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« Je m’excuse », une formule si tendance et si facile

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif/L'Express

Après chaque dérapage, les personnalités issues du monde politique, économique, sportif, médiatique ou artistique ont pris l’habitude de s’excuser publiquement. Pardon sincère ou bel outil de communication ?

Pas une semaine ne passe sans qu’une phrase, un geste, une attitude suscite un tollé. Puis, presque invariablement, des excuses de la part de son auteur. La multiplication de ces excuses, imputables à une multiplication similaire de dérapages, pose question. Certes, quand un modèle fonctionne, il a tendance à se répandre. Mais que signifie encore l’excuse quand elle se banalise à ce point ? Que vaut-elle lorsque l’auteur des faits précise qu’il maintient malgré tout ses propos ? Le point avec Bernard Rimé, professeur émérite en psychologie de l’UCL et chercheur en sciences psychologiques.

Que se passe-t-il entre deux individus lorsque l’un offense l’autre ?

Quand il y a offense, le rapport entre deux individus se déséquilibre. La victime est dépossédée de son intégrité morale ou physique, de son statut, de son contrôle, que ce soit pour elle-même, ses proches ou le groupe auquel elle appartient. L’offenseur, lui, en retire un gain : il est le prédateur. Comprendre ce processus est essentiel pour parvenir ensuite à rééquilibrer la relation et éventuellement ouvrir la voie à la réconciliation.

Toute offense n’est pas forcément volontaire…

C’est l’offensé qui évaluera si l’offenseur a agi consciemment et a conscience de sa responsabilité ou si ce qui s’est passé est accidentel. L’offenseur ne peut que réduire sa part de responsabilité en s’excusant. On est vraiment dans un mouvement de balancier entre deux humains. Plus l’offensé percevra l’intention de nuire chez son interlocuteur, plus il sera indigné et plus ce sera dévastateur pour lui. Car la victime considérera de plus en plus que son agresseur est définitivement et intrinsèquement mauvais. Et donc, elle ne pourra, à l’avenir, que l’éviter et se défendre face à lui.

Quel est le ressort de l’excuse ?

L’excuse est motivée par la culpabilité. Elle constitue une stratégie efficace pour aller vers la réconciliation, parce qu’en faisant amende honorable, l’agresseur change l’image qu’il donne de lui. S’il est sincère dans sa démarche, il n’apparaît plus comme fondamentalement mauvais. En reconnaissant son erreur, il donne des signaux d’humanité, ce qui est susceptible de mener à un changement de rapport entre les deux protagonistes.

Comment juge-t-on de la sincérité des excuses ?

C’est l’offensé qui va juger. Si elles sont sincères et si l’auteur est  » moralement propre « . Lorsque le 7 décembre 1970, le chancelier allemand Willy Brandt s’agenouille devant le mémorial du ghetto de Varsovie et s’excuse au nom du peuple allemand, sa démarche est très efficace parce qu’elle transpire d’humanité. Mais si les excuses ne sont pas sincères, il vaut mieux se taire. Diverses études montrent que le cas va alors dramatiquement s’aggraver.

Certains s’excusent tout en maintenant leurs propos.

Dans ce cas, il est tout à fait vain de s’excuser. Parce que l’offensé ne verra aucune sincérité dans le geste et ne fera qu’augmenter ses défenses par rapport à l’agresseur.

Theo Francken, le secrétaire d’Etat à l’Asile, a coutume de s’excuser (au moins sept fois en trois ans) après des prises de position, des déclarations ou des tweets. Sa démarche est-elle encore crédible ?

Je ne me prononce pas sur ce cas particulier. Mais s’excuser de manière répétitive relève de la communication. L’excuse n’est alors qu’un outil oratoire visant à jeter de la poudre aux yeux et qui coupe court à la polémique. Car que voulez-vous dire encore à un offenseur qui vient de présenter ses excuses ? Rien. Mais ça ne calme pas les victimes, les excuses portant sur l’erreur de communication et non sur l’offense elle-même.

Pour que la réconciliation s’opère, la victime doit-elle accorder son pardon à l’agresseur ?

Après une offense, la victime ressent de la colère, une infériorité émotionnelle et se sent souvent honteuse. L’offenseur, lui, éprouve un sentiment de puissance mais craint que ça n’entraîne son rejet ou son exclusion sociale. Leurs besoins sont donc complémentaires. On dit que la honte doit changer de camp : la réconciliation n’est possible que si l’offenseur endosse la honte à son tour. En compensation, l’offensé est réinvesti d’une certaine puissance. Dans cet échange, le pardon doit venir de l’offensé qui, explicitement, scelle le processus de réconciliation. Ainsi, l’offenseur sait que son geste a été perçu comme sincère.

Quid quand l’offense s’adresse à un groupe de la population : les femmes, les homosexuels, les Juifs, les Noirs ?

Le processus de rapprochement, valable entre deux êtres, en devient plus diffus. Il est d’ailleurs beaucoup plus facile de s’excuser publiquement dans les médias que face à la personne blessée parce que, dans ce cas, l’offensé se trouve sous le regard de l’autre, donc sous le contrôle de l’interaction sociale. L’excuse dans le cadre d’un  » corps-à-corps  » est beaucoup plus puissante. Mais dans le cas d’un individu, seul face à un groupe, qui retire ses propos et présente ses excuses, la relation progresse très probablement, du moins si sa démarche est perçue comme sincère.

