Maarten Boudry

Abattage rituel: « La liberté de culte est une erreur qu’il vaudrait mieux supprimer »

Maarten Boudry Philosophe des sciences. Ghent University

« En principe, les organisations musulmanes ont raison: un état n’a pas à se mêler de discussions théologiques » écrit le philosophe spécialisé en sciences Maarten Boudry à propos de la discussion sur l’abattage rituel. « Ces discussions kafkaïennes ont trait à la liberté de culte ».

D’après les estimations, un sort incertain attend 35.000 moutons belges. Seront-ils égorgés dans des abattoirs reconnus, sous la supervision de bouchers professionnels ? Perdront-ils tout leur sang dans une baignoire ? Seront-ils étourdis avant le coup mortel ou seront-ils pleinement conscients, la tête dirigée vers La Mecque ? Même le moment de leur exécution est encore incertain : la date de la Fête du Sacrifice n’est dévoilée qu’une dizaine de jours à l’avance.

La mise en demeure envoyée par 48 organisations musulmanes au ministre flamand du Bien-être animal Ben Weyts, suite à sa décision d’interdire l’abattage sans étourdissement dans les abattoirs temporaires, se lit par moment comme un manuscrit inédit de Franz Kafka. Le document oscille entre une joute juridique sans fin et une dispute théologique sur le sexe des anges. Ou dans ce cas-ci des moutons.

De quoi s’agit-il? Selon les organisations musulmanes, l’abattage rituel dans le cadre de la Fête du Sacrifice doit respecter six ordonnances divines. Le boucher doit être compétent, l’abattoir kasher, le coup de couteau doit se faire en un mouvement, l’animal ne doit pas voir le couteau et la tête du mouton doit être dirigée vers La Mecque. Finalement, l’animal doit être en bonne santé et – voilà tout le problème – non étourdi. Dieu a décidé que l’animal sacrifié doit mourir d’un coup de couteau, pas d’étourdissement. Cependant, le ministre Ben Weyts a décidé, en dépit de la volonté de Dieu, d’autoriser l’abattage sans étourdissement uniquement dans les abattoirs reconnus, et plus dans les abattoirs temporaires. Et ces abattoirs reconnus ne suffisent pas pour les 35.000 ruminants. Il s’agit donc d’une restriction de la liberté de culte.

Ou dispose-t-on d’une latitude théologique? Que se passe-t-il si vous mettez le mouton sous narcose électrique en lui donnant un à-coup électrique ? Cet à-coup n’est pas mortel. Si vous n’égorgez pas le mouton, il ne lui faudra que quelques instants pour se remettre à bêler joyeusement. Théologiquement, c’est néanmoins inacceptable, écrivent les organisations musulmanes « car le risque existe que l’animal meurt quand même des suites de la narcose ». Et dans ce cas, voyez-vous, Allah ne veut pas du mouton.

Et si l’animal est anesthésié immédiatement après l’égorgement? Ce n’est pas halal non plus. Pourtant, d’autres musulmans en Nouvelle-Zélande et en Irlande le font, après une profonde réflexion théologique. Il s’agit là de pratiques de « courants minoritaires » au sein de l’islam contre lesquelles notre Conseil des Théologiens de l’Exécutif des musulmans de Belgique s’est clairement prononcé. Et pourquoi ne pas répartir l’abattage sur plusieurs jours afin de permettre aux abattoirs reconnus de gérer l’affluence ? Pardon, on ne peut sacrifier que le jour de la Fête du Sacrifice. Commander de la viande de mouton halal à l’avance, alors ? Faire un don comme alternative ? Abattre un boeuf au lieu d’un mouton ? Non. Non. Non.

Les suggestions susmentionnées viennent d’une circulaire du cabinet Weyts aux bourgmestres flamands. Le ministre voulait parvenir à un compromis avec la communauté musulmane qui soit également théologiquement acceptable. Cependant, les organisations musulmanes qualifient ce genre de propositions d’ « ingérence dans les obligations religieuses qui par conséquent doit cesser. » En d’autres termes : Weyts, ne vous en mêlez pas.

En principe, les organisations musulmanes ont raison: un état n’a effectivement pas à se mêler de discussions théologiques sur le sexe des moutons. Ces discussions kafkaïennes ont trait à la liberté de culte. Comme je l’ai déclaré il y a quelques années, ce concept est une erreur, qu’il vaudrait mieux supprimer. Suis-je en faveur d’une restriction de la liberté pour pratiquer une religion ? Bien sûr que non.

La liberté de pensée, de croyance, de conscience, d’association et d’action est déjà ancrée dans nos libertés constitutionnelles et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Cependant, il est inutile, trompeur et discriminatoire d’avoir une catégorie pour « la liberté de culte », car celle-ci donne un traitement de faveur aux gens qui arborent le drapeau d’une religion reconnue.

Dans le cas de l’abattage rituel, il n’y a que deux possibilités. Soit la société accepte que les animaux soient abattus sans être étourdis, dans des abattoirs reconnus ou pas. Alors, la loi vaut pour tout le monde, que vous soyez adepte ou non d’une religion reconnue. Soit on interdit l’abattage sans étourdissement par considération éthique (ma préférence). L’essentiel, c’est que dans les deux cas la loi doit s’appliquer à tout le monde. Faire une exception pour certaines religions est une forme de discrimination à l’égard des incroyants et de personnes adeptes de courants religieux minoritaires.

