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Thibaut Sallenave, philosophe: «Déménager, c’est ancrer une métamorphose» (entretien)

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Changer d’adresse n’est pas seulement une histoire de caisses à transbahuter. C’est aussi l’occasion de se redéfinir. Et de s’ouvrir à l’imprévisible: dans un déménagement, on ne maîtrise jamais tout, analyse le philosophe Thibaut Sallenave.

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Au jeu de cache-cache, l’âme humaine ne manque pas de ressources. Plonger à deux mains dans nos caisses de déménagement pour l’y sonder n’allait donc pas de soi. Et pourtant… Un déménagement, quelles qu’en soient les circonstances, n’ est pas un acte anodin. Il correspond, assure le philosophe français Thibaut Sallenave (1), à des étapes cruciales de notre existence, et contribue toujours à la définition de notre propre individualité au cours du temps. Qu’il s’agisse d’un déménagement choisi, pour s’installer avec la personne qu’on aime, aller étudier ailleurs, accompagner une promotion professionnelle, ou, au contraire, d’un déménagement subi, à la suite d’une rupture, d’une perte d’emploi, d’une entrée en maison de repos, cet événement impose à ceux qui le vivent une sorte de métamorphose. Cette expérience que l’on traverse tous plusieurs fois dans notre vie peut incarner le meilleur comme le pire. Mais ce moment de suspension, d’entre-deux, est, aussi, d’une infinie richesse.

Déménager comporte une part de risque. Et une dimension de pari.

Tout déménagement s’inscrit dans un temps particulier, comme suspendu entre le passé et l’avenir. Que s’y joue-t-il?

Un déménagement est effectivement une sorte d’entre-deux, à mi-chemin d’un lieu que l’on quitte et d’un autre dans lequel on s’installera et qui n’est pas encore un chez-soi. Nous traversons alors des phases d’adaptation et d’incertitudes. C’est là que se posent nombre de questions: qui sommes-nous, que voulons-nous devenir? Ce moment de suspens de notre identité, de l’image que nous avons de nous-mêmes, permet une recréation, une réélaboration, un certain réagencement de notre propre individualité.

Déménager comporte donc toujours une part de risque?

Oui, des risques multiples. Entre autres celui de s’éloigner d’une communauté d’amis. Mais changer de domicile, et parfois de ville, c’est aussi s’éloigner d’un certain passé et de moments qui ont pu être heureux en prenant le risque d’échouer à s’approprier un nouveau domicile: pourrons-nous pleinement investir cet espace encore étranger et pleinement nous y reconnaître? Il y a une dimension de pari dans tout déménagement: nous renonçons à quelque chose que nous connaissons bien mais dont nous voulons nous défaire pour, peut-être, échouer ailleurs à reconstituer ce même environnement, sécurisé, familier, propre à notre être.

Dès lors que nous ne sommes pas sûrs, en nous domiciliant ailleurs, que nos amis et les membres de notre famille maintiendront le lien, déménager constituerait-il une mise à l’épreuve de la relation?

Absolument. Même si cela dépend, bien sûr, des distances géographiques. Aux Etats-Unis, où on déménage beaucoup et où les distances entre Etats sont énormes, déménager représente la plupart du temps un changement de vie radical. En Belgique, c’est moins le cas. Mais déménager entraîne toujours un risque de ne pas être suivi par ses amis. Or, une part de notre identité se définit par ceux qui nous accompagnent. S’éloigner, c’est prendre le risque de distendre une relation, donc d’effacer un certain pan de nous-mêmes et de notre propre individualité. Avec la famille, les liens, plus forts, perdurent sans doute malgré l’éloignement géographique car ils peuvent être alimentés lors de fêtes d’anniversaire ou de mariage, par exemple. Mais avec les communautés amicales, très importantes mais aussi plus instables, une sorte de distance affective ou parfois sociale peut s’instaurer, parallèlement à la distance géographique, notamment lorsque, après les études, chacun suit son propre chemin et choisit de s’établir où il veut. Dans certains cas, on peut aussi avoir la tentation, en déménageant, de tourner la page de ceux qui ont été des amis et dont nous avons l’impression qu’ils appartiennent au passé. Dans ce cas, nous organisons une forme de rupture, de rejet volontaire, pour passer à autre chose.

