Carte blanche

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Il faut passer du monde « moderne » au monde écologique (carte blanche)

« Qui peut encore croire, après la crise du Covid, et au cœur de la sécheresse qui nous oppresse, au développement matériel mondial constant et sans limite ? », interroge Sophie Jassogne, collaboratrice scientifique à l’Institut de recherche Santé et Société de l’UCLouvain.

Un député belge propose de fonder un « regroupement progressiste» pour lutter contre la crise climatique, et poursuivre un nouveau combat politique, au moment où plus personne (ou presque) ne nie le caractère essentiel de la question écologique mais où beaucoup d’entre nous ignorent comment l’intégrer et la mettre en pratique.

Son idée est audacieuse car elle ouvre un champ d’action beaucoup plus vaste que les partis traditionnels. En effet, les grands enjeux politiques (la productivité, la répartition des richesses, la « dignité sociale ») sont encastrés dans des questions écologiques prioritaires et plus vastes puisque notre système de production et notre existence elle-même sont conditionnés par la viabilité des autres êtres vivants, qui se superposent avec nous.

Les forces politiques doivent par conséquent redéfinir notre horizon temporel car il ne s’agit plus tant d’aller sur Mars ou de faire tomber la neige en été que de maintenir les conditions de viabilité de la planète pour que les peuples et les gens y vivent bien. L’écologie n’est donc pas une question « environnementale » extérieure à nous, élitiste et bobo, elle est au contraire chez chacun d’entre nous profondément existentielle: que va-t-il nous arriver, comment nos enfants vivront-ils? Est-ce que la terre s’arrêtera dans 50 ans ? Comme le disait joliment Julos Beaucarne, « l’écologie, c’est la vie ! ».

La question énergétique par exemple est devenue brusquement urgente, en raison de la guerre en Ukraine : elle menace nos valeurs profondes d’indépendance, d’émancipation socio-économique et de bien-être pour tous.  Franchement, qui peut encore croire, après la crise du Covid, et au cœur de la sécheresse qui nous oppresse, au développement matériel mondial constant et sans limite ?

Nous ne sommes plus obligés de produire à n’importe quel prix. La terre, notre chez nous, a besoin de souffler. Nous composons avec d’autres vivants, les virus, les animaux, la biodiversité … que nous ne voulons plus ni détruire ni maîtriser de manière absolue. 

Selon les mots du philosophe Bruno Latour, « nous avons changé de monde ». Nous sommes en train de passer du monde « moderne » de Galilée à un monde écologique, une « nouvelle consistance du monde ». Selon le philosophe, c’est une formidable nouvelle, mais une nouvelle difficile à mettre en œuvre.  Que se passe-t-il en effet ?

En 1610, Galilée changeait le cours de l’histoire en inventant la cosmologie moderne : il nous apprenait que le monde est constitué d’objets que nous maîtrisons. Ils ont une masse et évoluent selon un système de forces. Son grand admirateur, Descartes, poursuivit la mécanisation de l’homme et des vivants en les comparant à une grande horloge : le vivant, c’est de l’inerte organisé de manière compliquée ! Rien de plus. La découverte de la structure de l’ADN en 1953 poursuivra la réduction des processus de la vie aux lois de la matière. La nature est uniquement composée de la matière, telle que la Science la connaît. Ainsi, « les choses deviennent des produits : il y a une appropriation du monde grâce à la médiation des techniques » (F.Tinland) et les progrès de la médecine et des techniques seront prodigieux !

La « modernité », a enthousiasmé l’Occident pendant trois siècles. Les « pays en voie de développement » étaient priés eux aussi de décoller ! Le confinement a suspendu quelques secondes notre course folle et, aujourd’hui, les notions d’abondance, de croissance, sont partout débattues et remises en question.

La modernité semble aujourd’hui, selon l’idée de Bruno Latour, impossible à prolonger, à cause de ses excès et de la crise écologique. En effet, nous ne vivons pas parmi des objets matériels mais bien à l’intérieur d’un monde qui semble fabriqué par des vivants, des virus et des bactéries qui se modifient sans cesse et que nous ne pouvons plus tenir à distance et loin de nous, au risque de le rendre invivable et de détruire nos conditions d’existence (la température augmente, l’eau se raréfie, etc.). Dans ce monde vivant qui est notre nouveau « décor métaphysique », « être moderne » devient une injonction dépassée, un « slogan violent ». C’est également une catégorie vide de sens puisque personne n’est jamais vraiment « moderne » : il devrait y avoir pour cela une coupure permanente entre ce que l’on fait aujourd’hui et qui est moderne et le passé qui est toujours archaïque !

Il n’existe pas de coupure entre le passé et le futur. Nous devons sans cesse choisir, débattre et composer avec des formules qui appartiennent au passé et au futur

Ni moderne, ni archaïque… Mais alors, que faire ? Il n’existe pas de coupure entre le passé et le futur. Nous devons sans cesse choisir, débattre et composer avec des formules qui appartiennent au passé et au futur. Pour garder un monde habitable, devons-nous sortir du nucléaire ou ne pas sortir du nucléaire ? Construire des éoliennes ou pas? Les voitures électriques, bonne idée ? Un ministre du climat, une coquille vide? Ces questions sont compliquées, disputées, mais elles sont saines.

Depuis de nombreuses années, le chantier est ouvert. Des alternatives politiques et citoyennes à la modernité existent, de manière plus ou moins marginale. Elles émergent aujourd’hui partout et là où on ne les attendait pas toujours. Elles tentent de se placer au-delà des partis politiques traditionnels. Elles posent les bonnes questions écologiques, et tentent de créer un nouveau récit positif d’émancipation et de bien-être de tous.

Nous vivions hors sol ? « Maintenant, il faut atterrir » ! (Bruno Latour)

Sophie Jassogne, collaboratrice scientifique à l’Institut de recherche Santé et Société de l’UCLouvain

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