La deuxième vague des séries féministes

Le Vif

Décrire la condition des femmes avec un regard de femme: une dynamique peu à peu ancrée dans la production de séries. Barbara Dupont, spécialiste de la question à l’UCLouvain, nous accompagne à la découverte des créations les plus récentes et stimulantes.

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Depuis les années 2010, quelques séries imaginées ou défendues par des femmes ont bousculé les injonctions et les représentations traditionnelles (lire l’encadré). Dans leur sillage, d’autres ont tout récemment agrandi cet archipel naissant d’écritures insolites, capables de dépeindre, dans la douleur, l’humour et l’intelligence, la condition des femmes: The Marvelous Mrs Maisel, I May Destroy You, Feel Good, La Théorie du Y, Pandore, Unbelievable, Physical, Sex Education… Mais d’entrée, plutôt que d’étiqueter des séries féministes, Barbara Dupont, chercheuse en communication à l’UCLouvain, spécialiste de la question du genre et de la représentation des héroïnes dans les séries TV, préfère ouvrir une question: «Quelles fictions sont en mesure de déconstruire la norme patriarcale, le regard masculin sur les femmes, sur le monde, ou du moins d’aller les chatouiller, les déranger de manière plus ou moins grande?»

Des histoires et des personnages féminins «qui existent au-delà du regard des hommes hétéros. Cela peut déstabiliser de prime abord: nous ne sommes pas habitués à un tel regard sur les femmes.

L’interrogation recèle une dimension économique: qui produit, qui écrit, qui décide du contenu d’une chaîne, d’une plateforme, d’une fiction? «La proportion de femmes aux postes d’écriture et de décision a une influence gigantesque sur la manière dont se construit un personnage et sa capacité ou non à bousculer les normes en place», note la doctorante. De fait, les femmes restent minoritaires dans ces processus, même si quelques pionnières sont sorties du lot: Lena Dunham (Girls), Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy), Phoebe Waller-Bridge (Fleabag), Issa Rae (Insecure), Laurie Nunn (Sex Education). Selon Barbara Dupont, «l’émergence de personnalités importantes donne l’impression, fausse, qu’elles sont de plus en plus nombreuses. Or, les chiffres stagnent depuis dix ans: à peine un tiers des show runners (NDLR: des auteurs-producteurs) sont des femmes.» En France, les statistiques les plus récentes montrent une proportion de 10% de femmes. Bref, l’économie des séries est encore proportionnellement peu ouverte aux femmes. Et pourtant…

À corps et à cri

Une nouvelle vague de créatrices, dans le sillage de MeToo et portées par les succès de leurs prédécesseures, continuent de challenger les images forgées de longue date à l’endroit des femmes et de la sexualité. Peu à peu, les séries s’extirpent du male gaze, cette perspective masculine imposée sur les corps, la sexualité, la place des femmes dans le monde et dans nos représentations. «La thématique du corps, très présente actuellement dans les études et le militantisme féministes, se retrouve beaucoup dans les séries et les fictions, analyse Barbara Dupont. D’où un grand intérêt, en ce moment, pour les violences sexuelles, les menstruations, les injonctions esthétiques ou cosmétiques.»

Créée en 2020 par Michaela Coel, I May Destroy You n’est rien d’autre que la meilleure série sur la génération post-MeToo, car elle aborde avec acuité les multiples aspects de la sexualité et du consentement. La question de l’irruption des règles durant l’acte sexuel y est abordée dans une scène touchante, avec un naturel et une dédramatisation qui font du bien. Diffusée depuis mars 2020 sur Netflix, Feel Good, coécrite par la jeune humoriste Mae Martin, prend également un malin plaisir à laisser ses gants au vestiaire: «Comme Fleabag avant elle, Feel Good va puiser des petits éléments du quotidien qui, en fait, révèlent de grandes injonctions faites aux femmes», souligne Barbara Dupont. Pour notre experte, le début d’une prise de conscience, d’une volonté de s’écarter du male gaze peut également se traduire de manière presque insensible. Exemple avec Russian Doll, dont la deuxième saison a débarqué sur Netflix ce printemps: «Le personnage principal, Nadia, n’est jamais filmée comme un corps à désirer. Le dialogue qui s’installe avec la caméra la montre comme une personne pleine et entière, qui ne répond pas aux exigences plastiques encore très présentes dans les séries. Pour moi, c’est bien du female gaze.» Progressivement, l’enjeu est de parvenir à écrire des histoires et des personnages féminins «qui existent au-delà du regard des hommes hétéros. C’est très rafraîchissant, même si cela peut déstabiliser de prime abord: nous ne sommes pas habitués à un tel regard sur les femmes.»