«Un voyage, c’est la quête d’un ailleurs provisoire, avec la certitude d’un retour. Lors d’un déménagement, il n’y a pas de retour possible», expose Thibaut Sallenave.
«Un voyage, c’est la quête d’un ailleurs provisoire, avec la certitude d’un retour. Lors d’un déménagement, il n’y a pas de retour possible», expose Thibaut Sallenave. © GETTY IMAGES

Il arrive que l’on choisisse de déménager alors qu’au fond, rien ne nous y oblige. Quel est le mécanisme à l’œuvre dans cette décision?

Décider de déménager n’ est en effet pas un processus entièrement volontaire: quelque chose s’opère parfois à notre insu, que je compare à un tarissement. Comme si ce lieu dans lequel nous nous sommes reconnus se mettait progressivement à perdre ce qu’il peut apporter de fécond à notre existence. Il y a alors une sorte de divorce qui se produit entre le lieu matériel et celui que nous rêvons. C’est dans la fracture entre ces deux dimensions que surgit le désir d’aller installer ailleurs cet endroit qui serait plus véritablement le nôtre, d’investir un nouveau lieu, avec ses contraintes et caractéristiques, dans lequel nous sentons que nous pourrons mieux épanouir notre propre être. Nous sommes mus par deux exigences différentes et parfois contradictoires: un besoin de mobilité, de page à tourner, de transformation, et un besoin d’ancrer cette métamorphose dans un lieu matériel, concret, aménagé à notre image. Ces deux dimensions sont très profondément mises en jeu dans le déménagement.

«Le déménagement est l’arrachement le plus significatif», écrivez-vous. Pourquoi?

L’ arrachement survient surtout quand le changement de domicile est subi. C’est alors une sorte d’exil, de rupture, voire d’expropriation que ressent l’individu. C’est notoirement le cas des personnes âgées qui quittent leur lieu de vie pour rejoindre une maison de repos. Mais même quand un déménagement est voulu et choisi, avec un côté exaltant, il y a toujours un moment où l’on est gagné par une forme de nostalgie, ce sentiment de quitter un lieu familier. Au moment où nous quittons pour toujours un lieu désormais vidé de nous-mêmes, nous savons que nous ne fermons pas seulement une maison mais aussi une page de notre vie. Il est inévitable alors, même si cela ne dure que quelques instants ou quelques jours, que nous le vivions comme une forme de rupture, un arrachement par rapport à un moment significatif du passé.

Certains choisissent de disparaître sans laisser d’adresse après avoir dit qu’ils allaient s’acheter des cigarettes. Cela équivaut-il, selon vous, à constater l’échec de ses propres promesses?

Le choix radical, parfois impressionnant, de disparaître sans laisser d’adresse pour se réinventer ailleurs, parfois sous une autre identité, traduit une volonté de rompre avec un passé vécu comme un fardeau. Si votre passé et ceux qui vous y ont accompagné tant bien que mal sont vécus comme un poids dont vous aspirez à vous délivrer, c’est sans doute que vous avez échoué à vous approprier pleinement ces moments de votre vie. Cette forme de rupture est, en apparence, une liberté un peu fantasmatique – je deviens qui je veux. Mais en réalité, je crois qu’elle porte plutôt la trace d’un conflit avec soi, d’une division intérieure très profonde entre ce qu’on a été et ce qu’on ne veut plus être, parce qu’on a le sentiment de ne pas s’être accompli.

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Un voyage, un exil, un exode ne sont pas des déménagements. N’ont-ils pas tout de même des points communs?

