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Inondations, un an après: malgré plusieurs avancées, pourquoi nous ne serions pas mieux préparés

Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif
Christophe Leroy Journaliste au Vif
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif
Soraya Ghali Journaliste au Vif
Benjamin Hermann Journaliste au Vif

Face aux catastrophes qui pourraient s’abattre sur le pays à l’avenir, les citoyens n’auront d’autre choix que de s’y préparer en prenant davantage en charge leur propre sécurité, car réagir collectivement est plus efficace. Et l’Etat ne peut pas tout.

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Depuis juillet 2021, les Gaulois ne sont plus les seuls à craindre que le ciel leur tombe sur la tête: les Belges s’inquiètent aussi lorsque les nuages commencent à se vider avec trop d’insistance. Les inondations inédites qui ont frappé le pays voici un an – singulièrement la Wallonie – frappant 209 communes, provoquant la mort de 39 personnes et touchant de 80 000 à 100 000 habitants, constitueront pour toujours un point fort de la mémoire collective.

Douze mois plus tard, où en est-on? Qu’a-t-on appris sur le plan de la gestion de crise, de la communication, de l’organisation des services de secours, des chaînes de responsabilités politiques, de l’aménagement du territoire? «Toutes les leçons n’ont pas encore été tirées, pose Aline Thiry, sociologue spécialisée dans la gestion de crise et la planification d’urgence à l’ULiège. Cela prend du temps, et c’est normal. Les changements nécessaires ne sont pas encore intervenus.» Autrement dit, si semblables inondations, certes d’une ampleur exceptionnelle, se reproduisaient aujourd’hui, nous ne serions pas mieux préparés qu’il y a un an. «Ce serait même pire, assure Aline Thiry, si ce sont les mêmes personnes qui devaient intervenir. Car elles sont encore marquées par ce qui s’est produit et que tous les debriefings ne sont pas encore terminés.» On n’ose imaginer ce qui se passerait si une telle catastrophe se produisait, par exemple, durant l’année scolaire…

Toutes les leçons n’ont pas encore été tirées. Cela prend du temps, et c’est normal. Les changements nécessaires ne sont pas encore intervenus.

Mais le mouvement est en marche. Il faut qu’il perdure. La commission d’enquête du parlement de Wallonie chargée d’examiner les causes et d’évaluer la gestion des inondations a publié ses 161 recommandations en mars dernier (NDLR: le rapport est consultable sur le site wallonie.be). Les rendre effectives constituera un chantier gigantesque. «Il faudrait une législature pour les mettre en place, de sorte que des évolutions majeures interviennent en 2026, calcule Sébastien Brunet, professeur de science politique à l’ULiège, spécialisé en gestion de crise. Mais des premiers changements significatifs devraient entrer en vigueur dès 2024.» Ils auront évidemment un coût, que les autorités politiques devront accepter et assumer.

Se tenir prêt

L’un de ces changements majeurs touche directement la population, qui devra prendre conscience, si ce n’est déjà fait, que ce genre de scénario peut encore survenir. Et que l’Etat ne peut protéger de tout. «Sans tomber dans l’alarmisme, les citoyens doivent comprendre qu’en de telles circonstances, ils ont tous un rôle à jouer», insiste Aline Thiry. Ils doivent être prêts, acquérir les bons réflexes pour eux et pour les autres, savoir qu’emporter dans l’urgence. Cela pourrait sauver des vies et faciliter le travail des services de secours. On se souvient de sinistrés qui n’ont pas voulu évacuer leur maison à temps et qu’il a ensuite fallu aller chercher, en prenant des risques. Dans le même esprit, les réflexions lancées dans les communes sur l’organisation à mettre en place en cas de crise, la communication vers les habitants, les lieux d’accueil possibles, devraient d’emblée impliquer les citoyens: ils doivent y avoir une place. «Ce que nous sommes en train de faire, c’est construire un référentiel de crise collectif», résume Sébastien Brunet. Inexistant jusqu’à l’année dernière.

Nos infrastructures et procédures d’urgence actuelles sont performantes pour des crises de deux ou trois jours, pas davantage. Or, avec le changement climatique, celles-ci risquent d’être plus régulières et plus longues. Etre prêt, disait-on…

Où (re)construire?

«L’effet de serre accentuera les deux extrêmes du cycle hydrologique, c’est-à-dire qu’il y aura plus d’épisodes de pluies extrêmement abondantes et plus de sécheresses prononcées.» Tirée du premier rapport du Giec (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), cette phrase a trente-deux ans. Les inondations que la Wallonie a subies l’été dernier étaient, certes, inédites par leur ampleur. Mais certainement pas inconcevables, si l’on se réfère à la probabilité croissante et annoncée de connaître de telles catastrophes naturelles. «A travers huit modèles basés sur les enseignements du Giec, les simulations des climatologues montrent que l’on risque de revivre un voire deux événements pluvieux similaires d’ici à 2050, souligne Joël Privot, architecte et urbaniste à l’ULiège. Il y a urgence à mener une réflexion à l’échelle de nos bassins versants.»

« On ne pourra pas évacuer toute la population vivant dans les fonds de vallée. Mais par endroits, il faudra bien préconiser des interventions sur le bâti. »

Joël Privot, architecte et urbaniste à l’ULiège

Les habitants comme les experts n’auront jamais d’autre choix que de composer avec l’imprévisibilité. Au hasard des nuages et des quantités de précipitations, une même zone peut réagir d’une manière totalement différente d’un épisode à l’autre. Mais la résilience territoriale, l’une des pierres angulaires de l’adaptation aux changements climatiques, sera cruciale pour éviter le scénario du pire. Elle suppose de revoir l’affectation de certains espaces verts, de limiter l’artificialisation croissante des sols ou encore d’élargir le lit des cours d’eau par endroits. Bref, de composer avec les aléas de la nature, plutôt que de chercher vainement – et coûteusement – à la modeler.

