Pourquoi l’infertilité met en danger l’avenir de l’humanité (enquête)

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Olivia Lepropre Journaliste au Vif
Mailys Chavagne Journaliste Web
Celine Bouckaert Journaliste au Vif
Eglantine Nyssen Journaliste au Vif

Société infertile, société vouée à disparaître ? Cela pourrait se produire d’ici un siècle et demi à deux siècles, selon un très sérieux rapport français. Pour les parents comme pour les autorités, un changement de cap s’impose.

Et si le coup de grâce ne venait finalement pas du climat, genre vague de chaleur mortelle, tsunami géant ou intoxication massive aux pesticides. Pas plus que d’une pandémie chinoise. Ni d’un météore, façon dinosaures. Mais des corps. Des entrailles, devenues trop stériles. « Les scénarios les plus pessimistes prévoient une extinction de l’espèce humaine dans un siècle et demi. Deux siècles, pour les plus optimistes. » Samir Hamamah n’est guère prophète. Il est chef du service de biologie de la reproduction au CHU de Montpellier. Et il est inquiet, comme il le confiait au Point en février dernier.

Taux de fertilité en chute

Inquiet car, déjà, par choix de vie, de plus en plus de couples ne deviennent jamais parents. Et puis, les grandes fratries se font plus rares. En 2020, en Belgique, 113 739 bébés ont vu le jour. Un siècle plutôt, selon Statbel, ils étaient 163 524. Depuis les années 1960, le nombre de naissances ne cesse de décliner. Tout comme l’ICF, l’indicateur conjoncturel de fécondité, qui s’établissait à 2,64 en 1961, et qui a chuté à 1,60 en 2019. Selon les Nations Unies, « le taux de fécondité dans tous les pays d’Europe est aujourd’hui inférieur à celui nécessaire pour parvenir à un seuil de renouvellement de la population à long terme. » D’ici à 2050, la population de 55 pays industrialisés devrait diminuer d’au moins 10 %. Et si la population mondiale poursuit sa croissance (de 7,8 milliards aujourd’hui à 9,7 en 2050), ce n’est majoritairement que grâce à l’Afrique.

Mais ne pas faire d’enfant n’est pas toujours volontaire : les problèmes d’infertilité, eux, suivent plutôt une courbe ascendante. Infertilité ? Soit lorsqu’un couple en âge de procréer et ayant des rapports sexuels réguliers est dans l’incapacité d’obtenir une grossesse, après un an si la femme a moins de 35 ans et 6 mois si elle est plus âgée. Selon l’OMS, entre 48 millions de couples et 186 millions de personnes sont concernés. En France, précise le rapport rendu par Samid Hamamah au gouvernement, le taux d’infertilité est estimé à un couple sur quatre.

En Belgique, « pas vraiment de chiffres précis, indique Christine Wyns, cheffe de service de gynécologie-andrologie aux Cliniques universitaires Saint-Luc et professeure à l’UCLouvain. Les registres concernent plutôt les traitements donnés. » Sur cette base, la moyenne européenne est d’un couple sur six. Peu de raisons d’imaginer que le taux belge en soit fort éloigné.

« Cette évolution de l’infertilité, elle peut effectivement s’aggraver si la société continue sur les bases actuelles »
Pr Christine Wyns

Pr Christine Wyns

Cheffe de service de gynécologie-andrologie aux Cliniques universitaires Saint-Luc

En Belgique, les traitements sont remboursés depuis 2003. Gros boom, jusqu’en 2009. Puis augmentation plus lente, ensuite. Pas de panique, alors ? Sauf que de nombreux facteurs influencent l’infertilité, et certains n’évoluent pas positivement. « Tout est entre les mains des humains. Cela peut effectivement s’aggraver si la société continue de fonctionner sur les bases actuelles ou les amplifie », considère Christine Wyns.

Si certains facteurs sont environnementaux (pollution, perturbateurs endocriniens… ), d’autres sont davantage liés au comportement. Alcool, tabac, mais aussi priorisation de la maternité. « Jusqu’à quel point fonder une famille peut être postposé ?, interroge la spécialiste. L’âge de la femme est capital. »

Dans les pays nordiques, où existent des aménagements pour aider les femmes à conjuguer maternité et carrière, la fertilité aurait tendance à moins baisser. La balle est aussi dans le camp des autorités – adaptation du temps de travail, aides pour l’employeur… La société infertile ne s’autodétruira pas, si elle en décide autrement.

