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Mieux manger pour vivre mieux

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif/L'Express

La médecine préventive, longtemps laissée pour compte, monte en puissance. Internet, ouvrages de vulgarisation, avancées scientifiques… : le consommateur est de mieux en mieux informé. Le voilà aussi de plus en plus encouragé à devenir « expert » de sa santé, conscient que des gestes simples et une bonne hygiène de vie constituent son premier « médicament ». C’est aussi l’esprit de livres santé, véritables phénomènes de librairie. Surtout lorsqu’ils se font conseillers en alimentation.

Sommes-nous tous malades, avérés ou en devenir ? Affections cardiovasculaires, cancers, atteintes respiratoires chroniques, diabète… Les maladies chroniques, dites encore non transmissibles, sont en augmentation partout dans le monde. A l’échelle de la planète, les chiffres sont effrayants : entre 1980 et 2014, le nombre de diabétiques est passé de 108 à 422 millions, affirme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ; 14 millions de personnes sont touchées chaque année par un cancer, chiffre qui devrait augmenter de 70 % dans les deux prochaines décennies, craint l’organisation onusienne ; en Belgique, les maladies de l’appareil circulatoire (hypertension, cardiopathies, maladies cérébrovasculaires) restent la première cause de décès, suivie de très près par les cancers.

Ces maladies sont la rançon du vieillissement de la population, des dégâts environnementaux ou de la consommation de tabac et d’alcool. Mais elles sont aussi le résultat de mauvaises habitudes et d’une hygiène de vie néfaste. Augmentation fulgurante de la consommation de sucre raffiné, déséquilibre entre oméga-6 et oméga-3, sédentarité : ce trio infernal aurait, depuis cinquante ans, une large part de responsabilité dans la prolifération des maladies qui touche les pays riches. Ainsi, toujours selon l’OMS, 75 % des maladies chroniques seraient évitables. Autre chiffre : en Wallonie, la moitié des décès prématurés, c’est-à-dire survenant avant 65 ans, s’avère  » évitable « , affirme le plan prévention et promotion de la santé à l’horizon 2030.

Sombre constat. Mais qui, en soi, comporte d’excellentes nouvelles : de nombreuses maladies peuvent donc être prévenues par des approches comportementales.

Les sodas mais aussi la pression du marketing sont dans le collimateur des nutritionnistes.
Les sodas mais aussi la pression du marketing sont dans le collimateur des nutritionnistes.© Steve Hebert/photo news

« Empowerment »

Prévenir plutôt que guérir : ce mot d’ordre commence à s’imposer. Du côté du patient, d’abord.  » Pendant très longtemps, le réflexe était de se dire : quand je serai malade, j’irai voir le docteur, déclare Michel Cymes, spécialiste ORL et très populaire animateur d’émissions de santé sur les chaînes de télévision française. Aujourd’hui, il y a un changement d’état d’esprit. Les gens ont intégré la notion de prévention. Ils ne veulent plus être passifs. Ils souhaitent un vrai dialogue avec le médecin, une connaissance de base pour mieux comprendre ce que la médecine leur propose.  »

Le patient moderne est arrivé. Il est émancipé, ne s’en remet plus aux seuls médecins et s’affiche désireux de prendre des initiatives pour se porter mieux. Cette autonomie revendiquée exige d’être bien informé : recherche de la documentation médicale sur Internet, échange de tuyaux sur les forums et, surtout, lecture d’ouvrages santé et bien-être. Les publications signées par des médecins caracolent, aujourd’hui, dans les palmarès de meilleures ventes, démontrant que cette préoccupation est largement partagée.  » Les attentes s’avèrent énormes, constate Nicolas Guggenbühl, diététicien nutritionniste belge et professeur à la haute école Léonard de Vinci, à Bruxelles. Le mot « prévention » sonne comme une promesse, celle d’influer sur son destin.  »

La grande accessibilité du savoir transforme le patient en partenaire de son médecin

Autre indice de ce changement de mentalité : l’engouement, récent mais rapide, pour une flopée d’applications, de capteurs embarqués dans des bracelets, des montres ou des brassards, de pèse-personnes, de ceintures et autres vêtements qui enregistrent la moindre calorie brûlée, le moindre pas effectué mais aussi la tension artérielle, le rythme cardiaque, le taux de glucose dans le sang, les cycles de sommeil… certains outils étant autrefois réservés aux professionnels de la santé ou du sport. Objets utiles, simples gadgets ou formidable filon commercial ? Pour faire le tri, on s’en remet au bouche-à-oreille ou, mieux, à des initiatives comme les bancs d’essai du site indépendant spécialisé Dmdpost.com. Mais  » le plus important est qu’ils entraînent un changement de paradigme, indique Frédéric Saldmann, cardiologue nutritionniste, spécialiste de la médecine préventive. Ils rendent en effet au citoyen la maîtrise de ses données physiologiques. Cette appropriation soutient une approche proactive de la santé.  »

Cette révolution silencieuse se produit non seulement enBelgique, mais à l’échelle de la planète. Sociologues et experts internationaux ont donné au phénomène un nom : l' » empowerment  » des patients. Ce mot peine à trouver son équivalent français. Littéralement, le terme désigne à la fois le processus au cours duquel un individu s’approprie le pouvoir et sa capacité à l’exercer de façon autonome. On le préconisait jusqu’ici pour les pauvres, les femmes ou les minorités ethniques. Et cette tendance ne risque pas de s’inverser.

L’irruption de la médecine préventive

Le temps serait dès lors venu d’une autre  » médecine « , à côté de la médecine curative : la médecine préventive. Ce qui ne signifie pas que c’est l’une ou l’autre ; c’est l’une puis l’autre.

