Carte blanche

Claude Demelenne

Pourquoi la gauche radicale m’exaspère (carte blanche)

Claude Demelenne essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche

Il est urgent de défendre la social-démocratie,  cible d’attaques injustes de la part de la gauche radicale, explique l’essayiste Claude Demelenne. Cette gauche qui nie la complexité du monde est une bizzarerie dangereuse dans le paysage politique.

Elle hurle. Elle trépigne. Elle vitupère. Elle ne doute jamais. Ne nuance jamais. Ne s’excuse jamais. La gauche radicale a toujours raison.  Ceux qui refusent d’approuver cette vérité révélée sont coiffés d’un grand bonnet d’âne : pour leurs adversaires, ce sont des cons.

Un bilan maîgrichon

La gauche radicale est une bizzarerie dans le paysage politique. Son bilan est maîgrichon. Elle n’a jamais réussi, même à la marge, à « changer la vie ». Depuis les Trente Glorieuses, ce sont les partis sociaux-démocrates européens qui ont engrangé de nombreuses conquêtes sociales (Sécu, salaire minimum,.). C’est cette même gauche de gouvernement qui a permis des réformes sociétales majeures (mariage pour tous, euthanasie, interruption volontaire de grossesse…).

Inapte au compromis, la gauche radicale a toujours été douée pour aligner ses certitudes doctrinales. Elle se pétrifie, par contre, dès qu’il est question d’élaborer  des alliances avec les sociaux-démocrates. Lorsque ceux-ci s’efforcent, souvent avec succès, d’adoucir le capitalisme,  la gauche radicale reste au balcon, empetrée dans ses dogmes et ses réflexes sectaires.

Un double privilège

La gauche radicale n’a jamais réussi à s’opposer efficacement à la droite. Pourtant, elle bénéficie d’un double privilège, qui aurait logiquement dû lui  permettre de marquer des points face aux partisans du néolibéralisme.

D’abord, la gauche radicale dispose d’un inestimable atout : c’est elle qui détermine les contours du Bien et du Mal. Avec l’aide des intellectuels qui lui sont proches, elle désigne qui appartient au camp du Bien. Les heureux élus peuvent tout se permettre. Jusqu’à glorifier les régimes politiques les plus abjects et applaudir les  plus sinistres dictateurs. Hier, Jean-Paul Sartre, aujourd’hui, Alain Badiou,  incarnent cette gauche à oeillères qui s’est toujours radicalement trompée. Malgré leurs divagations  et leur fascination pour le totalitarisme communiste (Mao, Staline, khmers rouges…), beaucoup de penseurs autoproclamés ‘progressistes, ont longtemps été placés sur un piédestal par la gauche radicale. De celle-ci, on n’exige aucun me culpa. On n’attend pas qu’elle respecte le moindre cordon sanitaire.

La gauche radicale désigne d‘un doigt accusateur ceux qui font partie du camp du Mal. Ils subiront l’infamant supplice du goudron et des plumes. Les maîtres censeurs radicaux ont la main lourde. Pas question de tolérer le plus petit écart  par rapport à l’orthodoxie  ‘gauchiste’.

Second privilège de la gauche radicale : elle  dispose d’un droit de ‘chasse’ sans limite contre ces ‘traitres’ à la classe ouvrière, ces sociaux-démocrates d’autant plus haïs qu’ils représentent la seule gauche qui gagne. Non pas que la gauche ait toujours raison : les anciens leaders affairistes, Gerhard Schröder et Tony Blair, sont une honte pour la social-démocratie européenne. Simplement, il est plus facile de diaboliser la gauche du compromis que de s’associer avec elle pour relancer le train des conquêtes sociales.

Hedebouw et Mélenchon, les idoles

La gauche radicale a ses idoles, actuellement Raoul Hedebouw et Jean-Luc Mélenchon, convaincus de détenir le monopole du coeur. Le premier est un communiste pur jus, tambourinant à longueur de journée sur sa grosse caisse populiste, selon l’expression de l’historien Jacques Julliard. Le président du PTB n’a pas vraiment l’intention de gouverner, sauf si son parti obtenait la majorité absolue.

La seconde star de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, a longtemps pantouflé dans les fauteuils du Sénat, grâce au PS français, avant de quitter ce parti, en 2008. Depuis cette époque, tous les matins en se rasant, il pense qu’il va ‘tuer’ politiquement son ancien parti. Il rêve à l’Elysée (c’est raté) ou accessoirement à Matignon. Il compte bien devenir Premier ministre après le scrutin législatif des 12 et 19 juin. Pour atteindre son objectif, le patron des Insoumis a embobiné les écologistes, les communistes et une partie des socialistes, pour que La France Insoumise devienne la première formation à l’Assemblée nationale.

La gauche extrême nie la complexité du monde

La gauche radicale – ses discours matamoresques, son sectarisme, sa détestation de la social-démocratie… – est une bizzarerie dangereuse.  Pour Raoul Hedebouw, le principal combat politique a lieu dans les manifestations et dans la rue, pas au parlement, ni au gouvernement. Pour Jean-Luc Mélenchon, c’est plus confus.  A peine un peu plus d’un mois après le succès d’Emmanuel Macron, reconduit pour un second mandat présidentiel, le leader de La France Insoumise semble déjà remettre en cause sa légitimité. Dans une interview pubiée dans ‘l’Express’ de ce 25 mai, Mélenchon déclare à propos de Macron : «  Il est élu pour cinq ans. Je ne propose pas une insurrection. Il reste président. Sauf que le plus récent élu, ce sera moi. Et le dernier mot revient à la dernière majorité élue par le peuple…Comme je serai le dernier élu, c’est mon programme qui s’appliquera ».

 Face à ces propos ambigus, il est urgent de défendre la social-démocratie. Celle-ci n’est pas sans défaut. Elle n’a pas réussi à ce jour à réparer l’ascenseur social, en panne depuis de trop nombreuses années. Elle n’a pas pu empêcher l’accroissement des inégalités. Mais les sociaux-démocrates – les socialistes gestionnaires – sont la cible d’attaques injustes de la part de la gauche radicale. Celle-ci nie la complexité du monde. Elle multiplie les ‘il n’y a qu’à’. Selon la gauche radicale, la social-démocratie s’est fourvoyée dans des compromis minables. Elle n’avait pourtant qu’à appeler le peuple à descendre dans la rue (version Hedebouw) et à remettre en question des votes démocratiques (version Mélenchon).  Pareils simplismes n’annoncent pas vraiment des lendemains qui chantent. A moins que la social-démocratie reprenne des couleurs. Il y a urgence.

Claude Demelenne, essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche

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