En Belgique, les traitements sont remboursés depuis 2003.

Hommes, femmes: responsabilités partagées

Un tiers, un tiers, un tiers. En matière d’infertilité, « il y une réelle division du problème. On peut estimer à 30 % la cause maternelle, 30 % la cause paternelle, et le reste venant de problèmes mixtes ou inexpliqués », contextualise Marine Guisset, gynécologue spécialiste de la fertilité à la Clinique Saint-Jean, à Bruxelles. « C’est une fausse idée de penser que la femme est toujours plus à l’origine de l’infertilité que l’homme : c’est du 50-50», abonde Annick Delvigne, gynécologue et cheffe de service au Centre de PMA à la Clinique Montlégia, à Liège.

« Par le passé, on pensait que, du fait que la femme portait l’enfant, elle était l’unique responsable de l’infertilité. »

Annick Delvigne

Pour tomber enceinte, trois éléments doivent être réunis chez la femme : une ovulation (les troubles, à ce niveau, sont nombreux), des trompes utérines fonctionnant correctement et, enfin, un petit œuf de bonne qualité. « Ce dernier élément est déterminé à 95 % par l’âge maternel. Le fait que les femmes attendent de plus en plus longtemps n’est donc pas un facteur favorable, avertit Marine Guisset. L’âge maternel beaucoup plus élevé qu’il y a 30 ans est la principale cause d’infertilité chez la femme. A partir de 37 ans, on observe un déclin exponentiel de la qualité ovocytaire. »

« C’est primordial, appuie Annick Delvigne. Actuellement, on veut un enfant de plus en plus tard. Il y a donc un gros travail d’information à faire chez les jeunes. » Toutefois, la fertilité ne diminue pas drastiquement après un âge précis. « Cela commence à baisser après la trentaine. Vers 32 ans, la réserve ovarienne tend à se réduire et le nombre d’ovocytes anormaux à augmenter. Cela s’accélère encore à partir de 35 ans. Et ça devient vraiment compliqué au-delà de 40 ans. »

Sperme en zone grise

L’ensemble du traitement a été remboursé à partir de 2003.

« Autrefois, quand un couple venait nous consulter, c’était parce que le sperme n’était pas bon, ou que les trompes étaient bouchées, mais aujourd’hui dans la plupart des couples, les femmes ont 35 ans et plus », raconte le professeur Herman Tournaye, chef de service de Brussels IVF, le centre de reproduction humaine de l’UZ Brussel. « L’âge de la femme est prépondérant, poursuit-il. Nous voyons beaucoup d’hommes dont le sperme est en “zone grise” ; ils pourront concevoir un enfant plus facilement si leur partenaire est jeune et très fertile, moins si elle a 38-39 ans. »

 

Que les hommes n’imaginent pas pouvoir se reproduire sans souci jusqu’au jour de leur mort : même s’il est moins prononcé que chez la femme, le déclin masculin « est très progressif à partir de la trentaine, et 50 ans est considéré comme l’âge critique », détaille la spécialiste de la Clinique Montlégia. Les années qui passent peuvent entraîner une augmentation des erreurs dans la multiplication des spermatozoïdes, avec des anomalies génétiques. La varicocèle (des varices au niveau des testicules) est un autre élément qui peut freiner la fertilité masculine. « Elle entraîne une température plus élevée au niveau des testicules. Et on sait que les spermatozoïdes n’aiment pas la chaleur », analyse Marine Guisset.

