Carte blanche

Franklin Dehousse

Le changement climatique demeure la plus grande menace pour l’Europe

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

La crise reflète le déclin des sociétés occidentales.

Contrairement à une perception intuitive, plus que la guerre en Ukraine, le changement climatique demeure la plus grande menace pour l’Europe. Cette guerre révèle un lent affaiblissement de la Russie. Par ailleurs, le renforcement de l’Otan et de ses ressources offrira une sécurité accrue à terme. En revanche, la crise climatique met en lumière une montée constante des menaces. Celle-ci prend deux formes très différentes: la multiplication des dégradations environnementales et la faiblesse des réactions humaines.

Ainsi, la planète vient d’atteindre un taux de 420 ppm, les unités de carbone dans l’atmosphère. A en croire les experts depuis trente ans, les déstabilisations importantes du climat devraient survenir à partir de 450 ppm. Les événements actuels en donnent déjà une vague idée. Dans plusieurs endroits de la planète (frontière entre l’Inde et le Pakistan, entre les Etats-Unis et le Mexique), la température a atteint le seuil de 50°C. Aux pôles, Nord comme Sud, la fonte des glaciers survient de façon plus rapide qu’annoncé. A cela, il faut ajouter la sécheresse qui frappe non seulement une partie de l’Europe, dont la Belgique, mais également d’autres zones, comme l’Inde. En mars, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a indiqué que les prix internationaux de son panier de produits alimentaires avait déjà crû de 33,6% sur une année. Les prévisions des climatologues depuis trente ans sont ainsi très largement validées. Il y a là un constat à la fois morbide et fascinant.

La crise reflète le déclin des sociétés occidentales.

Le plus inquiétant demeure toutefois l’apathie des populations et des gouvernements en Europe, comme aux Etats-Unis. Des mesures aussi simples et peu douloureuses que la réduction de la vitesse sur les autoroutes ne sont même pas évoquées, et encore moins appliquées. Pire: de nombreux gouvernements ont protégé en général la population (sans se limiter aux plus faibles) et les entreprises des hausses de prix de l’énergie par des mesures impayables sur la longueur. La moindre altération du genre de vie est maintenant considérée comme une vache sacrée.

Le spectacle le plus schizophrénique demeure toutefois celui de l’Allemagne, après toutes ses erreurs précédentes avec la Russie, négociant avec le Qatar de grosses fournitures de gaz liquide (LNG). Le Qatar exige – de façon logique – des engagements d’infrastructure et de prix à long terme. On a ainsi un ministre (vert) négociant sous un chancelier déboussolé (socialiste) l’utilisation pour des décennies d’un produit dont l’Agence internationale de l’énergie souligne (après avoir longtemps dit le contraire…) le caractère nuisible. Autant ramener Merkel et Schröder au pouvoir, ce serait au moins plus clair.

Quant à la Commission européenne, elle émet des bruits sympathiques sur la nécessité de renforcer le renouvelable, mais cela n’apporterait aucune amélioration aujourd’hui ou même demain. Ce détour lui évite des discours plus douloureux sur les nécessités immédiates, à savoir le renforcement des économies d’énergie et la réduction de la consommation. La crise reflète ainsi le déclin des sociétés occidentales. Lors des chocs pétroliers des années 1970 et 1980, elles étaient moins riches, mais paradoxalement plus dynamiques. Le choc actuel révèle une classe politique européenne incapable de quelque action d’envergure.

Au rythme actuel de dégradation des choses, la planète atteindra le seuil des 450 ppm en 2035. Cela explique d’ailleurs le ton nettement plus radical et alarmiste des derniers rapports du Giec, largement éclipsés par les dernières crises. A la place des jeunes, on s’inquiéterait.

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