Modéliser l’évolution de l’épidémie de coronavirus, c’est un peu comme prédire le temps. Difficile, aujourd’hui, de le faire à moyen ou à long terme. © getty images

Covid: pourquoi les vagues deviennent plus difficiles à prédire

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

Avec la vaccination, la valse des variants et l’incertitude autour d’autres facteurs, les projections de courbes et de pics du Covid-19 sont de plus en plus compliquées à réaliser. Pourtant, ce sont elles qui orientent les mesures sanitaires.

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Les projections sur la propagation du coronavirus font partie, depuis le début de la pandémie, des outils permettant aux gouvernements et aux structures de soins de santé d’anticiper les vagues d’infections. Ce sont elles qui nous indiquent que nous traversons actuellement une septième vague liée au sous-variant BA. 5, en phase de recul, et que la charge sur les soins de santé devrait être relativement faible dans les prochaines semaines. Mais seront-elles encore capables de nous alerter sur l’imminence d’une huitième, d’une neuvième vague (on ne sait où il faut s’arrêter)? De moins en moins, répondent les épidémiologistes. Car si l’on maîtrise mieux les variables, elles sont aussi plus nombreuses et plus imprévisibles.

Simple calcul

En mars 2020, le Dr Philippe Devos, intensiviste au CHC Liège et, à l’époque, président de l’Association belge des syndicats médicaux (Absym), s’était lancé dans une démonstration chiffrée sur l’urgence de la situation et le raz-de-marée de cas Covid qui nous attendait. Le médecin était arrivé à la conclusion que, sans mesures de précaution plus drastiques qu’avec la grippe, la Belgique risquait de se retrouver avec 850 000 personnes infectées par le coronavirus et un bilan de 33 000 décès. «Il ne faut pas être grand mathématicien pour comprendre qu’ en ne faisant rien, on aura un problème», sermonnait-il. Fin juillet 2022, le bilan hebdomadaire de Sciensano faisait état de 32 228 morts depuis le début de la pandémie.

La recherche sur l’épidémiologie du Sars-CoV-2 est de moins en moins soutenue par les autorités publiques. «Comme s’il ne s’agissait plus d’une priorité scientifique…

S’il devait réitérer une telle projection aujourd’hui, le Dr Devos serait-il aussi confiant sur la fiabilité de ses résultats? «J’étais parti d’un article paru dans la revue scientifique The Lancet, qui relatait ce que les Chinois avaient affronté aux soins intensifs. Je savais qu’en arrivant ici, le virus n’aurait pas muté et que la population européenne était dans le même état de santé général que les Chinois des villes. Par conséquent, s’ils étaient en difficulté, nous allions l’être également. A l’époque, on était dans une situation d’absence totale de vaccination et notre immunité n’était pas ce qu’ elle est aujourd’hui. Finalement, je n’ai fait qu’un simple calcul. S’il fallait refaire ces projections aujourd’hui, ce serait nettement plus compliqué: les variants sont différents, notre immunité aussi et on ne mesure pas encore tout à fait les conséquences de la vaccination sur les admissions aux soins intensifs. Toutes ces variations entraînent une modification du délai de prédictibilité. On peut encore modéliser ce qui nous arrivera dans dix ou quinze jours mais pas un mois. Un peu comme avec la météo.»