Outre l’âge et d’autres causes « physiques » (obésité, anorexie, problèmes endocriniens dans 10 % des cas…), des facteurs environnementaux peuvent avoir un impact. Surtout chez les hommes. Pour une raison simple : les femmes naissent avec un stock déterminé d’ovocytes, avec lequel elles vieillissent. « Si ce petit œuf est de mauvaise qualité à la naissance, il n’y aucun moyen de l’améliorer », note la gynécologue. Les hommes, eux, renouvellent leurs spermatozoïdes toutes les six semaines à trois mois. « A chaque nouvelle production, les facteurs environnementaux peuvent donc avoir un impact. La qualité des spermes a baissé de 30 %, en moyenne, ces trente dernières années, Marine Guisset. Chez l’homme, ça reste le souci numéro 1 en termes de reproduction, même si des problèmes de transport peuvent exister – certains ne naissent pas équipés du conduit qui relie les testicules au reste de l’appareil génital. »

Les études scientifiques se suivent et corroborent la diminution de la qualité spermatique. Tant au niveau de la concentration que de la mobilité des spermatozoïdes, très sensible aux facteurs environnementaux. La faute au tabac, notamment ? « Chez les fumeurs, la mobilité est inférieure car des particules de toxines présentes dans les cigarettes viennent se fixer sur les spermatozoïdes, les rendant plus lourds, plus lents », détaille Marine Guisset. La faute à la pollution, aussi ? Annick Delvigne remarque que la différence de qualité spermatique est surtout marquée chez les hommes vivant en zone urbaine.

Tout sur la femme

Mais, vu le renouvellement continu de leurs spermatozoïdes, les hommes ont l’avantage d’avoir à leur disposition davantage de solutions pour optimaliser leur prochaine production. D’où, sans doute, cette tendance à repousser davantage la responsabilité de l’infertilité sur la femme. « Par le passé, cette idée venait du fait que la femme portait l’enfant et qu’elle était l’unique responsable. On ne réalisait même pas de spermogramme chez le mari. Aujourd’hui, ce serait une erreur médicale de ne pas commencer par-là, car dans 50 % des cas, l’homme est impliqué », pointe Annick Delvigne. Et d’ajouter : « Souvent, chez l’homme, on fait encore l’amalgame entre fertilité et fonction sexuelle. Or, on peut très bien avoir une érection parfaite et zéro spermatozoïde dans son éjaculat. »

La science ne fait pas (encore) de miracles

« Passé l’âge de 40 ans, nous ne pouvons plus faire grand-chose. » Herman Tournaye, chef de service au Brussels IVF, le centre de reproduction humaine de l’UZ Brussel, ne le répétera jamais assez : l’âge, l’âge, l’âge. « Aujourd’hui, les femmes réfléchissent à avoir des enfants à 30 ans, voire au-delà. Les couples pensent que tant que la femme a encore ses règles, tout va bien, et que les médecins peuvent faire des miracles, mais c’est faux », insiste-t-il. « Les femmes croient, à tort, qu’avec la PMA, on résout tous les problèmes. Or, si la qualité ovocytaire est mauvaise, on est coincés », abonde Marine Guisset, gynécologue spécialiste de la fertilité à la Clinique Saint-Jean, à Bruxelles.

« Les couples pensent que les médecins peuvent faire des miracles, mais c’est faux »
Herman Tournaye

Herman Tournaye

Chef de service au Brussels IVF

C’est également ce qui ressort du rapport sur les causes de l’infertilité remis au gouvernement français en février. « L’ignorance de nombreux couples sur la réalité du déclin de leur fertilité avec l’âge, conjuguée avec une confiance excessive dans la performance des techniques d’assistance médicale à la procréation, se traduisent par une demande d’accompagnement médical de plus en plus tardif, limitant ainsi les taux de succès. »

Le professeur Tournaye peste contre les récits de célébrités âgées et enceintes, relayés dans la presse. « C’est souvent grâce à l’ovule d’une femme plus jeune, mais tout le monde ne le réalise pas. »

En Belgique, la limite d’âge pour les traitements avec ses propres ovules est fixée à 45 ans. Passé 43 ans, les patientes n’ont plus droit à un remboursement de la mutuelle. Pour les femmes qui ont des ovules ou des embryons congelés, il est possible de les fertiliser jusqu’à l’âge de 47 ans. Au-delà, le seul moyen de bénéficier d’une technique de PMA, c’est de se rendre en Espagne, où la limite est fixée à 50 ans.