Un voyage, c’est la quête d’un ailleurs tout à fait provisoire, intéressant pour son exotisme et son étrangeté, mais avec la certitude d’un retour. Si vous déménagez, il y a bien chez vous cette même recherche d’un ailleurs, mais il n’y a pas de retour possible. L’ exil, c’est l’expulsion d’un chez-soi vers un ailleurs qu’on ne souhaite pas, lors d’une guerre par exemple. Un déménagement peut, certes, être vécu comme une dépossession, mais il est toujours moins tragique que l’exil parce que nous choisissons cet ailleurs. Errer, enfin, c’est n’ être nulle part chez soi: aucun lieu ne peut abriter ce que nous sommes. On peut se demander si certains déménagements très fréquents, qui se terminent toujours par une forme d’insatisfaction, ne manifestent pas quelque chose de l’errance dans le rapport au monde, l’impossibilité à se fixer quelque part. L’ écrivain Rainer Maria Rilke, par exemple, a changé d’adresses toute sa vie et ne s’est fixé qu’à la toute fin de son existence. Beethoven, lui, a changé une trentaine de fois de domicile, quasi autant que le nombre de sonates pour piano qu’il a composées. Il semble que chaque acte de création se soit payé, pour lui, d’une impossibilité de rester au même endroit: je crée, quelque chose se tarit, je change de lieu de vie à nouveau. Il y a donc peut-être un lien entre errance et déménagement. Mais l’errance est toujours vécue comme une douleur, alors qu’un déménagement est une tentative de recommencements successifs avec une dimension d’espoir et avec une vraie dimension créatrice. Car essayer de faire d’un lieu un espace à soi, qui nous exprime, nous ressemble, nous ancre, c’est faire l’expérience de cette créativité. Même si nous ne sommes jamais certains qu’elle réussira.

Beethoven a changé une trentaine de fois de domicile. Autant que les sonates pour piano qu’il a composées.

En quoi un déménagement provoque-t-il cette métamorphose personnelle que vous évoquez?

Nous essayons toujours de rendre le lieu que nous habitons le plus fidèle possible à ce que nous sommes. Les objets, les meubles, les photos que nous y mettons sont une part de nous: ils racontent quelque chose de notre vie et de notre trajectoire. Or, quand on déménage, on déplace et on réordonne tout cet environnement qui nous exprime. Il y a des objets que l’on garde et d’autres que l’on délaisse. Ce choix nous amène à faire un tri dans ce qui constitue les différentes facettes de notre moi. En ce sens, devoir ranger et réagencer, c’est nous obliger à choisir un autre récit possible de ce que nous sommes, ou, au contraire, à abandonner un pan de nous que nous ne souhaitons plus raconter. L’ idée de notre propre identité est ainsi amenée à changer. Cette recomposition est forcément une recréation. Parfois volontaire, mais pas toujours. Nous avons tous fait l’expérience de retrouver, à la faveur d’un rangement, une caisse de déménagement non déballée. S’y trouvent des objets qui, jadis, comptaient beaucoup pour nous mais dont nous nous sommes parfaitement passés. C’est un peu de nous qui a ainsi été laissé de côté.

(1) Changements d’adresse. Une philosophie du déménagement, par Thibaut Sallenave, éd. de L’ Aube, 236 p.
(1) Changements d’adresse. Une philosophie du déménagement, par Thibaut Sallenave, éd. de L’ Aube, 236 p. © National

Certaines personnes, et pas uniquement des personnes âgées, occupent un lieu de vie immuable. Cet immobilisme de lieu et d’objets s’explique-t-il par une peur de la transformation, qui justifie que rien ne doive bouger?

Il y a quelque chose de cet ordre: le sentiment que la définition de ce que nous sommes nous convient et qu’on ne veut plus prendre le risque de la transformer. C’est facile à comprendre pour les personnes âgées: plus on vieillit et moins on aspire à l’épreuve du déménagement. Mais lorsqu’un plus jeune s’entretient dans cette fixité, on peut peut-être soupçonner qu’il s’agit d’un repli sur soi ou d’un manque de confiance en sa capacité à réagir à l’imprévisible, à de nouvelles contraintes. Même si bouger peut avoir sur nous un effet fécond.

