

A moins que... ?

A moins qu'on ne soit en présence d'une stratégie de rupture et d'un contexte hautement émotionnel. Et c'est bien le cas. Voir le bourgmestre de Gooik [NDLR : le CD&V Michel Doomst] pleurer en parlant de BHV, cela me laisse rêveur... Ne l'oublions pas : le nationalisme est un rêve romantique.

S'accrocher avec l'énergie du désespoir à un Etat belge pourrait devenir une erreur politique ?

Cela pourrait le devenir, dans la mesure où une soumission du moment ne sauverait de toute façon pas le pays ou ne déboucherait que sur une coquille vide sans signification. Des concessions francophones trop importantes se traduiraient par des situations humiliantes qui finissent toujours par se payer cash. Avec, au bout du compte, une volonté de revanche, d'un côté, un excès de position dominante du vainqueur, de l'autre.

La Belgique, une occasion manquée ?

Nous n'avons évolué que dans une logique destructrice de liens, pas dans une logique constructive de nouveaux types de solidarité.

Pierre Havaux

En savoir plus sur:

Nos partenaires