Chaudfontaine, Trooz, Olne, Pepinster, Verviers, Eupen… De toutes les régions touchées par la catastrophe, c’est la vallée de la Vesdre qui a connu le plus lourd bilan humain – 24 morts sur les 39. Le Service public de Wallonie y a par ailleurs recensé près de 21 000 bâtiments abîmés ou démolis. En février dernier, le ministre wallon de l’Aménagement du territoire, Willy Borsus, a de ce fait mandaté le consortium Paola Vigano – ULiège afin de réaliser un schéma stratégique à l’échelle de ce bassin versant, d’une superficie de 700 kilomètres carrés. «Nous avons d’abord réalisé un diagnostic de tout ce qui a posé problème, au terme duquel le cabinet Paola Vigano a cartographié tous les potentiels, poursuit Joël Privot, membre de l’équipe de l’ULiège. A présent, la question est de savoir lesquels il faut activer.»

La résilience future de la vallée de la Vesdre face au risque d’inondations passera par l’addition de plusieurs stratégies. Photo Getty Images. © getty images

Plusieurs leviers face aux inondations

Ces potentiels constituent en effet l’ensemble des leviers que la Wallonie et les communes pourraient utiliser afin de minimiser les conséquences de précipitations extrêmes à l’avenir. «Par exemple, si on estime qu’il y a un potentiel dans la réactivation des tourbières par la suppression d’épicéas, c’est la Région wallonne qui devra négocier avec les propriétaires des zones concernées», précise l’urbaniste. Une certitude, confirmée par le diagnostic: le bassin versant de la Vesdre ne dispose pas de ressources assez fortes pour miser sur une solution unique. Ainsi, se contenter de construire des barrages ne serait pas suffisant, pas plus que se limiter à réactiver les tourbières ou à revoir les seules pratiques agricoles et forestières. «Il y a plein de petits leviers diffus et simultanés», résume Joël Privot. La résilience future de la vallée de la Vesdre passera donc par l’addition de plusieurs stratégies.

Logiquement, la réflexion intègre le bâti futur et existant. Où (re)construire, compte tenu des risques d’inondations? «L’urbanisation de fond de vallée s’est développée dès 1800 environ, puis elle a gagné les plateaux dans les années 1950 et 1960, retrace-t-il. Il est évident que l’on ne va pas pouvoir évacuer toute la population vivant dans les fonds de vallée. Cela n’aurait pas de sens: où mettrait-on ces dizaines de milliers de personnes? Les déplacer vers les plateaux reviendrait à accroître l’artificialisation et les ruissellements d’eau. Mais par endroits, il faudra sans doute préconiser des interventions sur le bâti

« Si une commune est confrontée à des inondations après avoir fait fi des recommandations, elle s’expose à des poursuites au civil. »

La délicate mission visant à identifier les bâtiments précis à raser, notamment en vue d’aménager des zones d’expansion des cours d’eau, n’incombe pas à l’équipe du plan stratégique, mais plutôt au programme de (re)développement de quartiers durables. Celui-ci doit identifier les pistes de solution à l’échelle de onze quartiers dans les neuf communes les plus sinistrées de Wallonie. Comme ces deux projets menés en parallèle n’ont pas de valeur légale, rien ne contraint les communes à s’y conformer. «En revanche, notre plan stratégique a plus qu’une valeur morale, souligne Joël Privot. Cela veut dire que si une commune est confrontée à des inondations après avoir fait fi des recommandations, elle s’expose à des poursuites au civil, pour ne pas avoir agi en faisant preuve de bon sens. Avec le plan stratégique et le programme des quartiers durables, plus personne ne pourra dire: “Je ne savais pas.”.»

Maison au bord de Vesdre, à Nessonvaux in Belgium. Photo AFP.

Changement de décor

Si elle est mise en œuvre avec ambition, la résilience territoriale se traduira par un changement de décor significatif de certains lieux de vie. «A Verviers, par exemple, nos collègues travaillant sur le masterplan proposent de laisser plus de place à la rivière en supprimant de grands parkings dans le centre, de changer totalement la physionomie des berges et de créer des parcs urbains susceptibles de jouer ponctuellement le rôle de zones submersibles», conclut Joël Privot. Loin d’être l’apanage des experts, cette réflexion associe les habitants concernés, appelés dans les prochains mois à faire part de leurs propositions avant la finalisation du schéma stratégique du bassin versant de la Vesdre, prévue pour janvier 2023. A terme, le défi wallon sera de reproduire ce travail inédit dans chacun des 25 bassins versants du sud du pays.

La protection civile et la défense plus efficaces?

Des habitants reclus sur leur toit pendant 48 heures. Un centre d’appel débordé. Des équipements maritimes et aériens inopérants au plus fort des inondations de juillet 2021. Un manque criant d’effectifs. En juillet dernier, les critiques ont rapidement fusé à propos des moyens alloués à l’armée et à la Protection civile, intervenant en deuxième ligne après les services de secours. En commission réunie, le 5 octobre dernier, la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder (PS), évoquait les conséquences du «choix opéré lors de l’écriture de la vision stratégique 2016». Concernant la Protection civile, c’est principalement la réforme mise en œuvre en janvier 2019 qui était pointée du doigt. Celle-ci avait conduit, entre autres, à la fermeture de quatre de ses six casernes.