La puberté semble de plus en plus précoce. Ce qui pourrait avoir une influence négative sur la fertilité

Techniques du futur (lointain)

Malheureusement, pas de technique miracle à l’horizon. « Le XXIe siècle devait être celui des cellules souches, à partir desquelles créer des spermatozoïdes et des ovules. Mais la technologie ne suit pas. Ça doit d’abord fonctionner sur les animaux, ce qui n’est pas encore le cas. Lorsqu’une technologie sera fiable pour les souris, il faudra encore dix ou vingt ans avant d’être disponible pour les humains », note le Pr Tournaye.

« Certaines études scientifiques sur des souris montrent des résultats encourageants, mais nous n’en sommes encore qu’au début, confirme Marine Guisset. Cependant, l’espoir existe qu’on puisse, un jour, améliorer la qualité ovocytaire. Mais prudence : on parle de manipulation génétique. Qui n’aboutira peut-être pas dans les cinquante prochaines années. »

Le rajeunissement des ovaires est une autre technologie de plus en plus prisée. Mais Annick Delvigne, gynécologue et cheffe de service au centre de PMA à la Clinique MontLégia (Liège), tempère : « Cette pratique ne fonctionnera jamais chez une femme de 40 ans, plutôt chez les femmes de 20 ans qui ont des insuffisances ovariennes – des ménopauses précoces – et chez qui on retrouve encore de petites quantités de follicules qui sont dans les ovaires. La grande recherche actuelle est de tenter de réactiver ces follicules résiduelles chez les femmes jeunes. Chez la femme âgée, on réactiverait des vieux ovocytes, ce qui n’est pas spécialement intéressant. »

Social freezing

Les trois techniques les plus répandues

– L’insémination artificielle: injection du sperme dans l’utérus (ou le col utérin), pour le rapprocher le plus possible de l’ovocyte au moment de l’ovulation.

– La fécondation in vitro (FIV): fécondation de deux cellules de reproduction, mâle et femelle, en laboratoire. Puis, en cas de succès, replacement des embryons dans l’utérus.

– Le transfert d’embryons congelés: congélation d’embryons obtenus dans le cadre d’une FIV pour créer une réserve dans laquelle les médecins pourront puiser pour un nouveau transfert ultérieur.

Autre piste : la congélation des ovules avant l’âge de 35 ans. Après ? Trop tard ! « Nous avons commencé le social freezing en 2009. Mais il faut se montrer honnête envers les gens : il est improbable qu’une femme qui congèle ses ovules à 40 ans réussisse, un jour, à avoir un enfant. » Puis il ne faudrait pas que la cryopréservation – utile lorsque la femme n’a pas encore trouvé le partenaire adéquat – devienne « une politique de prévention pour les couples faisant passer leur carrière avant la parentalité, prévient Christine Wyns, cheffe du service gynécologie aux Cliniques Saint Luc, à Bruxelles. D’une part, car la grossesse à un âge avancé comporte des risques, d’autre part, car le succès n’est pas garanti.

Garanti, le succès ne l’est de toute façon jamais, quelle que soit la technique. En 2019, le taux de réussite (au premier transfert d’embryon) pour les patientes de moins de 36 ans s’élevait à 31 %. Et il diminue ensuite avec l’âge. « Il existe très peu de domaines de la médecine où les gens acceptent un traitement pour un taux de réussite si faible », observe Annick Delvigne.

Et les chances peuvent encore s’amenuiser selon l’hôpital. Si tous peuvent pratiquer ces techniques, tous ne disposent pas de la même expertise. En 2015, le gouvernement avait commencé à rembourser la congélation des ovules pour les patientes atteintes de cancer. « A l’époque, le taux de réussite était de 30 à 35 % par cycle de décongélation à l’UZ Brussel, mais inférieur à 8 % dans le reste de la Belgique », affirme Herman Tournaye.

