Pourquoi certains gros fumeurs échappent au cancer du poumon

Mailys Chavagne

Le tabac constitue un facteur de risque important du cancer du poumon. Et pourtant, certains gros fumeurs n’en souffrent jamais au cours de leur vie. La raison se trouverait dans leur ADN…

Le cancer du poumon, inévitable quand on fume? Pas forcément. Les chiffres sont pourtant formels: selon une étude australienne, le risque de cancer augmente de 7% à chaque cigarette, même chez les «petits» fumeurs. Un facteur de risque non négligeable, qu’il est important de mentionner à l’occasion de la « Journée Mondiale sans tabac », ce 31 mai. Mais alors, comment expliquer que seule une minorité des gros fumeurs développe la maladie? Pourquoi les fumeurs ne sont-ils pas tous égaux face au cancer du poumon? Et si la réponse se trouvait dans leurs gênes…

Pas tous égaux face au cancer

En Belgique, le tabac est la première cause évitable de cancer. Ainsi, « si personne ne fumait, cela permettrait d’éviter un cancer sur trois », explique la Fondation contre le Cancer. En particulier le cancer du poumon puisque le tabac est à l’origine de la maladie dans près de neuf cas sur dix. Et pourtant, tous les gros fumeurs – c’est-à-dire ceux qui fument au moins un paquet par jour – ne développent pas forcément de cancer. À l’inverse, certains fumeurs moins réguliers peuvent très bien souffrir de la maladie.

Si on regarde l’année 2019 par exemple, on se rend compte que 8.874 cancers du poumon (près de 90% dus au tabac, soit environ 7.986,6 cancers) ont été diagnostiqués en Belgique, pour environ 2.642.700 fumeurs recensés. Si l’on devait transformer ces chiffres en pourcentage, cela représenterait un taux d’environ 0,30% de fumeurs atteints du cancer du poumon cette année-là.

Pour expliquer ce phénomène, il faut se tourner vers la génétique, et plus précisément vers l’ADN, selon des chercheurs de l’Albert Einstein College of Medicine. Dans une nouvelle étude publiée dans Nature Genetics, ils suggèrent en effet que les cellules qui tapissent les poumons de certains fumeurs sont plus robustes et donc moins susceptibles de muter avec le temps.

Les mutations de l’ADN

Avant de se lancer dans des explications plus précises, il est important de retenir une chose: nos cellules mutent tout au long de notre vie, malgré nos mécanismes de réparation de l’ADN. Or, certaines formes de mutation peuvent provoquer l’apparition du cancer. En l’occurrence, le tabagisme pourrait être responsable de ces mutations.

Depuis longtemps, les chercheurs soupçonnent en effet que la fumée de cigarette favorise l’apparition d’un cancer en provoquant des mutations dans l’ADN des cellules pulmonaires – qui, en s’accumulant au fil du temps, les transforment en cellules malignes. « Mais cela n’a jamais pu être prouvé jusqu’à cette étude, car il n’y avait aucun moyen de quantifier les mutations dans les cellules normales », explique Jan Vijg, Ph.D., co-auteur principal de l’étude.

Autre chose importante à retenir: « les cellules pulmonaires survivent pendant des années, voire des décennies, et peuvent donc accumuler des mutations avec l’âge et le tabagisme », explique Simon Spivack, épidémiologiste et pneumologue à l’Albert Einstein College of Medicine, lors d’une interview accordée au média Science Alert. « De tous les types de cellules pulmonaires, [celles qui tapissent les poumons] sont donc parmi les plus susceptibles de devenir cancéreuses. »

Empêcher l’accumulation des mutations

Pour leur étude, les chercheurs sont parvenus à séquencer l’intégralité du génome d’une cellule isolée. Ils ont ainsi analysé les cellules prélevées dans les bronches de 14 personnes n’ayant jamais fumé et de 19 fumeurs légers, modérés et lourds.

Si on se fie aux explications scientifiques fournies un peu plus haut, on peut en conclure que l’accumulation des mutations dans l’ADN est un processus tout à fait normal, et que le tabagisme augmente la fréquence de ces phénomènes. En d’autres termes : la quantité de tabac fumé est effectivement liée à une augmentation des taux de mutation cellulaire. Les fumeurs de longue date devraient donc, a priori, accumuler plus de mutations que les autres. Et pourtant, les résultats obtenus lors de l’étude ne vont pas du tout dans ce sens.

« Les plus gros consommateurs de tabac n’avaient pas forcément le taux de mutation le plus élevé », s’étonne Simon Spivack. « Nos données suggèrent que ces personnes ont peut-être survécu aussi longtemps, malgré leur forte consommation de tabac, parce qu‘elles ont réussi à supprimer l’accumulation de mutations supplémentaires. »

Les chercheurs estiment que cela pourrait provenir du fait que ces fumeurs disposent de systèmes très performants pour détoxifier la fumée de cigarette. Une hypothèse encore à confirmer mais qui semble prometteuse puisqu’elle ouvre la voie à de nouvelles recherches sur l’efficacité des mécanismes de réparation de l’ADN.

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