Thierry Fiorilli

C’est beau comme les rafales de Sasha Huber

Thierry Fiorilli Journaliste

On dirait de la dentelle. Mais ça brille. Un lamé d’argent, alors? Un simili cotte de maille? On s’approche, et on comprend: des agrafes. Des milliers et des milliers d’agrafes. Celles qu’ on utilise pour faire tenir des feuilles ensemble. Et que Sasha Huber charge dans son fusil semi- automatique avant de les tirer sur des panneaux de bois. C’est comme ça, en les fichant une à une, bam, bam, bam, qu’elle a rhabillé Renty et Delia Taylor. Enfin: habillé.

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Sasha Huber: 47 ans, vit à Helsinki, née à Zurich, père suisse, mère originaire d’Haïti. En 2004, elle avait créé Shooting Back. Bam, bam, bam sur Christophe Colomb, qui a débarqué sur l’île en 1492, et François et Jean-Claude Duvalier, qui y ont régné de 1957 à 1986. «Une méthode de travail qui me permet de visualiser et communiquer mes opinions à travers un acte violent: le tir de riposte. Chaque portrait a demandé environ cent mille agrafes. Chacune représente une vie humaine volée.» Par les massacres et l’esclavagisme de Colomb, et la dictature des Duvalier.

Renty Taylor: né au Congo autour de 1775, capturé, emmené aux Etats-Unis vers 1800, vendu comme esclave à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, fugitif, rattrapé par le colonel Thomas Taylor, envoyé dans la plantation de coton d’un autre Taylor, Benjamin Franklin lui, à Columbia, en Caroline du Sud. Il y apprend à lire, clandestinement. Il prend le nom de Taylor après la guerre de Sécession, en 1865. On ne sait pas quand, où, ni comment il meurt. Peut-être libre en tout cas.

Renty et Delia Taylor
Renty et Delia Taylor. Enfin réhumanisés. Par des tirs de riposte. © COURTESY THE PEABODY MUSEUM OF ARCHAEOLOGY AND ETHNOLOGY/SASHA HUBER

Delia Taylor: la fille de Renty, dates de naissance et de décès inconnues.

Delia et Renty figurent sur les plus anciennes photos – en réalité, des daguerréotypes – d’esclaves jamais prises. En mars 1850, Louis Agassiz, scientifique suisse (botaniste, zoologiste, ichtyologue, glaciologue, paléontologue, géologue), militant féroce contre la théorie de l’évolution, installé depuis peu aux Etats-Unis, y développe ses conceptions suprémacistes blanches. Il lui faut du matériel visuel. Et humain. Les esclaves feront l’affaire. Et voilà Delia et Renty posant. Nus évidemment. Etres inférieurs, hein.

Ce sont ces portraits que Sasha Huber a criblés d’agrafes. Pour vêtir le père et sa fille d’un costume et d’une robe inspirés par ceux de Frederick Douglass et d’Harriet Tubman, figures majeures de l’abolitionnisme. Pour leur rendre justice, honneur et dignité. Les réhumaniser enfin.

En août 2008, elle avait atterri en hélicoptère au sommet du pic Agassiz, dans les Alpes, à cheval sur les cantons de Berne et du Valais, avec une plaque le rebaptisant pic Renty. Les autorités n’ont pas suivi. Cette fois, à l’Autograph Gallery de Londres, jusqu’au 25 mars prochain, elle démonte via son exposition You name it toute l’entreprise d’Agassiz, dont les éléments ont nourri l’idéologie raciale nazie et dont le nom a aussi été donné à des espèces de plantes, de poissons, d’insectes et de tortues, à un lac, un cratère sur Mars, un promontoire sur la Lune… Elle démonte avec ses rafales. C’est là qu’on peut y admirer Delia et Renty Taylor. En habits de lumière.

Bam, bam, bam. Légitime décence.

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