Toutefois, même une expertise uniformément au top ne contrerait pas complètement les caprices du corps humain. Chez les souris, ces chanceuses, les FIV réussissent dans 100 % des cas…

Le prix d’une vie

Un enfant, un rêve qui n’a pas de prix ? En Belgique, en tout cas, cela coûte bien moins cher qu’ailleurs : la prise en charge de la PMA est parmi les plus grande au monde. Six traitements par fécondation in vitro peuvent être quasi intégralement remboursés aux femmes jusqu’à l’âge de 43 ans. « La FIV coûte extrêmement cher, mais par pour les patientes », confirme Magali Verleysen, gynécologue obstétricienne au Centre hospitalier régional Sambre et Meuse. Extrêmement cher : soit plusieurs milliers d’euros par FIV. Deux autres techniques sont également remboursées de façon forfaitaire en Belgique : le traitement dans le cadre d’un don d’ovocyte(s) et l’insémination intra-utérine. Pour ces trois types de traitements, la patiente ne doit rien avancer et ne paie que le ticket modérateur. La plupart des médicaments utilisés pour la stimulation ovarienne ainsi que les bilans de fertilité des deux partenaires peuvent également être pris en charge.

Le coût du rêve est donc majoritairement à charge de l’Etat. Et il pèse lourd. De plus en plus lourd. En 2009, selon le registre belge de la procréation assistée (Belrap), 31 736 cycles avaient été réalisés. Dix ans plus tard, on en recensait 40 774. Dont 85 % avaient été remboursés par la sécurité sociale (les 15 % restants concernaient des patientes étrangères, sans mutuelle ou ayant dépassé les six tentatives). Une augmentation due aux PMA réalisées grâce aux ovocytes et embryons congelés, dont le nombre a doublé durant l’intervalle. Le coût pour l’assurance soins de santé de l’oncofreezing est passé de 0 en 2012 à plus d’un million en 2021.

Coût des PMA pour l’Etat : 15,516 millions en 2021, contre 13,894 millions en 2010. Une augmentation d’un peu moins de 12 %, qui n’inclut toutefois pas encore les bilans de fertilité, ni les traitements médicamenteux et chirurgicaux plus légers pour améliorer la fertilité des hommes et des femmes.

Perfides perturbateurs

Je suis invisible, mais présent partout. Je ne suis pas produit par l’organisme, mais pourtant, je le colonise. Seul, je peux être inoffensif, mais en bande, mes dégâts sont considérables. Je suis, je suis… un perturbateur endocrinien ! Soit un polluant interférant avec le système hormonal, jusque dans ses glandes (thyroïde, ovaires, testicules…) et ses cellules productrices d’hormones, pour ensuite être libéré dans le sang. Ses trois spécialités : modifier la production d’hormones, mimer leurs actions ou carrément les bloquer.

« Certains perturbateurs sont connus comme affectant la reproduction. Il s’agit surtout de substances ayant des effets semblables aux œstrogènes ou des effets antiandrogéniques. Les hommes et les femmes sont chacun sensibles à certains d’entre eux », détaille la professeure Anne-Simone Parent, chargée de cours en pédiatrie, à l’ULiège. D’autant que les sources potentielles de contamination foisonnent : pesticides, herbicides, produits cosmétiques, plastiques… « Beaucoup d’agences de protection de l’environnement et de régulation affirment qu’en dessous de certains taux, les perturbateurs endocriniens ne sont pas dangereux. Mais le problème, c’est que chaque substance est étudiée séparément. Or, ensemble, le résultat est différent, parfois pire », insiste l’experte.

Les femmes croient, à tort, qu’avec la PMA, on résout tous les problèmes.

Chez les hommes, l’exposition aux perturbateurs endocriniens est souvent associée à une diminution de la qualité du sperme, et à l’augmentation des cancers du testicule. « Cela conduit à une altération des deux fonctions du testicule qui sont, d’une part, la production de testostérone et, d’autre part, la production des spermatozoïdes, poursuit Anne-Simone Parent. Une production diminuée de testostérone entraîne donc une diminution de la qualité du sperme. C’est un cercle vicieux.»

Trop gros, trop peu

Par conséquent, les spermatozoïdes sont moins mobiles, moins gros et surtout moins nombreux. Une analyse de plus de deux cents études réalisées à travers le monde révèle ainsi que la quantité de spermatozoïdes a diminué de plus de la moitié au cours des quarante dernières années chez les hommes occidentaux. Entre 1973 et 2011, leur concentration dans une éjaculation aurait même baissé, en moyenne, de 1,4 % par an.