« Si nous avions eu plus de moyens matériels, rien ne dit qu’ils auraient pu intervenir. »

Les leçons de la Défense

Le 17 juin dernier, le gouvernement a approuvé les actualisations de la loi de programmation militaire et de la vision stratégique de la Défense. Baptisé Star (pour sécurité, technologie, ambition, résilience), le nouveau plan doit porter le budget annuel de la Défense à 6,9 milliards d’euros en 2030, contre 4,2 milliards à l’heure actuelle. Il entend aussi remédier à l’écueil formulé sur les capacités duales. «Je considère que la mission d’aide à la société est placée sur un même pied que les opérations extérieures, précise Ludivine Dedonder. Toute l’architecture du document revient systématiquement sur une analyse du caractère “à double usage” des capacités à venir, c’est-à-dire une utilité purement liée à la conduite des opérations militaires, mais aussi celle liée au soutien à la nation.» Il faudra toutefois du temps avant que cette réforme, prévoyant des moyens logistiques et de génie, soit perceptible sur le terrain.

Les leçons de la Protection civile

«Si nous avions eu plus de moyens, rien ne dit qu’ils auraient pu intervenir», affirme le colonel Nicolas Tuts, chef d’unité de la Protection civile de Crisnée. «Nous sommes sûrs d’avoir acquis un matériel performant, basé sur des standards européens, ajoute Cédric Erken, directeur général de la sécurité civile. Les bateaux plus puissants sont conçus pour naviguer sur des fleuves. Or, dans certains endroits, il y avait un très gros débit, mais pas assez de hauteur d’eau.» Et les hélicoptères français et italiens sollicités dans le cadre de l’assistance européenne n’ont pas pu voler davantage, vu la faible altitude de la masse nuageuse. A conditions égales, si un tel événement se reproduisait, le matériel maritime et aérien serait donc tout aussi peu opérant.

En revanche, Nicolas Tuts plaide pour un monitoring en temps réel de l’ensemble des moyens activables en cas d’événements exceptionnels. «Depuis que les zones de secours ont acquis une certaine autonomie, nous n’avons plus de vue globale.» Comme le rappelle Cédric Erken, «nous avons tout de même identifié l’acquisition de matériel en plus et la formation de nouvelles personnes. Nous avons également obtenu un financement supplémentaire de la part de la ministre de l’Intérieur (NDLR: Annelies Verlinden, CD&V)

Une enquête sur la réforme de la protection civile est en cours, ainsi qu’une étude sur la gestion des inondations, dont les résultats sont attendus pour la fin de l’année. Un groupe d’experts sur la planification d’urgence et la gestion de crise a par ailleurs été mis en place. «Avec ces trois analyses, on y verra plus clair sur les constats, les recommandations et les mises en action», conclut Nicolas Tuts.

Des moyens logistiques et de génie supplémentaires devraient être octroyés, mais il faudra du temps avant de s’en rendre compte sur le terrain… © photo news

Les données de terrain mieux partagées

Fallait-il lâcher plus tôt les eaux du barrage d’Eupen? C’est l’une des questions centrales auxquelles la commission d’enquête du parlement wallon devait apporter des réponses. S’appuyant sur les auditions d’experts et de responsables de la chaîne de commandement régional, elle a estimé que si aucune responsabilité ne pouvait être imputée aux gestionnaires des barrages, la procédure pouvait certainement être améliorée.

« Auparavant, on suivait une approche plus séquentielle. Dorénavant, à un moment donné, on peut décider de croiser tous les regards et de concentrer toutes les expertises. »

Etienne Willame, directeur général du SPW Mobilité et
infrastructures

Dans les 161 recommandations qu’ils formulent, les députés invitent le Service public de Wallonie (SPW) à renforcer son partenariat avec l’Institut royal météorologique (IRM). A la Direction de la gestion hydro- logique, la commission demande de développer une communication «compréhensible» et «directement exploitable» à destination des autorités régionales et communales ainsi qu’à la population, d’intégrer dans son système d’évaluation de nouveaux modèles de prévisions météorologiques, de mettre en place une gestion plus dynamique des barrages-réservoirs ou encore d’opérationnaliser une modélisation plus précise des sous-bassins versants, afin de pouvoir traduire effectivement l’impact des crues sur le territoire. A l’IRM, elle suggère notamment de renforcer les capacités de modélisation météorologique pour bénéficier de prévisions météorologiques à la maille la plus fine possible et d’organiser la communication de la liste exacte des communes concernées par ses avertissements.

Création d’une cellule

Ces requêtes ont-elles été entendues? Première avancée: pour mieux anticiper les événements exceptionnels, une cellule d’expertise nommée «Celex» a été créée. «Pour chaque type d’événement, il existe trois niveaux d’alerte: jaune, orange et rouge. A partir du moment où on entre en alerte jaune, on réunit la Celex qui, en présence des différents acteurs concernés (NDLR: gestionnaires de barrages, zones de secours, Protection civile…) évaluera la situation. On entre alors dans un système de gestion de crise par le bourgmestre, les gouverneurs et le ou la ministre de l’Intérieur en fonction de la localisation et de l’ampleur du territoire touché, expose Etienne Willame, directeur général du SPW Mobilité et infrastructures. Auparavant, on suivait une approche plus séquentielle: l’avertissement était envoyé au centre régional de crise et était ensuite répercuté vers les bourgmestres, les zones de secours, etc. Dorénavant, à un moment donné, on peut décider de croiser tous les regards et de concentrer toutes les expertises