Hors du champ des hommes

Big Little Lies (Be TV) avait dénoncé de manière sublime les violences faites aux femmes dans le cadre conjugal. Cette année, Maid (Netflix) a abordé la question en explorant les implications sociales: «L’histoire commence lorsque Alex s’enfuit de chez elle avec sa fille pour échapper à la violence de son compagnon, résume Barbara Dupont. La série explore l’après, l’immense précarité à laquelle beaucoup de femmes sont confrontées et qu’on ne voit habituellement pas à la télévision. Elle s’intéresse avant tout aux victimes. Les hommes n’y ont de place que pour marquer le fait qu’on n’est pas encore sorti du patriarcat.»

Hors du regard des hommes se configure ainsi la possibilité d’une sororité, un espace bienveillant d’expression et d’écoute, loin des crêpages de chignon dont la télé raffole encore trop. Dans le sillage de Girls ou Big Little Lies, Run the World (Starz, 2021) et Betty (Be TV, 2020-2021) ont montré la puissance régénératrice de la sororité. Celle-ci peut être mise à l’épreuve dans les représentations du monde du travail. Rivalités factices, tensions entre profession et vie domestique, expression masculine du pouvoir transposée dans un corps féminin y sont encore des chemins fréquentés. Là aussi, comme nous le décrit Barbara Dupont, ça bouge: «La grande dichotomie entre sphères publique et privée implique, pour des femmes, de grandes assignations. On l’a vu dans Borgen(NDLR: la quatrième saison est disponible sur Netflix) où la Première ministre du Danemark, Birgitte Nyborg, est renvoyée a cette double injonction, très commune, à être une femme qui réussit doublée d’une bonne mère. La série canadienne Workin’ Moms (Netflix) montre, elle, des femmes qui travaillent, ont des enfants et s’en sortent moyennement. Ce n’est plus un manquement ou une performance, cela correspond juste à la réalité de quantité de femmes.»

Notre faculté à comprendre directement les enjeux de ces scénarios dit beaucoup de notre évolution en tant que public. Par conséquent, c’est aussi la société qui progresse.

Pour les femmes proches du pouvoir, l’addition reste salée: sur Netflix, la série espagnole Intimidad parle d’une femme politique en pleine ascension, confrontée à la diffusion d’une sex tape. «La série montre à quel point on a encore beaucoup de mal à considérer les femmes comme les victimes du patriarcat, quand on ne les considère pas coupables, observe la chercheuse de l’UCLouvain. Comme dans Impeachment (NDLR: centrée sur l’affaire Monica Lewinsky), où on voit à quel point il y a un tarif pour tout et, loin du récit médiatique, Lewinsky a dégusté. En ramenant aujourd’hui des éléments du passé, Impeachment nous enjoint à questionner le présent: que ferait notre société de cette situation-là aujourd’hui? Ancrée dans les années 1980, Physical résonne aussi des problématiques actuelles et touche de plein fouet les injonctions à la minceur, nous donne à penser notre rapport persistant au corps des femmes.»

Déconstruire et reconstruire

Plutôt que de parler d’écriture typiquement féminine, Barbara Dupont préfère souligner qu’il existe «un enjeu de points de vue, qui doivent pouvoir avoir droit de cité. En tant que femme, en tant que minorité de genre ou en tant que personne racisée, on ne raconte pas les mêmes histoires, ni de la même manière, parce que les vécus ne sont pas tous les mêmes. Vu ce à quoi ressemblent la société et les industries créatives aujourd’hui, il faut donc qu’il y ait une dose d’intentionnalité dans la manière dont se construit un personnage pour qu’il soit dans la déconstruction de la norme.» C’est l’immense mérite de la websérie de la RTBF La Théorie du Y qui questionne les assignations de genre: «Une série courageuse, qui brise toutes les cases imposées par la société, pose de manière minutieuse la question de ce qu’on fait de tout ça et qui s’améliore de saison en saison», s’enthousiasme Barbara Dupont.

