Parmi les moutons semeurs de biodiversité, l'agriculteur Bernard Convié peut compter, entre autres, sur ses Ardennais roux. © CHRISTOPHE LEROY

En mai, tonte à l’arrêt: les pelouses calcaires, pépites de biodiversité

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste au Vif

Les pelouses calcaires recèlent jusqu’à 30% de la flore présente en Wallonie. Héritées du pastoralisme puis délaissées, les pelouses calcaires ont retrouvé les faveurs de l’homme, enfin conscient de leur rareté. Exemple à Rochefort, dans les pas de moutons semeurs de biodiversité.

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Ils ont le sabot robuste pour fouler une terre caillouteuse et l’appétit pour garder un sol à l’état de pelouse. Dans cette parcelle proche du petit village de Belvaux-sur-Lesse (Rochefort), un troupeau de moutons Mergelland gambade sur ce qui constitue un trésor de biodiversité à l’échelle de la Wallonie: les pelouses calcaires, ou calcicoles. Jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, celles-ci s’étendaient sur des milliers d’hectares, notamment grâce à l’extension des parcours pastoraux. Et puis, leur superficie a drastiquement chuté. Les lois de la Belgique naissante ont favorisé le pâturage permanent et le reboisement, l’usage d’engrais chimiques s’est répandu, tandis que l’urbanisation a gagné du terrain. Ainsi délaissées ou artificialisées, bon nombre de ces étendues sont devenues des forêts de pins sans grand intérêt pour la biodiversité, des carrières ou des zones d’habitat. Ce n’est que dans les années 1980 qu’elles ont retrouvé les faveurs de l’homme, à travers des travaux de déboisement liés à la gestion des réserves naturelles et ensuite aux programmes de restauration «Life», cofinancés par l’Europe.

Aujourd’hui, les pelouses calcaires s’étendent sur environ cinq cents hectares en Wallonie. On les retrouve essentiellement sur la Calestienne, une étroite bande géologique – deux à dix kilomètres maximum – traversant notamment Chimay, Couvin, Givet, Rochefort, Marche-en-Famenne, Durbuy et Aywaille. Elles sont également répandues en Gaume, au sud de la province de Luxembourg, ainsi qu’à la Montagne Sainte-Pierre, à la frontière des Pays-Bas. «On peut considérer qu’à peu près 30% de la flore wallonne est représentée dans les pelouses calcaires, estime Jean-Marc Couvreur, attaché scientifique au Département de l’étude du milieu naturel et agricole (Demna) du Service public de Wallonie. Sur ces 30%, la moitié sont des espèces rares ou menacées. Cette richesse des plantes va de pair avec celle de tous les groupes d’insectes que l’on y trouve, à l’exception des libellules, associées à des milieux aquatiques. On y rencontre aussi deux espèces de serpents: la coronelle lisse et la vipère péliade.»

Via leurs sabots et surtout leur laine, les moutons transmettent des graines d’une pâture à l’autre.

Pour Bernard Convié, agriculteur à la ferme bio ovine et laitière de Jambjoûle, l’aventure sur les pelouses calcaires a commencé en 2003. Il dispose aujourd’hui d’une soixantaine d’hectares, dont une cinquantaine en réserves naturelles. Ses 250 brebis, des Mergelland et des Ardennais roux, y pâturent en rotation d’avril à novembre, selon un calendrier défini en fonction de la nature du terrain (restauré ou en cours de restauration) et des périodes de floraison. «Dans les parcelles que j’occupe, il y a des propriétés de la Ville de Rochefort, de la Région wallonne, des asbl Natagora et Ardenne et Gaume, énumère-t-il. La plupart sont des pelouses calcaires, mais leur profil varie: certaines sont restaurées depuis trente ans, tandis que d’autres ont été mises à blanc il y a quelques années seulement.»

Cette restauration est en effet un travail de longue haleine. Il peut s’écouler une vingtaine d’années entre l’opération de déboisement d’une parcelle et son retour effectif en pelouse calcaire, au gré d’un pâturage plus ou moins intensif, permettant d’éviter un retour à l’état de forêt. Car c’est précisément en tant que pelouses que ces espaces s’avèrent les plus propices à l’accueil de la biodiversité. «En l’absence de gestion, c’est-à-dire de pâturage, l’ombrage fait par les pins noirs se combine à la prolifération de quelques graminées dites “sociales”, qui recouvrent tout et ne laissent plus de place pour une série d’autres plantes, précise Jean-Marc Couvreur. Quand on restaure ces milieux, la première étape consiste donc à enlever pins et buissons. Ensuite, il faut souvent recourir à du pâturage intensif, ou de la fauche quand c’est possible, pendant trois à cinq ans, afin d’éliminer ces graminées. Dès que l’on arrive à un résultat satisfaisant, le pâturage peut alors s’espacer et ne durer que quelques semaines par an. Soit au printemps, soit en automne, en fonction de l’intérêt de la pelouse.»

Cent à 130 hectares en plus

A une échelle plus large, tout l’enjeu consiste à recréer un maillage interconnecté de plusieurs pelouses calcaires afin de favoriser la variété des espèces. «Il est intéressant de constater que les échanges se font aussi par l’entre-mise des moutons que l’on y met, souligne le scientifique. Via leurs sabots et surtout leur laine, ils transmettent des graines d’une pâture à l’autre.» En Wallonie, environ 60% de ces superficies sont gérées par le DNF, à qui le Demna procure l’expertise scientifique. Le solde est dans le giron du privé, par l’intermédiaire des asbl telles que Natagora et Ardenne et Gaume. Quels que soient les acteurs, les méthodes de gestion sont globalement identiques. «Il y a beaucoup d’échanges d’informations et nous sommes tous sur la même longueur d’onde, se réjouit Jean-Marc Couvreur. Dans les prochaines années, il est question de restaurer cent à 130 nouveaux hectares de pelouses calcaires.»

Pour sa part, Bernard Convié peut compter sur quatre sources de financement permettant de rendre cette gestion économiquement viable: les aides compensatoires attribuées dans le cadre du réseau Natura 2000, les primes octroyées pour les prairies à haute valeur biologique et pour l’autonomie fourragère (les animaux ne consommant que ce qui est produit localement), ainsi qu’une aide aux brebis. «Si nos pelouses calcaires sont en zone de réserve naturelle, elles sont pourtant semi-naturelles dans le sens où il n’en existerait pas, ou très peu, sans l’intervention humaine», conclut-il. Bien que les impératifs de l’agriculture entrent encore souvent en conflit avec ceux de la biodiversité, ces pépites verdoyantes démontrent que l’activité humaine peut aussi façonner des espaces qui leur sont respectivement favorables.

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