Participer à l'opération, c'est aussi réapprendre à apprécier ce que la nature offre dans un cadre moins grandiloquent, de la pâquerette au hérisson. © GETTY IMAGES

« En mai, tonte à l’arrêt »: voici les résultats possibles dans votre jardin

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste au Vif

Sur un gazon habitué à la tondeuse, la nature peut mettre du temps à reprendre ses droits. Les jardins inscrits à l’opération « En mai, tonte à l’arrêt » ne compteront pas tous des fleurs par centaines. Que pouvez-vous en attendre?

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C’est une évidence: la biodiversité n’aime ni subir la tondeuse ni se loger dans un gazon en rouleau. Elle a besoin de racines variées, d’espace, de tranquillité. « Une pelouse bien tondue souligne les massifs, une allée désherbée évite qu’on s’y mouille les pieds ou qu’on se pique dans les chardons, une haie taillée se maintient dans un volume contrôlé, etc. Mais ne pourrait-on pas reconsidérer ce qui apparaît comme des nécessités, et se révèle en réalité des contraintes, afin d’infléchir légèrement leur présence systématique dans les jardins? », interroge le paysagiste français Eric Lenoir dans son Petit traité du jardin punk (1). C’est précisément ce que questionne l’opération En mai, tonte à l’arrêt du Vif, à laquelle les particuliers, les entreprises et les communes peuvent toujours s’inscrire.

Je n’ai pas connaissance d’une évaluation de l’état de la biodiversité de nos pelouses domestiques. Il est important de pouvoir compter sur cette science citoyenne participative

Grégory Mahy, professeur à la faculté Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège).

L’an dernier, l’enthousiasme s’est toutefois transformé en déception pour certains participants de la première édition. Là où ils espéraient voir des fleurs éclore, ils n’ont parfois obtenu que de l’herbe un peu plus haute, toujours aussi pauvre en espèces. Plus encore que les aléas de la météo ou l’emplacement choisi, c’est l’histoire du jardin qui conditionnera grandement le résultat après seulement un mois. « Dans un gazon régulièrement tondu, amendé, démoussé, la flore de base sera moins présente, éclaire Grégory Mahy, professeur à l’unité biodiversité et paysage de la faculté Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège). Plus on part d’un gazon à l’anglaise, plus le chemin sera long. »

Le piège des sols trop riches

La flore peut signer son retour de plusieurs manières. « Il se peut qu’elle soit déjà présente dans le sol, poursuit-il. On peut prendre l’exemple d’un gazon bien en place sur des remblais de construction, à partir desquels les graines qui s’y trouvent peuvent s’exprimer à nouveau en optant pour une gestion moins intensive. Les fleurs peuvent aussi revenir par dispersion spatiale. Certaines espèces, dites anémochores, se propagent par le vent, d’autres par les animaux. Encore faut-il qu’elles aient de la place. Des graminées très compétitives ou à croissance rapide ne laissent pas assez d’espace pour que les autres espèces puissent bénéficier de microsites de germination. » Ainsi, le choix du gazon s’avère lourd de conséquences pour la floraison future, quel que soit le mode de gestion adopté par la suite.

Dans les milieux herbacés tempérés, les sols trop riches en nutriments constituent par ailleurs un obstacle à la biodiversité, ajoute Grégory Mahy: « Cela peut paraître contre-intuitif, mais la richesse en espèces y chute très vite à mesure que les quantités d’azote, de phosphore ou de potassium, soit les engrais traditionnels pour gazon, augmentent. A l’inverse, tant que les nutriments sont bas, le développement de ce qu’on appelle les graminées sociales, qui prennent la forme de touffes compétitives, reste limité. Quand on restaure ce type de milieu, l’une des premières choses que l’on regarde est précisément le niveau de nutriments des sols. Dans certaines situations, on enlève la couche superficielle du sol qui est devenue trop riche, afin de retrouver un sol plus pauvre à dix ou quinze centimètres de profondeur. »

Compte tenu de cette réalité, le retour d’une biodiversité plus florissante sur le gazon d’un jardin peut prendre des années. Si tel est le cas, son propriétaire a toutefois la capacité d’accélérer le processus. Notamment en réalisant un hersage, pour recréer des microsites de germination, puis en y semant certaines graminées qui sont, elles, propices à une coexistence avec d’autres espèces. Mais quel que soit le passif du jardin, toute initiative visant à laisser simplement pousser la pelouse ne peut qu’être favorable au sol, plus résilient lors des épisodes de sécheresse, et à la biodiversité, susceptible d’y retrouver davantage de place.

Un intérêt scientifique

En mai, tonte à l’arrêt ne constitue pas qu’une action de sensibilisation. Pour Gembloux Agro-Bio Tech, partenaire de l’événement au même titre que l’asbl Adalia, elle revêt aussi un intérêt scientifique, dès que les participants encodent les espèces observées sur leur profil BioPlanner. « L’intérêt de ce genre d’opération est de récolter un grand jeu de données, insiste Grégory Mahy. Elles sont certes plus hétérogènes, mais nos méthodes d’analyse nous permettent d’en tenir compte. Je n’ai pas connaissance, à ce jour, du moins sur le territoire belge, d’une évaluation de l’état de la biodiversité des pelouses domestiques. Il est très important de pouvoir compter sur cette science citoyenne participative. »

En général, celle-ci est très proactive envers la biodiversité dite extraordinaire, comme l’attestent les publications sur le site Observations.be qui, chaque jour, recense des centaines de signalements d’espèces rares ou très rares. En Wallonie, le retour du loup a aussi suscité un vif engouement de la part des amateurs de nature et de photographie. En revanche, cette science participative porte rarement sur la biodiversité que l’on observe dans notre environnement quotidien, notamment dans les jardins. Participer à En mai, tonte à l’arrêt, c’est aussi réapprendre à observer et à apprécier ce que la nature offre dans un cadre moins grandiloquent, de la pâquerette au hérisson.

(1) Petit traité du jardin punk. Apprendre à désapprendre, par Eric Lenoir, Terre vivante, 96 p.

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