Déménager impose de trier. Que garde-t-on, que donne-t-on, que jette-t-on? Les choses qui nous importaient deviennent alors parfois d’un intérêt très relatif, comme si notre regard sur elles avait changé…

Nous avons besoin de cet enracinement matériel que sont les objets et les espaces. Accepter de mettre en suspens pendant quelques jours ou quelques mois cette adresse matérielle de notre individualité peut être très déstabilisant. La question de savoir quoi garder ou de quoi se défaire, c’est à chacun d’y répondre. Mais il faut consentir à la nécessité de ne pas tout emporter. Cela revient à faire de la place pour l’autre, avec qui on s’installe par exemple, ou pour tout ce qui constituera notre nouvelle vie. C’est aussi un acte d’allègement pour qu’une transformation puisse s’opérer, et non une dépossession. J’observe que, quelle que soit la qualité de l’organisation du rangement mise en place, on perd presque toujours quelque chose quand on déménage. Comme si c’était inévitable. Ce peut aussi être une chance. Nous ne sommes pas toujours maîtres de ce tri qui s’opère.

Les livres occupent, à cet égard, une place particulière. «Choisissons ceux qui nous laissent libres», écrivez-vous…

Des livres, quand on les aime, on en a souvent beaucoup. Ils sont lourds et volumineux. Mais leur contenu ne s’impose jamais à nous, il ne nous envahit pas. On peut choisir de les rouvrir ou non. Comme les caisses qu’on oublie de vider. C’est ça, la liberté du livre.

Pour quelles raisons voit-on toujours apparaître les défauts du lieu où l’on a vécu alors qu’il nous a parfois convenu pendant des années?

A partir du moment où s’entame la rupture avec un lieu, on en voit surtout les malfaçons et les inconvénients: c’est que, mentalement, nous avons déjà commencé à nous en séparer.

Quand on emménage quelque part, sauf s’il s’agit d’une maison neuve, on se glisse dans un lieu qui a été occupé par d’autres et qui, souvent, en porte encore les traces. Comment domestiquer ce lieu étranger?

Il faut s’approprier les bruits, les contraintes du lieu et les traces de nos prédécesseurs. Cela prend du temps mais, progressivement, nous y imposons nos propres sons, nos objets, nos odeurs. Le fait de rendre un espace familier s’opère aussi à notre insu. J’invite à ne pas oublier ces premiers moments passés dans ce lieu étranger, où tout est possible et où nos habitudes parfois tyranniques n’ont pas encore repris leur cours. Ces instants peuvent ne pas être vécus seulement comme un inconfort, mais comme un moment de liberté, de totale imprévisibilité. C’est là que le changement s’opère… Souvent, nous ne nous souvenons pas de nos déménagements, hormis quelques anecdotes rocambolesques. Ni de ces premiers moments passés ailleurs, alors qu’ils mériteraient d’être étudiés de plus près. Nous sommes à cet instant suspendus entre deux facettes de nous. Essayons de comprendre ce que cela signifie, d’être dans ce suspens. Ce n’ est pas seulement angoissant mais exaltant.

Déménager exige de rester fidèle à soi tout en s’ouvrant au changement. Cet équilibre n’est-il pas difficile à trouver?

Si. Il existe deux tendances en nous qui s’affrontent sans cesse: le besoin de se transformer, parce que vivre, c’est s’adapter au contact de la nouveauté et de l’altérité, mais aussi le besoin d’assurer une certaine continuité à travers le temps. Le déménagement fait jouer à plein ce double visage de la vie en nous faisant découvrir l’exigence d’une appropriation et la même nécessité de la désappropriation de ce qui finirait par nous encombrer, si on s’y enferme.

Bio express

1985 Naissance, le 14 août, à Pau (sud-ouest de la France).

2005 Entre à l’Ecole normale supérieure (Paris).

2014 Docteur en philosophie de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Depuis 2015 Enseigne en classes préparatoires aux grandes écoles.

2019 Publication de La Parole impropre (éd. du Cerf).

2022 Publie de Changements d’adresse. Une philosophie du déménagement.

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