A l’origine, l’impact des polluants sur les troubles de la fertilité était surtout étudié chez les hommes. Depuis peu, l’intérêt scientifique se porte aussi sur les femmes. « Chez elles, le développement de l’ovaire sera affecté puis, plus tard, son fonctionnement, au moment où les follicules se développent et les ovules sont émis. »

« Même si la substance est retirée de l’environnement, le problème n’est pas résolu. On aura déjà perdu quelques générations. »

Anne-Simone Parent

La puberté semble également de plus en plus précoce. Ce qui pourrait avoir une influence négative sur la fertilité. « Dans les modèles animaux, on constate que des problèmes de puberté sont généralement suivis de problèmes d’ovulation», relaie Anne-Simone Parent.

Plus inquiétant : les troubles de la fertilité provoqués par les perturbateurs endocriniens semblent se transmettre de génération en génération. Un enfant, même non exposé à ces substances chimiques, pourrait connaître des problèmes de reproduction et de puberté : merci les effets épigénétiques. « Donc, même si la substance est retirée de l’environnement, le problème n’est pas résolu, conclut la spécialiste. On aura déjà perdu quelques générations. » Jusqu’à ce qu’il soit trop tard ?

Témoignage: « Au premier échec, je me suis sentie misérable »

Une obsession. Une spirale. Un engrenage. Un parcours ponctué de déceptions, poussant à toujours aller au-delà des limites. Pour parvenir à son unique but : serrer enfin un bébé – son bébé – dans les bras. Au début, les essais sont enthousiastes. Puis les mois passent, et toujours rien. Un problème ? Gynécologue. Bilan de fertilité. Premiers examens intrusifs. Tout romantisme a disparu : un bébé comme simple fruit de l’amour n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Jusque-là, pour beaucoup, cela semblait une évidence : s’ils voulaient des enfants, ils en auraient ! Premières analyses, les résultats tombent comme un couperet. Rien ne sera si simple. Sa faute à elle ? A lui ? A personne ? Les réponses se révèlent rarement claires. Le ressenti, la douleur varient selon les histoires. Mais toutes partagent des points communs.

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La solitude, d’abord. Aussi attentionné que soit l’entourage, les déceptions suivant chaque échec se vivent intimement. Solitude lors de l’échographie dévoilant le nombre d’ovocytes. Solitude au bout du fil, à l’annonce des résultats. Solitude volontaire, parfois. Le couple se cache, même de ses parents dans certains cas. «La première fois, je me suis écroulée. Un torrent incontrôlable de larmes. Je me sentais comme une pauvre chose misérable », se souvient Catherine (1). « Au début, je prenais congé au moment des résultats, car je savais que je risquais de finir en lambeaux. Après, j’allais simplement pleurer dans les toilettes du boulot », dit-elle encore.

La baffe

Certaines femmes se tournent aussi vers des techniques moins classiques.

Ce sera dur. Les médecins l’annoncent d’emblée. « Au départ, on reçoit toutes sortes d’informations. Par exemple, qu’un embryon fécondé n’a que 30 % de chance de finir en grossesse. Mais on oublie, ou on fait comme si. On espère trop. Naïvement, on se dit que pour nous, ça va marcher », confie Lilli (1). «Je m’étais tellement focalisée sur la réimplantation des embryons que je ne m’étais pas du tout préparée au fait qu’il n’y aurait peut-être rien à réimplanter », se souvient encore Lilli. C’était évident : la première étape se passerait sans encombre. Juste un coup de pouce ! « Après deux semaines d’injections d’hormones, on m’annonce que ça n’a servi à rien. Trou noir. J’avais pourtant respecté le protocole à la lettre. Il m’a fallu deux semaines pour retrouver le moral et le courage. »

Courage, aussi, en s’entendant dire que les « embryons sont bof », lorsque le laborantin laisse tomber une indispensable fiole, à force d’entendre « trop tard, trop grosse, trop anxieuse »… Courage, enfin, de se tourner vers des techniques moins classiques. Massages, acupuncture, méditation, chaman… Sait-on jamais.