Des prévisions spécifiques et détaillées pour chaque barrage de Wallonie feront désormais partie du flux de données transmis. © getty images

Contacts plus réguliers

L’IRM et le service hydro- logique wallon ont développé des contacts plus réguliers, confirme David Dehenauw, chef du service des prévisions météorologiques à l’IRM. «On partage beaucoup plus de modèles de prévisions avec la Région, ce qui lui permet de cumuler les sources d’information et d’alimenter le programme de prévisions Hydromax.» La nouvelle procédure prévoit une plus grande implication dans les réunions de gestions du bureau du temps de l’IRM, afin qu’il puisse transmettre ses observations et ses études. «Dans le flux de données que nous livrons, nous avons également inclus des prévisions spécifiques et détaillées pour chaque barrage de Wallonie. Il peut s’agir d’informations sur les précipitations, le vent, les températures ou encore les rafales.» Le travail de communication s’étend aussi à l’ensemble des services publics: l’IRM s’est en effet rendu compte que les décideurs ne connaissaient pas bien les outils de prévisions ou ne parvenaient pas à en interpréter les résultats. Des formations ont donc été lancées.

Autre outil de vulgarisation: le site Internet «Hydrométrie» sur lequel sont centralisées toutes les informations et les analyses sur les cours d’eau permettant une meilleure évaluation de la situation. Le site permet de consulter en temps réel le niveau de débit et de diffuser les avertissements et alertes. «La commission a mis en évidence le besoin pour les décideurs de pouvoir traduire l’information en impact sur le territoire, de savoir quelles seront les zones inondées et ce que cela représente en matière de flux et de courant», développe Etienne Willame. Et pour pouvoir prédire avec davantage de précision quel quartier peut être touché en cas de fortes pluies, le SPW travaille sur une modélisation dynamique nécessitant des modèles de terrain extrêmement complexes.

En ce qui concerne plus spécifiquement la gestion des barrages, que la commission souhaitait plus «dynamique», la note a bien été adaptée, annonce encore le directeur du SPW Mobilité, pour augmenter temporairement la réserve d’empotement. «L’ ancienne norme la fixait à 2,8 millions de mètres cubes, elle était de 5,6 millions en juillet 2021 et est aujourd’hui de 6,9. Nous devons à présent voir si nous pouvons établir une note de manutention qui puisse garantir le maintien de la capacité d’eau tout en faisant face aux épisodes pluvieux.» Un délicat équilibre qui fait l’objet d’un monitoring permanent par la Celex dans le cadre d’une étude qui s’étendra sur deux ans.

Les catastrophes naturelles, demain inassurables?

Toujours plus grands, toujours plus nombreux, toujours plus coûteux, les risques d’inondations, tempêtes, sécheresses, etc. ne cessent de s’accroître. En 2021, les grands événements se sont succédé à un rythme inhabituel. Selon l’étude de référence du réassureur Swiss Re, les dommages économiques liés aux inondations ont été estimés à 80 milliards de dollars (78 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, dont 20 milliards ont été couverts par l’assurance – ce qui démontre un déficit important de protection contre ce type de risque. Les inondations survenues en Belgique et en Allemagne ont coûté à elles seules plus de 40 milliards de dollars, dont 13 milliards couverts par l’assurance. Le niveau le plus élevé jamais atteint.

Pour les assureurs, le coût des sinistres poursuit donc son augmentation: chaque année, le montant total des pertes assurées augmente de 5% à 7%. Ce que les assureurs appellent les «cat nat» ont également affecté le régime d’indemnisation belge. Pour la première fois, le plafond d’intervention des assureurs, inscrit dans une loi de 2014, a été dépassé (fixé à 18% de remboursement, soit 375 millions d’euros, en 2021) et, pour la première fois aussi, le mécanisme d’intervention public a dû être activé. Pour le gouvernement wallon, le choc financier est dur à absorber. Et après de rudes négociations, les assureurs ont accepté de doubler leurs interventions. Ils avanceront également le milliard d’interventions publiques, que l’exécutif wallon remboursera en dix ans.

La question de l’obligation de s’assurer est à présent posée: 10% des sinistrés ne l’étaient pas.

Vers une obligation de s’assurer?

Voilà, en résumé. Mais la question de l’obligation de s’assurer est à présent posée. De nombreuses analyses empiriques montrent, en effet, que, sauf à y être contraints par la loi (comme en France), bon nombre d’individus dans le monde renoncent à s’assurer contre des événements perçus comme trop peu probables. Et ce, même dans des économies matures. En Belgique, il n’existe aucune obligation d’assurer son habitation. Pourtant, selon Assuralia, 95% des propriétaires détiennent une assurance incendie. Une quasi-obligation, en réalité, puisque lors de la souscription d’un crédit hypothécaire, les banques l’exigent systématiquement. Reste toujours ces 5%… et ce chiffre: 10% des sinistrés n’étaient pas assurés. Les locataires, eux, doivent contracter cette assurance. En revanche, assurer le «contenu», c’est-à-dire l’intérieur du logement, demeure facultatif. Par conséquent, des locataires décident de faire l’impasse. C’est pourquoi, pour prévenir la sous-assurance, l’aide publique wallonne aux sinistrés non assurés est désormais conditionnée à la souscription d’une assurance incendie.