Organisés en compartiments

Epidémiologiste et maître de conférences à l’université de Montpellier, Mircea Sofonea confirme qu’ établir, à l’avenir, ce type de projections sera de moins en moins aisé. Il identifie deux causes: une scientifique et une périscientifique. Pour comprendre la scientifique, il faut imaginer un ancien meuble d’apothicaire. «Les modèles épidémiologiques sont organisés en compartiments, explicite-t-il. Au début de l’épidémie, nous avons opté pour une stratification sur la base de l’âge des individus, car il constituait le principal facteur de risque de décès. Puis nous avons ajouté d’autres compartiments, comme celui des individus réinfectés, qui ne pouvait plus être négligé, et, bien sûr, ceux liés aux nouveaux variants et à la vaccination. Les modèles ont commencé à gagner en dimensionnalité et en intrication. Lors de la première vague Delta, nous avons commencé à quantifier le déclin immunitaire, notamment postvaccinal, et à considérer le rôle que pouvait jouer le temps écoulé entre deux événements immunologiques: l’infection et la vaccination. D’autant que cette dernière s’ est faite en deux ou trois doses à des moments différents.» L’autre grande difficulté, la périscientifique, identifie le chercheur, réside dans le fait que la recherche sur l’épidémiologie du Sars-CoV-2 est de moins en moins soutenue par les autorités publiques. «Comme s’il ne s’agissait plus d’une priorité scientifique, alors que la plupart des projections ont été couronnées de succès», soupire-t-il.

En mars 2020, le Dr Philippe Devos (CHC Liège) avait calculé que le coronavirus engendrerait 33 000 décès. Fin juillet 2022, le bilan faisait état de 32 228 morts. Refaire la projection aujourd’hui serait plus compliqué.
En mars 2020, le Dr Philippe Devos (CHC Liège) avait calculé que le coronavirus engendrerait 33 000 décès. Fin juillet 2022, le bilan faisait état de 32 228 morts. Refaire la projection aujourd’hui serait plus compliqué. © belga image

Imprévisibles humains

A défaut de pouvoir continuer à établir des modèles de prédiction aussi précis et fiables que ceux des premières semaines de la pandémie, les épidémiologistes réalisent des analyses de sensibilité. La démarche est un peu différente, comme le précise Niko Speybroeck, épidémiologiste à l’UCLouvain: «On partira d’un modèle de prédiction et on fera varier les paramètres. Si on s’arrête à un, on parlera d’ »étude de sensibilité locale ». Si c’est plusieurs, « d’étude globale ». On verra alors quels sont ceux que l’on peut mieux quantifier, puisque chaque paramètre contient une part d’incertitude, et obtenir ainsi des modèles plus adaptés.»

«Prenons l’exemple des saisons, illustre le chercheur. On sait qu’à l’arrivée de l’automne, les individus se rencontreront davantage à l’intérieur. Ce changement de comportement et la multiplication de contacts rapprochés provoqueront plus d’infections. En tenant compte de ce paramètre dans l’ élaboration du modèle, on parviendra à mieux quantifier les pics de contamination.» La ventilation, les caractéristiques du prochain variant ou sous-variant, les contacts entre les tranches d’âge ou l’adhésion de la population aux mesures sanitaires sont autant d’ autres variables qui ajoutent de l’incertitude et qui doivent être prises en compte. «Avec tout ce paquet de paramètres, cela devient vraiment compliqué. Il faut pourtant continuer ce travail de conceptualisation car il nous livre des courbes. Et ces résultats nous aideront à décider ce qu’il y a de mieux à faire. Tout comme il faut aussi pouvoir admettre que les modèles ont leurs limites. En fait, dans l’absolu, tous les modèles sont faux. Il faut juste essayer de choisir le moins faux de tous», résume Niko Speybroeck.

Le facteur humain rend, en outre, la tâche des chercheurs particulièrement ardue. Le comportement de la population est un paramètre important mais très difficile à déterminer car en évolution constante, rappelle-t-il encore. C’est ce qui explique que même au début de l’épidémie, certaines prédictions ne tenaient pas la route.

Comme le Dr Devos, l’épidémiologiste affectionne les parallèles avec la météo à la belge, celle qui nous assure qu’il ne pleuvra pas alors que le ciel est menaçant… «On peut se fier à des prévisions plus ou moins correctes pour demain mais pas pour dans cinq jours. Avec le Covid, c’est pareil: on peut vous dire comment ça se passera dans trois mois mais pas dans six.»

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