Ce n’est pas à l’état à faire de la théologie : les gens peuvent faire et croire ce qu’ils veulent, tant qu’ils n’enfreignent pas la loi. Qu’ils considèrent leurs pratiques et convictions comme une « religion » ne change rien. La scientologie est-elle une religion ? Le mouvement rastafari? Le naturisme? L’anthroposophie? La foi dans le marché libre est-elle une religion? Les anthropologues n’ont toujours pas réussi à délimiter exactement la religion et n’y parviendront jamais. Aussi l’étiquette religion ne mérite-t-elle aucun privilège. Un état qui reconnaît la liberté de culte ou de religion comme un droit à part doit inévitablement décider ce qu’est une religion et ce qui ne l’est pas et dans quelle mesure cette liberté supposée peut passer outre les autres dispositions légales. Contrairement au commun des mortels, les rastafaris peuvent-ils consommer du cannabis parce que c’est leur « religion » ? Les naturistes peuvent-ils se promener nus dans les rues parce que c’est leur « religion » ? Doit-on accepter les mutilations génitales si ceux qui les pratiquent invoquent des arguments religieux ? Les parents ont-ils le droit de refuser une transfusion sanguine à leurs enfants pour des raisons religieuses (Les Témoins de Jehova) ?

Absurdités

Bien sûr que non, et j’espère que vous êtes d’accord avec moi. En principe, un ministre ne devrait pas se mêler de disputes théologiques et de rites religieux. Il devrait être évident que quand une loi est en vigueur dans notre pays, elle s’applique à tout le monde sans exception. De toute évidence, Ben Weyts partage cet avis. Pour préciser que ladite liberté de culte n’est pas une raison pour autoriser les abattages illégaux, il déclare dans sa circulaire que « tous les abattements sans étourdissement, y compris dans la cadre de la Fête du Sacrifice, ne peuvent avoir lieu que dans les abattoirs reconnus ». Les organisations musulmanes considèrent cette mention particulière de la Fête du Sacrifice comme « une discrimination indirecte basée sur la croyance … étant donné l’accent mis sur la Fête du Sacrifice » qui vise à porter préjudice à la population flamande musulmane. Voilà le genre d’absurdités que donne la liberté de culte. Un groupe de population religieux proteste contre la loi et invoque la liberté de culte, ensuite l’état précise qu’il n’y a pas d’exceptions pour les rites religieux avant de se faire accuser de « discrimination » pour avoir pris cette religion dans le collimateur.

En soi, je trouve positif que les organisations musulmanes entreprennent des démarches juridiques contre le gouvernement flamand, indépendamment de leur argumentation bancale. Ils ont le droit d’épuiser tous les moyens juridiques pour obtenir gain de cause. Ce sont là les habitudes d’un état de droit. Si un juge leur donne raison – ce qui m’étonnerait – il faudra se résigner. Si eux font chou blanc, ils devront se résigner.

Comparez cette attitude laïque à ce qu’il se passe dans l’histoire du sacrifice d’Abraham. Comme la mise en demeure l’explique en détail, la Fête du Sacrifice célèbre la mémoire d’Abraham qui « musulman exemplaire, était à ce point dévoue à Dieu qu’il était prêt à sacrifier son fils à la demande de Dieu ». Cette histoire terrifiante d’un père qui entend des voix et se prépare aussitôt à égorger son enfant et à le brûler est un héritage partagé du christianisme, du judaïsme et de l’islam. (D’ailleurs, dans le christianisme, l’Agneau mystique – Jésus – est égorgé sans étourdissement). Comme le soulignent les organisations musulmanes, la morale de cette histoire, c’est qu’il faut toujours faire ce que Dieu vous demande, malgré ce que vous dit votre conscience ou la loi. Le philosophe spécialisé en droit néerlandais Paul Cliteur a vertement critiqué cette « théorie de commandement divin ». Dans les trois grandes religions, on fait l’éloge d’Abraham, prêt à égorger son propre fils, parce qu’une voix dans sa tête le lui a commandé. Ce n’est que quand il lève son couteau vers la tête de son enfant, qu’une autre voix (d’un ange) le retient. Si aujourd’hui quelqu’un affichait un tel comportement, on s’inquiéterait de savoir quels médicaments lui prescrire et comment le tenir loin de cet enfant.

Cette théorie du commandement divine est totalement incompatible avec notre état de droit laïque et notre société moderne. Dieu peut commander ce qu’il veut. Ses croyants doivent respecter cette loi. Un commandement divin ne peut jamais servir d’excuse pour transgresser la loi. En tant que musulmans pieux, les 48 organisations veulent rester attachées à ces ordonnances divines arbitraires. Les démarches juridiques qu’elles entreprennent pour revendiquer leurs droits montrent heureusement qu’elles se détachent lentement de cette pensée.

À quel moment pouvez-vous imaginer qu’Abraham introduise un référé pour pouvoir égorger son fils? Ou que Dieu en soit satisfait?

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