Un risque« systémique »

Les primes, en tout cas, augmenteront en raison de l’inflation, mais surtout de la hausse des coûts de réassurance – les assureurs transmettent une partie du risque qu’ils couvrent à des réassureurs. Ceux-ci risquent aussi de devenir plus sélectifs, du moins dans les zones les plus exposées. « Quand les sinistres se répètent en raison de catastrophes naturelles, nous ne nous limitons plus à faire un chèque aux clients », commente un courtier de chez AG Insurance. C’est en fait, déjà, du cas par cas. Le bien ne sera éventuellement assuré qu’au prix fort (prime et/ou franchise supérieure). Dans certains cas, l’assureur conditionne le maintien de l’assurance à la prise de mesures (pose de batardeaux anti-inondation devant les portes et les fenêtres, carreler le rez-de-chaussée, positionner l’électricité dans le plafond plutôt que dans le plancher, ne pas réinstaller la chaudière en sous-sol). « Parce que nous avons un rôle à jouer en matière de prévention… » Les personnes qui ont construit dans une zone classée à risque élevé d’inondation, après 2007, s’exposent, elles, à ne pas ou plus trouver d’assureur (il n’est pas obligé d’accorder une couverture contre les dégâts des eaux dans la police) ou de devoir payer une prime non plafonnée (en moyenne, un montant de 1 370 euros).

Les assureurs estiment qu’il est urgent de changer ce régime.

Mais au-delà, ce type d’événements est-il payable à l’avenir  ? Car l’autre débat porte sur l’assurabilité, si le désastre naturel n’est plus un aléa mais un « risque systémique », selon les mots de Hein Lannoy, CEO d’Assuralia, l’union professionnelle des entreprises d’assurances. Aucune compagnie ne serait désormais en mesure d’absorber les dégâts liés à une accélération des catastrophes. Après le choc des inondations, puis celui des tempêtes de février dernier, les assureurs estiment qu’il est urgent de changer ce régime. Un groupe de travail, réunissant le SPF Economie, les Régions, la Banque nationale et le secteur, planche notamment sur une réforme du plafond, afin d’accroître la part prise en charge par les assureurs, qu’ils pourront réassurer.

D’autres pistes de réflexion sont étudiées. Parmi elles, celle de partenariats public-privé, à l’exemple tout récent de la Région wallonne. Il s’agirait, par exemple, d’incitants financiers – proposés, ici, par la Commission européenne – ou du modèle français où, pour faire face aux catastrophes naturelles, les assurances sont en grande part réassurées par la Caisse centrale de réassurance (CCR). Née après les inondations majeures de 1981, elle bénéficie de la garantie de l’Etat. Ce dernier intervient donc au sommet du dispositif : si les réserves de la CCR sont insuffisantes, l’Etat paie. L’autre modèle, allemand, serait de faire de la garantie contre les catastrophes naturelles une option payante, avec une tarification adaptée. « Le système a montré qu’il ne fonctionne pas, conclut Hein Lannoy. Sans une approche nationale, aucune Région n’a les moyens d’intervenir en soutien à la population. »

Comment appliquer les décisions politiques?

On le dit à tous les niveaux : on a tiré les leçons, il faut s’adapter à ces risques nouveaux, les chantiers sont lancés. Les événements de juillet 2021 ont brutalement fait irruption dans la vie des autorités politiques aussi. Désormais, il faut vivre avec l’idée que de telles catastrophes naturelles peuvent encore survenir. Que la prochaine fois, il faudra mieux anticiper, mieux se coordonner, mieux gérer.

Aucune compagnie d’assurances ne serait désormais en mesure d’absorber les dégâts liés à une accélération des catastrophes. © photo news

C’est la Région wallonne qui s’est lancée dans le processus d’auto-évaluation le plus poussé, avec une commission d’enquête initiée dès septembre au parlement et ayant donné lieu à 161 recommandations sur les prévisions et alertes, la gestion de crise, les barrages, la gestion des cours d’eau, l’aménagement du territoire, etc. Le fédéral a opté pour une plus modeste «commission d’apprentissage» dont les résultats sont encore attendus, comme ceux d’un rapport d’évaluation de la réforme de la protection civile orchestrée sous le gouvernement Michel.

Critiqué dès les premières heures du dramele gouverneur de la province de Liège, Hervé Jamar, annonce lui aussi en avoir retenu les enseignements nécessaires et mis en place des plans d’action, un plan «inondations» d’urgence et d’intervention, des améliorations dans la communication. Par ailleurs, un nouveau centre de crise provincial a vu le jour.

Tous les interlocuteurs politiques le disent: les événements de juillet furent extrêmes, et chaque catastrophe de ce type est forcément inédite. S’ils devaient se répéter, il s’agirait surtout d’en limiter l’impact. Et lorsqu’on parle de prévention ou d’aménagement du territoire, l’ampleur des tâches à effectuer et les délais pour les mettre en œuvre contrastent avec le caractère impérieux d’une gestion de crise. L’articulation entre l’urgence et le temps long est complexe.

Le boulet des procédures

Cette observation était formulée, le 5 juillet dernier, avec un certain agacement par le ministre-président wallon Elio Di Rupo (PS). A l’heure de dresser avec son gouvernement un bilan des actions menées, il pointe «le boulet» que constituent les procédures administratives de marchés publics. Et plaide pour une levée des contraintes en cas de nouvelle catastrophe naturelle, qui permettrait au gouvernement d’agir avec davantage de célérité. Des pouvoirs spéciaux, en quelque sorte.