Aujourd’hui, une grande partie des déterminants d’une maladie sont le mode de vie et les comportements à risques, notamment liés à l’angoisse, le stress, les difficultés socio-économiques. Ainsi, on estime actuellement que seulement 5 à 10 % de l’ensemble des cancers sont favorisés par une prédisposition génétique. En effet, les gènes ne font pas tout, comme le montre l’épigénétique, qui s’intéresse aux processus de régulation de l’activité des gènes par des facteurs de l’environnement. En d’autres termes, il s’agit de mesurer l’impact des modes de vie sur les gènes.  » Cette discipline biologique toute jeune est une révolution dans le sens où elle nous redonne le pouvoir d’agir pour nous faire du bien. Car s’il est impossible d’échapper à certaines maladies transmises génétiquement, nous savons aujourd’hui que nous pouvons stimuler ou réprimer l’expression de nombreux gènes simplement par nos choix alimentaires, nos activités physiques, sociales, ludiques… « , affirme Loïc Etienne, docteur spécialisé en télémédecine, dans Vous avez le pouvoir de changer votre santé (Marabout).

Cela veut-il dire qu’une bonne hygiène de vie vaut mieux qu’une batterie de médicaments ? Rares sont les médecins sérieux qui vont jusque-là. Ils défendent l’idée que le curatif ne doit pas s’opposer au préventif. Tout s’organise autour de la complémentarité et de la connaissance. Avec les avancées scientifiques, l’arrivée d’Internet, la multiplication d’ouvrages de vulgarisation, le savoir est devenu plus accessible. Ce qui créé les conditions de compétences partagées, le patient devenant le partenaire de son médecin. Chacun s’est rendu compte que, sans être un spécialiste, il pouvait agir pour améliorer sa santé en modifiant ses réflexes alimentaires, son cadre de vie, ses habitudes.  » Par ailleurs, tous les principes de prévention sur le sommeil, le tabac, l’alcool, l’alimentation ou l’activité physique ont été validés par la science et les grandes enquêtes épidémiologiques « , confirme Katia Castelbon, professeur d’épidémiologie à l’école de santé publique de l’ULB.  » De ce fait, les conseils qui pouvaient apparaître hier comme un peu faciles et qui n’étaient pas forcément intégrés, prennent une autre résonance.  »

Les forces de persuasion

Pour Nicolas Guggenbühl, diététicien nutritionniste, nous sommes très en retard en matière de prévention.
Pour Nicolas Guggenbühl, diététicien nutritionniste, nous sommes très en retard en matière de prévention.© dr

Pour autant, l’obstacle principal demeure l’aspect économique : le nombre, l’ampleur et le contenu des campagnes de prévention se heurtent à la puissance des industries pharmaceutiques et de certains groupes agroalimentaires.  » On ne se bat pas à armes égales « , poursuit Katia Castelbon. Qui pointe un risque important dans le discours de responsabilisation des patients qui commence à percoler dans le grand public :  » Il s’agit d’un discours simpliste qui consiste à dire qu’il est le seul responsable s’il est malade. La santé ne concerne pas un acteur unique, mais relève de la responsabilité de nombreux acteurs.  »

L’experte recommande ainsi de modifier l’environnement pour changer des habitudes, par exemple, mettre en avant les desserts les plus  » sains  » dans les cantines, peindre les marches d’un escalier, lorsqu’il est en concurrence avec un escalator… Cela s’appelle des nudges, ou coups de pouce en français. Une façon d’inciter en douceur les gens à changer leur comportement, plutôt que d’employer contraintes et sanctions. Encore peu répandus en Belgique, les nudges ont déjà conquis les pays anglo-saxons. Il s’agit encore, selon Katia Castelbon, d’agir sur plusieurs autres facteurs dans l’environnement des consommateurs : le coût des sodas, et la réduction de la pression du marketing, mettre en place un logo sur les produits, qui permettrait de savoir immédiatement et facilement s’il est bon ou pas d’un point de vue nutritionnel, grâce à une palette de cinq couleurs allant du vert au rouge…

Le deuxième frein demeure la quasi-absence d’investissement dans la prévention.  » C’est vrai, assure Nicolas Guggenbühl, quelque chose a changé, dans l’esprit des gens comme dans celui des autorités publiques. La prévention monte en puissance alors qu’elle est longtemps restée sur le bas-côté. Mais, dans la pratique, nous sommes très en retard en matière de prévention – sur 100 euros dépensés, seulement un y est consacré – et d’inégalités d’accès aux soins.  » Jugez plutôt : la Belgique investit aujourd’hui dans la prévention 50 % moins que la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Dans tous les cas, l’alimentation s’avère la clé de voûte de la prévention – avec bien sûr la non-consommation de tabac et la lutte contre la sédentarité. Elle pèserait davantage dans les maladies que les facteurs environnementaux.  » Le corpus de connaissances a démontré deux faits sûrs : il y a un lien entre la santé et l’alimentation, et seule une alimentation variée équilibrée possède un effet préventif « , conclut Nicolas Guggenbühl.

Dans les pages qui suivent, nous épluchons les conseils alimentaires de trois médecins stars, dont les livres se vendent comme des petits pains. Aucun ne prétend faire ainsi boire à une sorte de fontaine de jouvence, mais tous les trois prétendent faire profiter des bienfaits actuels de la science. Chacun d’entre nous pouvant ainsi gagner des années de vraie vie. Chacun pouvant ainsi vivre mieux. Tout en vivant plus longtemps.

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