Krishna Bahadur Bajagai (60) à vendu son rein par pauvreté © Reuters

Trafic d’organes: l’injustice sociale dans toute sa splendeur

Le Vif

Chaque année, près de 125.000 personnes subissent une greffe d’organe. Et comme la demande est plus importante que l’offre, le trafic d’organes a le vent en poupe. Avec un constat : c’est surtout les plus riches qui achètent les organes des plus pauvres. Plongée dans un commerce qui semble d’un autre âge.

La transplantation d’organes est l’une des plus impressionnantes avancées de la médecine moderne. Depuis les premières transplantations réalisées avec succès au milieu du XXe siècle, celles-ci ont sauvé la vie de centaines de milliers de personnes dans le monde. On estime qu’environ 125 000 personnes subissent, chaque année, une greffe d’organe. Si c’est beaucoup, c’est néanmoins inférieur à la demande. Cette différence entre la demande réelle et l’offre disponible a entrainé le développement d’un marché illégal d’organes.

Selon l’Office contre la drogue et le crime des Nations Unies (ONUDC), il existe deux sources d’organes: les donneurs décédés et les donneurs vivants. L’ONUDC prescrit que « toute action dans le domaine de la transplantation d’organes, par essence appliquée à un corps humain, doit, dans ce cadre, toujours être effectuée selon les normes éthiques et professionnelles les plus strictes ». La réalité est cependant quelque peu différente. Surtout dans des pays comme l’Inde, le Pakistan, l’Egypte ou encore le Mexique. Tous des pays qui connaissent une recrudescence du trafic d’organes. Pour rappel, la transplantation d’organe consiste à prélever un organe d’un corps et à le replacer dans un autre corps dans le but de remplacer un organe défaillant ou manquant. Les organes que l’on peut transplanter sont les reins, les poumons, le coeur, le foie et le pancréas. Les reins sont les organes les plus souvent transplantés, suivis du foie et du coeur.

Tourisme « transplantoir »

Le trafic illégal d’organes, parfois aussi appeler « tourisme transplantoir » ou « vente d’organes », définit en réalité qu’une seule chose : la vente d’être humain dans le but spécifique de leur retirer leurs organes. Une chose hallucinante qui est, hélas, encore d’actualité au 21e siècle. Nous avons rencontré le médecin Francis Delmonico, un chirurgien et expert sur le don et la transplantation d’organes auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Delmonico a parcouru le monde pour parfaire ses connaissances sur la transplantation d’organes et sur la façon dont cette intervention est menée à travers le globe. Pour lui, la transplantation a un revers nettement plus glauque et qui pose sérieusement question. « Les gens riches peuvent se permettre d’acheter des organes à des personnes pauvres qui se retrouvent à vivre de facto avec un organe en moins. Vous pouvez vous rendre dans un pays comme l’Inde et y obtenir facilement un organe. Ou vous pouvez aussi faire venir un donneur d’Afrique et vous faire opérer en Inde. Cela arrive tous les jours », explique Delmonico. « C’est une forme extrême de maltraitance qui gagne chaque jour un peu plus d’ampleur. »

L’injustice sociale dans toute sa splendeur : les riches servis en premier

En février 2018, un cas révélateur du phénomène a fait la une des médias. Un Indien a vendu un des reins de sa femme sans prendre la peine de lui demander son avis. L’homme a été arrêté, mais la femme est aujourd’hui malade parce que son rein gauche a été infecté. Delmonico pointe encore un autre aspect qui montre l’injustice sociale qui se cache derrière les transplantations. Selon lui, aux États-Unis, de nombreux très riches court-circuitent la liste d’attente. La plupart viennent de l’Arabie Saoudite, du Koweït ou des Émirats. Il y a aussi des Japonais qui ont besoin d’un nouveau coeur. Tous des gens qui en payant arrivent à se placer en tête de la liste et dépassent ceux qui attendent désespérément, parfois depuis très longtemps, un organe. Ce constat signifie que vous pouvez acheter un organe n’importe où dans le monde, aussi longtemps que vous avez de l’argent », explique Delmonico.