Il n’empêche, assure-t-on au gouvernement wallon, qu’une nouvelle catastrophe donnerait lieu à une gestion d’ores et déjà enrichie des apprentissages de 2021. «Il y a eu une prise de conscience à tous les étages», insiste le ministre wallon des Infrastructures, Philippe Henry (Ecolo). Concrètement, une meilleure circulation de l’information s’opérerait, plusieurs mesures ont été instaurées au niveau des barrages, etc.

Elio Di Rupo a pointé «le boulet» que constituent les procédures administratives de marchés publics. Il plaide pour une levée des contraintes en cas de nouvelle catastrophe naturelle. © belga image

Dans les communes touchées, on reconnaît cette prise de conscience. Les autorités locales, par exemple, seront désormais alertées plus vite lors de fortes précipitations. «C’est la politique de la patate chaude», ironise un bourgmestre. «Là, on va à la limite un peu trop loin», glisse un autre. «Moi, je préfère être informé une fois de trop. En juillet 2021, on ne savait rien», rétorque un troisième.

Selon plusieurs maïeurs, c’est à l’usage qu’on jaugera les améliorations. «Les mesures seront-elles efficaces? Si chacun fait ce qu’il a dit, ça ira. Ce qui fonctionnera sans doute, c’est l’addition de toutes les mesures. Mais c’est pour quand? On en a pour des années. Si une catastrophe arrive la semaine prochaine, ce sera le bazar», considère Fabien Beltran, bourgmestre de Trooz.

On y arrivera par la conjonction de plusieurs éléments: meilleure anticipation, meilleur fonctionnement en matière de sauvetage et de sécurité civile, aménagement du territoire plus performant, gestion des barrages plus efficace.
Daniel Bacquelaine

Daniel Bacquelaine

A Pepinster, Philippe Godin reconnaît que «la malheureuse expérience de juillet 2021, nécessairement, fait que certaines décisions seraient différentes aujourd’hui». Lui estime que le gouvernement wallon, en particulier, a fourni des réponses à la hauteur de la gravité de la situation. Et constate un coup d’accélérateur appréciable dans la mise en œuvre des mesures. Un bémol, cependant: le manque de prise en compte du problème spécifique à la Hoëgne, dont le confluent avec la Vesdre se situe précisément à Pepinster.

Pour restreindre l’impact de futures inondations, la direction prise est plutôt la bonne, avance également Daniel Bacquelaine, à Chaudfontaine. «On y arrivera par la conjonction de plusieurs éléments: meilleure anticipation, meilleur fonctionnement en matière de sauvetage et de sécurité civile, aménagement du territoire plus performant, gestion des barrages plus efficace», résume le libéral.

A Liège, Willy Demeyer «ne doute pas des travaux de la commission d’enquête». Le socialiste plaide au passage pour un renforcement de l’échelon local. «La Région wallonne n’a pas tous les attributs, institutionnellement parlant, qui lui permettent de gérer une telle crise. Le pouvoir de réquisition, le pouvoir de police, la culture de gestion de crise, c’est chez le gouverneur et à l’échelon local qu’on les trouve», explique-t-il, rappelant à quel point ce sont les élus locaux qui sont en prise avec le terrain lors de telles catastrophes.

Une gestion des dons mieux organisée

Vêtements, nourriture, produits d’hygiène, fournitures et meubles: un incroyable élan de générosité a permis à des centaines de sinistrés d’accéder immédiatement à des biens de première nécessité. Outre la création de plateformes destinées à coordonner la collecte et la distribution, c’est surtout dans les communes, à l’initiative d’associations ou de privés que la mobilisation a pris forme.

De nombreuses associations ont été submergées par les dons. Beaucoup n’ont jamais trouvé acquéreur. © photo news

C’est le cas de l’asbl culturelle Collect’Actif. En lien avec la Croix-Rouge, l’équipe de bénévoles a rapidement mis en place un système de collecte de couvertures, lits de camps, oreillers, matelas, vêtements, produits d’hygiène et non périssable dans ses locaux situés à Molenbeek. C’est une autre asbl qui s’est chargée d’acheminer les dons vers les localités sinistrées. Une chaîne qui a bien fonctionné, selon le président de Collect’Actif, Abdessamad Bouakka. «Nous étions en contact avec la Croix-Rouge et cette autre asbl mais pas du tout avec les gens qui étaient sur le terrain et qui réceptionnaient les colis. Ce qui était une bonne chose car cela n’aurait servi à rien de multiplier les contacts et les interlocuteurs alors que nous n’étions pas utiles là-bas mais ici.»

Comme beaucoup d’autres points de collecte, l’association molenbeekoise s’est retrouvée submergée. «Surtout par les vêtements. On a dû demander d’arrêter de nous en apporter.» Des appels à cesser les dons avaient pourtant été relayés dans les médias et sur les réseaux sociaux mais le message n’est pas toujours bien passé.

Même constat sur le terrain. A Rochefort, où 1 500 ménages sur 5 600 sont considérés comme sinistrés, une partie des biens collectés n’a jamais trouvé acquéreur. Plutôt que de les stocker indéfiniment dans un entrepôt, la commune a préféré aménager une donnerie, exclusivement réservée aux victimes, dans des anciens garages. Après quelques mois, lorsque les besoins se sont moins fait sentir, la donnerie en question a été convertie en recyclerie, accessible à tous cette fois.