Cher bébé

« Une fois qu’on commence, on va jusqu’au bout. Je le voulais tellement… », partage encore Lucie. Tant pis pour le portefeuille : une fois les six essais remboursés dépassés, chaque tentative coûte entre 5 et 10 000 euros. Don d’ovocytes en Espagne ? Jusqu’à 20 000 euros. Les FIV remboursées nécessitent aussi de sortir 600 euros de sa propre poche, par tentative.

« A chaque échec, retour à l’hôpital pour évoquer les pistes encore possibles. Cela redonnait du courage et nous faisait envisager des choses qu’on imaginait impossibles », dit encore Lucie. Simple simulation hormonale, puis insémination, puis fécondation in vitro et ponctions d’ovocytes fort peu agréables, puis, en dernier recours, don d’ovocytes… A chaque coup au moral, une nouvelle option de repli. Et des techniques toujours plus intrusives. « Si on m’avait dit d’emblée que j’allais devoir passer par des FIV, j’aurais peut-être dit non, admet Lucie. Mais j’ai quand même fini par en faire sept, dont deux avec dons d’ovocyte. »

« Si on m’avait dit d’emblée que j’allais devoir passer par des FIV, j’aurais peut-être dit non. Mais j’ai quand même fini par en faire sept. »

Sophie, elle était juste prête à faire des inséminations. « Trop de copines galéraient avec les FIV. J’en suis maintenant à ma deuxième FIV et je ne me vois pas arrêter. Le don d’ovocyte me semble inenvisageable, mais en vérité je pourrais changer d’avis. Tant que je suis actrice du processus et qu’il est possible de rebondir, je pense être prête à continuer. » Pourtant « faire un parcours de grossesse médicalement assisté est très mobilisant physiquement, mais surtout psychologiquement », poursuit-elle. « Les traitements sont lourds, mais aussi chronophages. Il faut s’absenter souvent, parfois plusieurs matins de suite, le stress devient vite permanent. Gérer son temps, ses émotions, aller travailler malgré tout… »

Et, pendant ce temps-là, les amis, eux, parviennent, des enfants. « Longtemps, j’ai eu beaucoup de mal avec celles qui tombaient enceintes. Certaines l’ont compris, d’autres moins. Mais je ne pouvais rien y faire : pourquoi elles et pas moi ? », se remémore Lilli. Pour qui travailler avec des bébés n’a rien arrangé. « A l’hôpital, je voyais des femmes qui s’en foutaient, de leur enfant. Ou à qui on le retirait, parce qu’elle étaient incapables de s’en occuper. J’ai été envahie par un énorme sentiment d’injustice. La tristesse intérieure était telle que j’ai dû avoir une aide psychologique. »

« Le soir venu, on veut juste la paix »

Dans le couple, le risque de rupture n’est jamais loin. «Cela joue sur la libido, admet Catherine. Les relations sexuelles imposées par un planning établi… E puis, on passe tellement de temps allongée sur une table à se faire “trifouiller” que la zone n’a plus rien d’érogène. Le soir venu, on veut juste la paix», explique-t-elle. « A un moment, je me suis demandé s’il n’était pas plus simple de changer de partenaire, confie Emilie. Mais j’ai réalisé que j’aimais mon conjoint et que c’était avec lui et personne d’autre que je voulais fonder une famille. » Le poids des problèmes d’infertilité et des traitements pèse presque exclusivement sur les femmes. Durant le processus, l’homme devra au pire remplir un petit flacon de sperme. Peu glamour, mais surtout douloureux pour l’égo. Ce qui n’empêche pas la tristesse, la déception. Mais, moins blessés dans leur chair, ils auraient tendance à se projeter plus rapidement vers l’avenir.

« Au début, je prenais congé au moment des résultats, car je savais que je risquais de finir en lambeaux. Après, j’allais simplement pleurer dans les toilettes du boulot »

Parfois, rien ne fonctionne. L’échec concernerait entre 10 et 20 % des couples. Persévérer si longtemps permet peut-être d’éprouver le moins de regrets possible. Et pour ceux qui finissent par devenir parents, les sacrifices et les larmes sont balayés dès qu’ils serrent dans leurs bras la merveille tant désirée.

(1) A la demande de certains intervenants, les prénoms ont parfois été changés.

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