La volte-face de la Chine

Il y a encore quelques années, la Chine était le mauvais élève de la classe en termes de transplantation. Pendant des décennies, les organes venaient de condamnés exécutés. Cette pratique était néanmoins fortement controversée et elle a finalement été interdite en 2015. Delmonico explique que derrière cette volte-face du gouvernement chinois, on retrouve la volonté affichée de la Chine de devenir une des leaders du monde scientifique. « La Chine a l’ambition de devenir un leader mondial dans le monde médical. Dans cette optique, elle ne peut continuer avec ses pratiques jugées barbares par de nombreuses organisations mondiales. » L’année après avoir arrêté de prélever les organes des prisonniers exécutés, soit en 2016, le nombre de donneurs d’organes volontaires est passé à 4080. Une augmentation notable au regard des chiffres de 2010, où ils n’étaient que de 37 donneurs volontaires. Ce nombre de donneurs reste cependant bien en dessous des autres pays dits développés, mais selon Delmonico, un tel engagement de la Chine a le mérite d’exister et doit être encouragé.

Mauvais élève: l’Iran

Delmonico est par contre particulièrement critique envers l’Iran. C’est en effet le seul pays au monde qui dispose d’un marché légal pour les organes. Delmonico affirme que la vente d’organes, même encadrée par la loi, se traduit le plus souvent par l’exploitation des plus pauvres. Et où seuls les plus riches peuvent se permettre l’achat d’un organe. Selon le chirurgien, l’Iran essaie de changer cette pratique en stimulant le don d’organes de personnes décédées comme elle le fait par exemple, à Shiraz et à Téhéran. Néanmoins, « cette approche iranienne est très mauvaise. Même si elle est réglementée par des bases légales; dans les faits, elle est rapidement gangrénée par la corruption. »

Don d’organes et religion

D’un point de vue religieux, cette technique médicale est souvent controversée et il n’est pas rare qu’on la considère comme un non conforme à la foi. Cependant, presque aucune religion n’interdit la transplantation d’un organe d’une personne décédée. En Israël, par exemple, un rabbin peut parfois s’opposer au fait d’être donneur, mais jamais d’être un receveur. « Selon le pape François, il est nécessaire de trouver un compromis entre, d’un côté, les écrits, et, de l’autre, la dignité, la liberté et la santé de l’homme », explique l’évêque Marcelo Sánchez Sorondo du Global Sustainability Network (GSN). Selon lui, la plupart des leaders religieux s’accordent donc sur ce sujet, même si certains leaders de petites communautés religieuses sont plus difficiles à convaincre. « Il est nécessaire d’arriver à un consensus pour que les chefs religieux puissent agir de concert pour protéger la dignité et la santé humaine « , dit-il.

Particulièrement lucratif

La traite des êtres humains est la deuxième plus grande source, après le trafic de drogues, de criminalité dans le monde. Selon les données d’EnditAlabama, il s’agit également d’une activité particulièrement lucrative puisqu’on estime qu’elle génère 32 milliards de dollars par an. Pour certains ce n’est même qu’une question de temps pour que le trafic d’êtres humains dépasse le commerce de la drogue en termes de revenus et de personnes impliquées.

Selon Delmonico, la solution pourrait venir de davantage de transparence. En identifiant chaque donneur et transmettant ces données aux ministères de la Santé, on pourrait plus facilement suivre le processus. Un tel contrôle devrait garantir que le donneur vivant est protégé et que la transplantation a lieu dans des centres médicaux. D’autres chirurgiens spécialisés en transplantation, comme le maire de Rome, Ignazio Marino, ont proposé il y a quelques années de restreindre le trafic d’organes « en réduisant la demande d’organes ». Par exemple, en punissant plus sévèrement les gens qui achètent des organes. « En sachant qu’ils risquent une quinzaine d’années de prison en tentant de sauver leur vie, ils y réfléchiront peut-être à deux fois. »

Maged Srour

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