Des tonnes de dons en tout genre et des millions d’euros versés sur le compte de la Croix-Rouge. Selon les derniers chiffres livrés par l’organisme, qui n’a pas souhaité communiquer sur le volet organisationnel, sur les 44,2 millions récoltés, environ 39 millions ont été redistribués. La somme a été répartie selon les différents axes d’action définis: 6 millions ont servis à l’organisation de l’aide de première nécessité et à l’aide psycho- sociale, 4,7 millions à la distribution de repas et 3,2 millions aux centres d’hébergements. Via les CPAS, 6 millions ont été directement redistribués à 6 700 ménages, 14,3 millions consacrés au financement de projets locaux et 2,4 millions à l’aide aux écoles. Enfin, 750 000 euros ont été utilisés pour faire face aux besoins spécifiques liés à l’hiver. Il est prévu que l’aide soit prolongée jusqu’en juillet 2023. De son côté, la Fondation Roi Baudouin annonce avoir collecté près de cinq mille dons pour un total de 1,5 millions d’euros. Elle a également dégagé 500 000 euros de ressources propres. Le montant total a permis de soutenir 112 projets d’aide aux sinistrés.

« Je pense que la vallée va un peu mourir »

Un an après les inondations de juillet 2021, c’est une évidence: les habitants des lieux accusent le coup, à des degrés divers. Certains ont reconstruit, d’autres attendent. La page, en tout cas, est loin d’être tournée, au péril, parfois, de la santé mentale.

l suffit de parcourir la vallée de la Vesdre, entre Liège et la région verviétoise, et le constat s’impose. Pour la plupart des Belges, la vie a sans doute repris son cours, après l’effroi de juillet 2021. Dans les localités frappées par les inondations, le chapitre est loin d’être clos.

Tout au long de la nationale 61, qui longe la rivière, le contraste est frappant. Certains bâtiments ont de toute évidence été rénovés, d’autres sont toujours en l’état, comme à l’abandon, les portes et fenêtres obturées. D’autres maisons, nombreuses, sont en travaux. Les camionnettes des corps de métier longent les routes, les sacs de plâtre sont posés sur les trottoirs, les engins de chantier sont à l’œuvre. Sur beaucoup d’habitations ont aussi fleuri les affiches «A vendre».

Les inondations de l’été 2021 ne se sont pas encore achevées, ni sur le plan matériel ni dans les esprits. «On a beaucoup refait nous-mêmes: plafonnage, parquet, tapisserie, etc. On en a eu, du boulot.» La chaudière a été remplacée, la cuisine aussi. Restent encore les carrelages de la terrasse à changer. A Prayon, dans la commune de Trooz, de grands travaux sont en cours le long des berges. Devant la maison de Jacky et Lola, des ouvriers reconstruisent les trottoirs. L’intérieur, lui, a été remis à neuf, grâce à la pugnacité de ce couple d’une petite septantaine d’années. Un écriteau est affiché dans le hall d’entrée: «La maison du bonheur». Ils ne se sont pas laissé abattre.

«Franchement, je suis fatiguée», laisse échapper Lola. C’est que le couple a dû puiser dans ses ressources. «Il a fallu vivre sans eau, sans électricité, sans télévision, sans Internet. Et dans cette humidité ambiante, pendant de longs mois…»

Des histoires singulières

Engager une conversation avec les habitants de la vallée laisse souvent apparaître des souvenirs intacts de ces heures horribles. Mais aussi des sentiments mélangés, entre lassitude, incertitude, amertume et reconnaissance. Et une forme de pudeur, souvent: «Moi, ça va. Je pense que c’est plus difficile à vivre pour d’autres.»

Tous ont une histoire singulière, entre la débrouille, les formalités, les experts en assurances, les devis, les innombrables appels téléphoniques, la pénurie et les prix des matériaux, les entreprises tombées en faillite, les chantiers. Rien ne leur a été épargné.

Il y a aussi la reconnaissance, cette conscience d’avoir été, malgré l’adversité, au cœur d’un mouvement de solidarité assez inédit. «Je tiens à dire merci aux Flamands. Sans eux, on ne s’en serait pas sortis. Merci aux policiers de Gand qui ont vidé les caves, merci aux secours venus de partout», lance Jacky. Ils l’admettent, un peu de rancœur subsiste aussi, envers la Croix-Rouge, par exemple, ou de curieux venus se délecter du triste spectacle dans les jours qui ont suivi la catastrophe.

«Je reste sur mon navire»

Il faut aujourd’hui vivre en ces lieux, coutumiers des crues, mais jamais dans des proportions aussi extrêmes que celles subies voici un an. La Vesdre est là et s’écoule. «Lorsqu’il y a de fortes précipitations, Jacky va surveiller la rivière, désormais, pointe Lola, espérant ne plus avoir à revivre l’expérience. Les travaux sont en cours sur les berges, où de grosses pierres ont été posées. J’ai peur qu’en cas de crue, elles viennent carrément arracher les maisons.»

« On les voit arriver maintenant, les patients. Ils ont été occupés à gérer l’urgence, les dossiers d’assurance, etc. Puis il y a un relâchement. On n’est pas sortis de l’auberge. »

«On nous demande parfois pourquoi nous sommes restés, s’étonne Jacky. Que voulez-vous que je vous dise? Lola vient d’ici, on a construit notre vie ici. Doit-on vendre une maison dont le prix serait dévalué? Je suis un capitaine, je reste sur mon navire.»