Déconstruire les stéréotypes, c’est également une des grandes prérogatives de la minisérie Roar (Apple TV+). Plusieurs de ses épisodes jouent sur la dimension littérale d’un cliché que la société perpétue à l’égard des femmes: une «épouse-trophée» vit, se nourrit et s’habille… sur une étagère ; une femme noire se retrouve peu à peu effacée de sa propre histoire et donc invisibilisée. «Il y a dix ans, cela n’aurait pas été reçu de la même manière, constate Barbara Dupont. Aujourd’hui, en la regardant, on en comprend immédiatement les enjeux.» Pour l’universitaire, on touche à quelque chose d’essentiel, enfin: «Ecrire un personnage hors des caractéristiques genrées et parvenir à lui faire dire ce qu’est le féminisme aujourd’hui est une opération délicate et difficile, mais qui donne des résultats stimulants et nouveaux en matière de récits, de thématiques. Notre faculté à comprendre directement les enjeux de ces scénarios dit aussi beaucoup sur notre évolution en tant que public. Par conséquent, c’est aussi la société qui progresse. MeToo est passé par là. Notre regard s’est aiguisé au sein d’une société en mouvement, traversée également par une généalogie de séries qui ont peu à peu empoigné ces thèmes importants.»

Au carrefour de ses luttes, dans un monde en crise perpétuelle, le féminisme, tel qu’il a inspiré les séries les plus récentes, montre combien la diversité des points de vue engendre une multiplication des possibles. «Le format sériel est une forme de laboratoire politique où on peut tenter, essayer plein de choses, imaginer les issues, les conséquences, brasser très largement dans plein de thématiques sociales, identitaires et explorer leurs intersections, se réjouit Barbara Dupont. Dans I May Destroy You, une femme noire victime de violence sexuelle. Dans Pose, des personnages racisés, trans, précaires. Des terrains sont encore en friche, mais il y a beaucoup de potentiel. La beauté des séries qui assument et multiplient les points de vue, c’est qu’on peut toucher à l’universel à partir d’une vision et d’une expérience différentes des nôtres. Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire. Mais on vient de tellement loin…»

Généalogie du génie féminin

Aux différentes périodes de l’histoire de la télé correspondent des séries qui ont marqué la représentation des femmes et de leur(s) sexualité(s).

Si aujourd’hui Sex and the City fait un peu grincer des dents par son approche consumériste et performative, son évocation du plaisir était, à l’époque, une première. Desperate Housewives a plongé dans la comédie acide le désœuvrement relatif des femmes aux foyers. Sa manière est à présent dépassée par des récits plus audacieux et conformes au réel. Mais sans elles, les esprits auraient-ils été préparés comme il sied à la révolution copernicienne qu’ à constitué l’arrivée de Girls, Broad City, I Love Dick et, surtout, Fleabag (photo)? Autant de séries dont l’écriture, sombre et/ou drôlatique, a quelque chose de politique: pour s’affirmer, leurs personnages féminins doivent passer au travers d’une violence verbale, physique, symbolique, esthétique. Leurs créatrices ont ouvert la brèche, bousculé les schémas traditionnels dans un paysage sériel qui les reproduisait encore à la chaîne. Entre ces deux époques, il y a la charnière Shonda Rhimes qui, à travers nombre de ses séries (Grey’s Anatomy, Scandal…) a réussi, d’après l’universitaire Barbara Dupont, «à donner de la place à des expériences vécues comme problématiques par des femmes sans les disqualifier en tant que « truc de meuf ». Elle a mis de la gravité, du sérieux, dans les blessures ou les traumas intimes de ses personnages féminins.» Produit et défendu contre vents et marées par Reese Witherspoon et Nicole Kidman (qui en sont aussi les actrices principales), Big Little Lies a révélé les ravages étendus de la violence masculine envers les femmes. A sa suite, Unbelievable a, elle aussi, montré ceux de la culture du viol et l’incurie d’une partie de la police. En nous familiarisant, d’autre part, avec des personnages puissants de détectives femmes qui développent un point de vue féministe sur la violence structurelle. S’appuyant sur les avancées de ses prédécesseures, chaque série peut désormais aller plus loin, se permettre des héroïnes qui s’extirpent des rapports romantiques ou érotisés avec les hommes pour exprimer pleinement leur vécu de femme. Allons même plus loin: placer au centre du récit les questions liées à la condition des femmes et des minorités de genre commence à avoir une influence en aval sur la manière dont des personnages secondaires féminins ou d’ordinaire invisibilisés, sont construits, vus, perçus. Bref, reconnus. Enfin.

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