Demander pardon revient-il au même que présenter ses excuses ?

Dans la demande de pardon, l’offenseur attend l’acceptation de l’offensé. Ce n’est pas tout de le dire, en quelque sorte. Encore faut-il que le pardon soit reçu. Les excuses, en revanche, n’appellent pas forcément de retour. Symboliquement, la différence est énorme.

On s’excuse davantage aujourd’hui qu’on ne demande pardon : humainement, on a donc régressé ?

Oui.

Plus elle coûte, plus elle est sincère

 » Les excuses du président Bill Clinton à l’époque de ses déboires sentimentaux lui ont permis de reprendre place dans la société et de retisser des liens avec les gens, dans une relation pacifiée.  » Voilà qui illustre les conclusions des chercheurs du Machine Learning Group (faculté des sciences de l’ULB) et du Laboratoire d’intelligence artificielle de la VUB, qui ont appliqué la théorie des jeux évolutifs au phénomène des excuses.  » L’excuse nous permet d’entretenir des relations à long terme, détaille Tom Lenaerts (ULB). Mais il faut qu’elle soit sincère.  » Elle doit donc avoir un coût pour celui qui l’exprime.

Que se passe-t-il si on ne présente pas d’excuses ?  » Notre modèle mathématique montre que la vengeance s’introduit alors dans le système, afin d’inciter chacun des acteurs à adopter un comportement plus correct. Dans la grille d’analyse de la théorie des jeux, ça donne : si tu n’es pas correct, j’arrête de jouer avec toi ou je te sanctionne pour ton erreur.  »

Un an d’excuses
Le chancelier allemand Willy Brandt à genou devant le mémorial des morts du ghetto de Varsovie, le 7 décembre 1970.
Le chancelier allemand Willy Brandt à genou devant le mémorial des morts du ghetto de Varsovie, le 7 décembre 1970.© REPORTERS

– 29 janvier 2018 Volkswagen s’excuse après l’utilisation de singes, forcés de respirer des gaz d’échappement.

– 28 janvier 2018 Donald Trump présente ses excuses aux pays d’Afrique, au Salvador et à Haïti, qu’il avait qualifiés de  » pays de merde « .

– 23 janvier 2018 Le pape s’excuse auprès des victimes de prêtres pédophiles après avoir soutenu un évêque chilien controversé.

– 15 janvier 2018 L’arbitre français Tony Chapron s’excuse après avoir taclé et sanctionné un joueur de Nantes.

– 14 janvier 2018 Catherine Deneuve s’excuse après avoir plaidé, dans une tribune collective, pour la  » liberté d’importuner  » des hommes.

– 12 janvier 2018 La RTBF s’excuse pour l’intitulé d’une émission de C’est vous qui le dites, sur Vivacité.

– 12 janvier 2018 L’actrice Brigitte Lahaie s’excuse après avoir affirmé qu’une victime pouvait jouir lors d’un viol.

– 9 janvier 2018 Gérard Deprez s’excuse auprès de Charles Michel pour les conséquences de son affirmation selon laquelle le renvoi de Soudanais vers leur pays était inacceptable. Mais il maintient ses propos.

– 2 janvier 2018 Le joueur de football belge Radja Nainggolan s’excuse pour son ivresse, filmée la nuit de la Saint-Sylvestre.

– 29 décembre 2017 Apple s’excuse auprès de ses clients pour avoir bridé ses produits.

– 15 décembre 2017 Le secrétaire d’Etat Pascal Smet s’excuse après avoir comparé Bruxelles à une prostituée.

– 2 décembre 2017 L’animateur télé Tex s’excuse après une blague sur les violences contre les femmes.

– 1er décembre 2017 Le directeur de Mediapart, Edwy Plenel, s’excuse auprès de Charlie Hebdo après l’avoir accusé de mener la  » guerre aux musulmans « .

– 23 novembre 2017 Michael O’Leary, patron de Ryanair, s’excuse auprès du ministre de la Protection des consommateurs, Kris Peeters, après l’annulation de dizaines de vols.

– 23 novembre 2017 Le philosophe Raphaël Enthoven s’excuse après avoir déclaré que la nouvelle version du Notre Père était islamophobe.

– 9 octobre 2017 La firme Dove fait amende honorable après la publication d’une publicité jugée raciste.

– 31 août 2017 Le joueur de tennis belge Steve Darcis s’excuse après s’être emporté sur Twitter à l’issue de sa défaite au premier tour de l’US Open.

– 24 mai 2017 L’animateur télé Cyril Hanouna présente ses excuses après un canular téléphonique homophobe.

– 2 mai 2017 Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères, s’excuse pour le vote belge appuyant la candidature de l’Arabie saoudite au sein de la commission sur le statut des femmes à l’ONU.

– 25 février 2017 Louis Michel s’excuse auprès des professeurs après avoir tenu, dans Le Vif/L’Express, des propos dénigrants sur leurs compétences et leur rémunération.

– 6 janvier 2017 Le bourgmestre de Lontzen, Alfred Lecerf, s’excuse après la révélation du scandale Publifin.

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