A quelques encablures de là, le quartier de la Fenderie et sa bonne trentaine d’habitations sociales. «Un quartier fantôme», décrit Jean-François, de passage, qui travaille pour la société locale de logements publics. «Les gens ont été pris au piège. Un tsunami», raconte-t-il, depuis cette zone coincée entre un méandre de la Vesdre et un bief la reliant au château. En raison d’un pont endommagé, cette presqu’île avait été coupée du monde durant plusieurs semaines. «C’est bizarre, je suis souvent venu dans le village, il y avait de la vie, on connaissait les gens», ajoute Jean-François. La zone est déserte à présent. Seules subsistent les maisons éventrées et les marques toujours visibles de la crue, jusqu’au premier étage des habitations.

«C’est Bagdad, ici»

A Trooz, un autre quartier a été coupé du monde, celui de La Brouck. «L’eau est montée à deux ou trois mètres. Le panier de basket du quartier, on ne le voyait plus», se souvient Gwenaël, 33 ans. Là, comme ailleurs, les maisons en cours de rénovation côtoient les ruines. «Tout le monde ne vit pas le même malheur, en fait. Mes parents ont rénové. D’autres n’ont pratiquement jamais remis les pieds dans le quartier. Tout est encore en cours.»

A La Brouck aussi, on se souvient dans le détail des événements. «La rivière sauvage, comme l’appelle Gwenaël. L’eau déferlait de partout, c’était dingue.» Une atmosphère plutôt étrange y règne aujourd’hui, entre une vie qui reprendrait doucement son cours et des allures de no man’s land. «Vous savez ce qui ferait du bien au moral des gens? interroge Concetta, une autre riveraine. Qu’on refasse les routes. Je ne parle pas de la commune, qui n’a plus d’argent. C’est à l’Etat d’agir. A l’extérieur, rien n’a changé. C’est Bagdad, ici.»

A côté des maisons rénovées et des travaux en cours, certains bâtiments semblent à l’abandon.

Certains habitants se posent une autre question: la vie reprendra-t-elle comme avant? Des personnes ne reviendront pas. De nouvelles sont arrivées, à la recherche de logements bon marché, font savoir les riverains.

«L’ambiance n’était déjà plus la même que lorsque j’étais gamin», se souvient Gwenaël, qui a grandi à La Brouck. Les commerces rouvriront-ils? Les gens du coin reviendront-ils? «Je pense que la vallée va un peu mourir», glisse-t-il, incrédule.

Grosse déprime

Dans l’entité de Trooz comme dans les autres villes et villages, chacun traverse cette période avec ses armes, ses heurs et malheurs, son deuil parfois.

Une réalité est moins visible que les dégâts matériels: le gros coup de blues vécu par des milliers de personnes. Un stress post-traumatique resté latent, que confirme Martine Haas, psychologue et coordinatrice du Réseau de santé mentale de l’Est, en région verviétoise. Elle évoque une «énorme dépression collective» dans la région, observant une population qui subit un contrecoup.

«On les voit arriver maintenant, les patients. Ils ont été occupés à gérer l’urgence, les dossiers d’assurance, etc. Puis il y a un relâchement. On n’est pas sortis de l’auberge», témoigne-t-elle. Les victimes ont eu à vivre tous ces mois dans l’humidité, les odeurs, les débris. «Encore aujourd’hui, les stigmates sont très visibles. On n’en voit pas le bout. C’est compliqué de tourner la page», pour des personnes ayant vécu des pertes. Le deuil ne porte pas nécessairement sur le décès d’une personne. «Les gens ont perdu toute une partie de leur vie: leur maison, les photos de leurs parents, les premiers souvenirs de leurs enfants, etc.»

Les victimes commencent à exprimer leur mal-être, sans spontanément mettre le doigt sur son origine. «Elles viennent pour des raisons très généralistes: fatigue, stress, etc. Puis à un moment, on en vient aux faits: elles ont été inondées et le vivent mal.» Certaines éprouvent un sentiment de honte, «c’est typiquement le syndrome des victimes qui culpabilisent». L’évitement est parfois une option: on n’emprunte plus telle rue, on contourne tel quartier. Des stimuli pouvant sembler anodins pour tout un chacun peuvent aussi déclencher du stress: une chute de pluie, des sons, des odeurs rappelant juillet 2021.

Le développement de stress post-traumatiques ne doit pas être négligé, estime également Océane Ghijselings, psychologue à l’ASBL Un Pass dans l’impasse, qui a envoyé des équipes mobiles pour soutenir la population locale jusqu’en septembre 2021. «Se dire que ça finira par passer n’est pas une bonne idée. Plus ça persiste, plus ça risque de se consolider dans la durée», typiquement avec des symptômes tels que la fatigue, l’irritabilité ou l’hypervigilance. Une sorte d’état d’alerte particulièrement éreintant pour des victimes tenues de vivre au côté de cette rivière devenue une ennemie potentielle.

«Tout le monde ne vit pas le même malheur, en fait. Mes parents ont rénové. D’autres n’ont pratiquement jamais remis les pieds dans le quartier. Tout est encore en cours. »

Certaines se lèvent encore la nuit, lorsqu’il pleut, confirme-t-on au «Dasi» de Verviers, l’un des quatre dispositifs d’accompagnement social Inondations coordonnés par l’Agence wallonne pour une vie de qualité (Aviq), en collaboration avec les relais sociaux locaux. Ces équipes de travailleurs psychosociaux sont en prise directe avec la détresse de la population. «Les gens sont en train de craquer», indique-t-on à l’ Aviq. A des degrés divers, en fonction des lieux et des situations. «Souvent, le logement constitue le problème majeur. Les gens vivent dans des lieux encore humides, insalubres, les champignons poussent, les dossiers traînent et les ennuis s’accumulent», rendant le besoin d’un appui psychosocial plus que nécessaire sur le long terme.

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